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Chapitre 1

La lumière blanche de la maternité était agressive, presque douloureuse. Mais Pierre Dubois ne la remarquait pas. Ses yeux étaient fixés sur les deux petits berceaux transparents, côte à côte. Des jumeaux. Il était père. Une vague de bonheur pur, si intense qu'elle lui donnait le vertige, submergeait tout le reste. Il avait tout : Sophie, sa femme, la galeriste brillante qui avait cru en lui, et maintenant, deux fils. Sa vie était complète.

Il se pencha, le sourire aux lèvres, pour mieux voir les petits visages fripés. Une infirmière entra, un dossier à la main.

« Monsieur Dubois ? »

Sa voix était neutre, professionnelle.

« Oui, c'est moi. » répondit Pierre, sans la quitter des yeux les bébés.

« Nous avons les résultats des tests sanguins de routine. Juste une formalité. »

Elle s'approcha, le regard un peu fuyant. Un détail qui aurait dû l'alerter, mais il était trop absorbé par sa joie.

« Il y a juste une petite chose... inhabituelle. » continua l'infirmière. « Votre groupe sanguin est A+. Votre femme, Madame Leclerc, est B+. C'est bien ça ? »

« Oui, tout à fait. » confirma Pierre, enfin tourné vers elle.

« L'un des jumeaux, celui de gauche, est AB+. C'est parfaitement compatible. Mais l'autre... celui de droite, est de groupe O+. »

Elle marqua une pause, laissant la phrase en suspens dans l'air stérile de la chambre.

Le cerveau de Pierre mit quelques secondes à traiter l'information. O+. Il se souvenait vaguement de ses cours de biologie. Un parent A et un parent B ne pouvaient pas avoir un enfant O. C'était génétiquement impossible.

« Impossible ? » dit-il, plus à lui-même qu'à l'infirmière. « Il doit y avoir une erreur. Refaites les tests. »

L'infirmière secoua la tête, un air de pitié sur le visage.

« Les tests ont été vérifiés trois fois, monsieur. Il n'y a pas d'erreur. »

Le monde de Pierre bascula. Le sol sembla se dérober sous ses pieds. Le bruit blanc de la joie se transforma en un silence assourdissant, rempli d'une question monstrueuse. Il se tourna vers la porte de la chambre de Sophie, où sa mère, une femme âgée au visage doux, attendait patiemment, un tricot pour bébé sur les genoux. Elle s'était levée en entendant la conversation.

« Qu'est-ce qu'elle dit, Pierre ? Une erreur ? »

Sa voix tremblait un peu. Elle avait tout entendu. L'infirmière, mal à l'aise, s'éclipsa discrètement.

Pierre la regarda, incapable de formuler un mensonge. Son silence fut une réponse suffisante. Le visage de sa mère se décomposa. La couleur quitta ses joues, ses yeux s'écarquillèrent de choc et de douleur. Elle comprenait. Elle comprenait la trahison.

« Sophie... non... » murmura-t-elle.

Elle porta une main à sa poitrine, son souffle devint court, rauque.

« Maman ? »

Pierre se précipita vers elle, mais il était trop tard. Ses yeux se révulsèrent. Elle s'effondra sur le sol du couloir, le tricot glissant de ses genoux.

« Au secours ! Un médecin ! » hurla Pierre, la panique étranglant sa voix.

Les portes s'ouvrirent, des blouses blanches se précipitèrent. On l'écarta. Il voyait le corps de sa mère, inerte, sur le carrelage froid. Le contraste entre la naissance et la mort, à quelques mètres de distance, était une torture insupportable. Le bonheur d'il y a cinq minutes était maintenant un souvenir lointain et cruel.

Assis sur une chaise en plastique dans le couloir, tremblant, Pierre attendait. Une heure plus tard, un médecin vint vers lui, le visage grave.

« Je suis désolé, Monsieur Dubois. Votre mère a eu une crise cardiaque massive. Le choc a été trop violent. Nous n'avons rien pu faire. »

Chaque mot était un coup de poing. Sa mère, son pilier, son unique soutien depuis la mort de son père, était partie. Tuée par le mensonge de Sophie. La douleur était si vive qu'il avait l'impression que ses os allaient se briser.

Il resta là, hébété, vide. Son téléphone vibra dans sa poche. Il l'ignora. Il vibra encore, et encore. Machinalement, il le sortit. Un message de Sophie. Son cœur se serra d'une angoisse terrible.

Il ouvrit le message.

« Pierre, je suis désolée que tu l'apprennes comme ça. Marc et moi, ça dure depuis un an. L'un des enfants est de lui. Je ne peux pas vivre sans lui. Je pars avec notre fils. L'autre est à toi. Ne nous cherche pas. »

Le message était froid, clinique. Pas un mot sur sa mère. Pas un mot d'excuse. Juste des faits, jetés comme des ordures. Marc. Son assistant. Son rival. L'artiste médiocre qu'il avait pris sous son aile. La trahison était totale, absolue. Non seulement sa femme, mais son travail, sa confiance, tout avait été souillé.

Une nausée violente lui tordit l'estomac. Il se pencha en avant, le corps secoué de spasmes. Une chaleur âcre lui monta à la gorge. Il toussa, et vit avec horreur une gerbe de sang tacher le sol blanc de l'hôpital. Le goût métallique envahit sa bouche. Son corps lâchait, incapable de contenir une telle somme de douleur.

À travers la vitre, il voyait les deux berceaux. L'un contenait son fils, Lucas. L'autre, le fils de son ennemi. Sophie était partie avec l'enfant de Marc, le laissant seul avec sa douleur, sa mère morte, et un bébé qui portait son sang. Il était un père. Mais il était aussi un homme brisé.

Il se leva, chancelant, et s'approcha du berceau de son fils. Le petit visage endormi était un îlot de paix dans son océan de chaos. Il posa une main tremblante sur le plastique.

« C'est juste toi et moi, maintenant, Lucas. » murmura-t-il, sa voix brisée.

La responsabilité de cette nouvelle vie pesait sur lui, lourde et terrifiante, mais c'était aussi la seule chose qui l'empêchait de sombrer complètement.

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Liste des chapitres

11 chapitres au total

  1. Chapitre 1Introduction
  2. Chapitre 2Chapitre 1
  3. Chapitre 3Chapitre 2

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