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Chapitre 2 Chapitre 1

Le sang bat dans les tempes de Naïla comme un tambour de guerre.

Elle court.

Les branches basses lui griffent les avant-bras, ouvrent de fines lignes rouges qu'elle ne sent presque plus. Devant elle, Edrik se déplace sans un bruit, silhouette sombre qui semble se fondre entre les troncs plutôt que les éviter. Elle le suit parce qu'elle n'a personne d'autre à suivre.

Derrière eux, les hurlements se rapprochent.

Trois. Peut-être quatre.

« Plus vite », murmure Edrik, sans se retourner.

Naïla accélère. Son corps proteste, elle n'a pas dormi, pas mangé depuis le matin, et quelque chose en elle, quelque part sous le sternum, continue de saigner sans plaie visible. Le lien. Le lien rompu qui refuse de mourir tout à fait, qui la tire encore vers l'arrière, vers la place de pierre, vers l'homme qui vient de la détruire devant sa propre meute.

Elle serre les dents.

Pas maintenant.

Un rocher affleure sous ses pieds nus, elle a perdu ses chaussures quelque part entre le cercle rituel et la lisière du territoire et elle trébuche. Edrik la rattrape par le bras avec une force qui la surprend, la redresse sans ralentir.

« Je peux courir seule », dit-elle, la voix rauque.

« Alors cours. »

Elle court.

La forêt de la Lune Noire n'a jamais été hostile pour elle. Elle y a grandi, elle en connaît les odeurs de mousse et de résine, le bruit particulier que fait le vent dans les pins centenaires qui bordent la rivière Aldenn. Mais ce soir, chaque ombre lui semble receler une menace, et elle comprend, avec une clarté glaçante, qu'elle ne fait plus partie de ce territoire. Elle en a été retranchée en une phrase.

Je te rejette comme ma compagne.

Les mots reviennent, encore et encore, comme une plaie qu'elle rouvre sans le vouloir.

« Arrête de penser à lui », dit Edrik.

Elle sursaute. « Comment savez-vous ce que ...»

« Ton odeur change. » Il tourne légèrement la tête, assez pour qu'elle voie le profil de son visage dans l'obscurité, mâchoire nette, cicatrice fine sous l'œil gauche, l'air de quelqu'un qui a couru dans des bois bien plus dangereux que celui-ci. « Quand tu penses à lui, ton sang ralentit une seconde. C'est le moment où on meurt, dans une poursuite. »

Naïla ne répond rien. Elle a trop mal pour discuter de la mécanique de sa propre survie.

Ils atteignent une pente rocheuse qui descend vers un ravin étroit. Edrik s'arrête net, une main levée. Naïla percute presque son dos.

« Quoi... »

« Chut. »

Elle se tait. Elle écoute.

Le vent. L'eau, quelque part en contrebas. Et puis, entre les deux, un souffle qui n'est pas naturel, trop régulier, trop maîtrisé. Quelqu'un respire en essayant de ne pas être entendu, et c'est précisément ce contrôle qui le trahit.

Naïla ferme les yeux.

Elle ne sait pas ce qu'elle fait exactement quand elle fait ça. Personne ne le lui a jamais appris. C'est venu pour la première fois trois ans plus tôt, un vague picotement dans la poitrine chaque fois qu'un loup souffrait près d'elle, et elle a passé des années à croire que c'était un défaut, une hypersensibilité dont elle devait avoir honte. Ce soir, dans le noir, elle laisse cette chose remonter sans la combattre.

Des présences.

Trois, effectivement. Non, quatre. Elles avancent en éventail, à une centaine de mètres, avec une discipline qui ne ressemble à aucune patrouille de la Lune Noire qu'elle ait jamais croisée. Kaël envoie des guerriers en meute compacte, épaule contre épaule. Ceux-là se déploient comme des chasseurs qui connaissent leur territoire ou qui l'ont étudié.

« Ils ne sont pas d'ici », dit-elle tout bas.

Edrik la regarde, une lueur d'intérêt traversant son visage fermé. « Comment tu sais ça ?

- Je le sens. Leur façon de bouger. C'est... méthodique. Personne d'ici ne chasse comme ça. »

Il ne dit rien pendant un moment. Puis : « Bien. »

« Bien ?

- Tu commences à utiliser ce que tu es. » Il désigne le ravin d'un mouvement de menton. « On descend. L'eau couvrira notre odeur sur une centaine de mètres. Après, on remonte côté est. »

« Et si je vous dis que je n'ai pas confiance en vous ? »

Edrik s'arrête, la main déjà tendue vers la première prise rocheuse. Il la regarde vraiment, pour la première fois depuis qu'ils ont quitté la clairière, pas un regard de fuite, mais un regard qui pèse.

« Alors reste ici et meurs sur ton territoire natal, avec la satisfaction d'avoir eu raison. » Un silence. « Ou descends, et pose-moi tes questions une fois qu'on sera vivants pour les entendre. »

Naïla descend.

L'eau lui arrive aux cuisses, glacée, et lui coupe le souffle. Elle avance quand même, une main sur la paroi rocheuse, les pieds cherchant chaque appui dans le lit de la rivière. Edrik reste près d'elle, plus près qu'elle ne l'aurait cru nécessaire, et elle comprend, après quelques mètres, qu'il se positionne entre elle et l'amont, entre elle et la direction d'où viendrait une attaque.

Elle ne sait pas quoi faire de ce geste.

Personne, depuis la mort de sa mère, ne s'est jamais placé entre elle et un danger sans qu'elle ait à le demander.

« Vous connaissiez ma mère », dit-elle, la voix étouffée par le bruit de l'eau.

« Oui.

- Comment ? »

Edrik ne répond pas tout de suite. Ses yeux scrutent la rive opposée, les buissons denses, les ombres entre les rochers.

« Ce n'est pas le moment, Naïla.

- Vous avez dit qu'elle n'était pas celle que je croyais. » Elle s'arrête au milieu du courant, malgré le froid qui lui mord les jambes. « Vous ne pouvez pas dire une chose pareille et refuser de l'expliquer. »

Il se tourne vers elle. Dans l'obscurité, elle distingue à peine ses traits, mais elle perçoit quelque chose dans sa voix qui n'était pas là avant. Une lassitude ancienne.

« Ta mère s'appelait Ilyana. Elle a passé les six premières années de ta vie à te faire croire qu'elle n'était qu'une couturière venue d'une meute sans nom, morte d'une maladie ordinaire. » Il fait une pause. « Rien de tout ça n'est vrai. »

Naïla sent son cœur cogner contre ses côtes, plus fort que la course, plus fort que le froid.

« Alors qui était-elle ? »

Un hurlement déchire la nuit, tout proche cette fois, et Edrik la saisit par le poignet.

« Plus tard. Maintenant, on bouge. »

Ils remontent la rive est, trempés, glacés, silencieux. Naïla a cessé de poser des questions, non parce qu'elle a renoncé à les poