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Chapitre 3 L'homme qu'il est devenu

POV Raphaël

Je n'ai pas dormi.

Ce n'est pas une nouveauté. Le sommeil est devenu quelque chose que je négocie plutôt que j'obtiens. Quelques heures arrachées entre deux réveils, un repos de surface qui ne descend jamais assez profond pour être vraiment réparateur. Ma thérapeute m'a dit que c'est du contrôle. Que même inconscient je ne fais pas confiance au monde pour tourner sans moi.

J'ai changé de thérapeute.

Ce matin je suis debout depuis quatre heures trente. Assis au bureau de mon appartement du huitième, chemise ouverte, pieds nus sur le parquet froid, les yeux sur des documents que je ne vois pas vraiment.

Paris dort encore. Moi non.

Je pense à mon père.

Édouard Fontaine a eu son premier accident vasculaire il y a six semaines. Le deuxième est survenu trois semaines plus tard, un soir de décembre pendant un dîner de famille. Au moment précis où il allait porter sa fourchette à sa bouche. Il est tombé de sa chaise avec une lenteur qui avait quelque chose d'irréel. Comme si son corps avait décidé de prendre tout son temps pour abdiquer.

J'étais là. J'ai tout vu.

J'ai appelé le SAMU moi-même. D'une voix posée qui m'a surpris parce qu'à l'intérieur ce n'était pas du tout la même chose. À l'intérieur il y avait quelque chose qui ressemblait à de la panique. Une sensation neuve et brutale d'être soudainement beaucoup trop petit pour ce qui était en train de se passer.

Mon père est en vie. Les médecins parlent de rééducation longue, de séquelles probables, de retour à une vie normale qui sera différente de la vie d'avant. Édouard Fontaine a soixante-huit ans, un empire à gérer et trois fils qui se regardent en chiens de faïence depuis que le trône est vacant.

C'est là que tout a vraiment commencé à partir en vrille.

La famille Fontaine, en surface, c'est une success story à la française. Trois générations d'investissements dans l'immobilier de prestige, des participations industrielles, quelques vignobles en Bourgogne et une réputation d'honorabilité cultivée avec soin. Tout droit. Tout propre. Tout à sa place.

En dessous, c'est autre chose.

Je le sais depuis toujours. Il y a dans toutes les grandes familles une version officielle et une version réelle. Et l'espace entre les deux est habité par des choses qu'on ne nomme pas à voix haute. Des dettes qu'on restructure discrètement. Des accords qui n'existent que dans les mémoires. Des erreurs passées qu'on enterre avec soin.

Depuis l'hospitalisation de mon père les fondations tremblent.

Alexis a commencé à signer des documents qu'il n'avait pas à signer. Théo a disparu quinze jours à Londres sans donner de nouvelles, et quand il est revenu il avait des yeux que je ne lui connaissais pas. Des yeux de quelqu'un qui a pris une décision dont il n'est pas encore prêt à parler.

Et ma mère, Hélène, gère tout ça avec ce flegme parfait qui a toujours été sa marque de fabrique. Ce visage lisse et ces mains calmes de femme qui n'a jamais perdu le contrôle de rien depuis quarante ans.

Je suis le deuxième fils. Ni héritier désigné ni roue de secours. La position exacte pour voir tout ce qui se passe sans avoir le pouvoir d'arrêter quoi que ce soit.

J'ai passé trois semaines à tenter de tenir l'édifice avec les mains. À rappeler les créanciers, rassurer les partenaires, jouer les pompiers dans un incendie qui s'étend plus vite que je ne peux éteindre. Quand Maître Marchand m'a dit qu'on avait besoin d'un avocat extérieur, quelqu'un sans attaches, sans loyautés familiales, quelqu'un capable de regarder la situation en face sans ciller, j'ai dit oui immédiatement.

Ce que je n'ai pas dit c'est que cette décision m'a coûté. Admettre que la famille a besoin d'aide extérieure, pour les Fontaine c'est l'équivalent d'une capitulation partielle. Ma mère ne me l'a pas pardonné facilement.

"Tu livres notre linge sale à des étrangers", m'avait-elle dit la veille au téléphone. De cette voix douce et coupante qu'elle réserve aux désaccords profonds.

"On n'a plus le choix, Maman."

"Il y a toujours le choix."

J'ai raccroché.

Mon téléphone vibre sur le bureau à six heures dix-sept.

Un message de Maître Marchand.

"Confirmation reçue de Maître Kouassi. Elle accepte le dossier. Rendez-vous en son cabinet demain à dix heures.''

Je lis le message deux fois. Je ne connais pas ce nom. Je n'ai pas participé à la sélection, j'avais laissé ça à Marchand. Je tape le nom *dans mon moteur de recherche.

Maître N. Kouassi. Barreau de Paris. Droit des affaires, contentieux complexes, restructurations patrimoniales. Quelques articles de presse. Une interview dans Le Monde il y a deux ans. Une photo.

Je regarde la photo.

Portrait professionnel. Fond neutre, tailleur sombre, regard droit dans l'objectif. Ce qui frappe d'abord c'est la façon dont elle tient sa tête. Cette verticalité qui ne ressemble pas à de la pose. Quelque chose de profondément intégré. Comme si elle avait décidé un jour que plus rien ne la ferait courber l'échine et que son corps avait simplement enregistré la consigne.

Je referme l'onglet.

Je me lève. Je vais à la cuisine. Je fais du café avec les gestes automatiques de quelqu'un qui a besoin de ses mains pour penser. Par la fenêtre Paris commence à s'éclairer. Les premières lumières dans les immeubles d'en face, les premiers sons de la rue qui montent.

Ce réveil progressif de la ville qui a quelque chose de réconfortant dans sa régularité.

Je pense à mon père dans cette chambre d'hôpital.

Je pense à Alexis qui signe des documents qu'il n'a pas à signer.

Je pense à ce que mon père m'a dit la semaine dernière, lors d'une de ces visites où il peut parler à nouveau. Lentement, avec cette prudence nouvelle que lui impose son corps récalcitrant.

"Raphaël. Ne laisse pas ta mère décider seule. Sur quoi que ce soit." Je n'avais pas répondu. Parce que cette phrase soulevait des questions que je n'étais pas prêt à poser. Des questions sur les années précédentes, sur les décisions prises, sur les choses qu'on m'avait peut-être cachées dans mon propre intérêt supposé. Je finis mon café debout. Je regarde l'heure.

Six heures quarante. Une réunion à huit heures avec les directeurs financiers. Une autre à onze heures avec les partenaires industriels. Deux appels dans l'après-midi. Et demain matin à dix heures, un rendez-vous dans le cabinet d'une avocate dont je ne connais pas le prénom.

Je retourne à mon bureau, reprends les documents, j'essaie de me concentrer.

Ce n'est qu'un dossier de plus. Ce n'est qu'une professionnelle de plus. J'en ai rencontré des dizaines. Des gens compétents, brillants, qui savent exactement ce qu'ils font.

Je n'ai aucune raison de penser que ce rendez-vous sera différent.

Je ne sais pas encore pourquoi cette pensée ne me convainc pas complètement.

La journée passe dans le bruit habituel des crises qu'on gère.

La réunion de huit heures révèle un trou de trésorerie qu'on m'avait soigneusement sous-estimé dans les rapports précédents. J'écoute le directeur financier expliquer les chiffres en les noyant dans du vocabulaire technique. Comme si les multiplier par assez de jargon les rendait moins réels. Je l'arrête au bout de dix minutes.

– Combien. Exactement.

Silence dans la salle.

- Combien, je répète. Ma voix n'a pas monté d'un demi-ton. Mais quelque chose dedans a changé de texture.

Le directeur lâche un chiffre.

Je ne bronche pas. C'est une compétence que j'ai mise des années à acquérir. Ne pas laisser les chiffres se lire sur mon visage. Garder cette surface neutre qui empêche les autres de savoir à quel moment exact vous calculez à quelle vitesse tout peut s'effondrer. Je hoche la tête, note quelque chose sur mon carnet, passe à la question suivante.

C'est seulement aux toilettes entre les deux réunions que je m'appuie deux secondes contre le lavabo et ferme les yeux.

Huit secondes. C'est tout ce que je m'autorise.

Puis je me redresse, me regarde dans le miroir, ajuste ma cravate et je ressors.

C'est tout ce qui est disponible pour le moment.

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Liste des chapitres

10 chapitres au total

  1. Chapitre 1Chapitre 1 Le jour où tout a recommencé
  2. Chapitre 2Chapitre 2 Dix ans de silence
  3. Chapitre 3Chapitre 3 L'homme qu'il est devenu

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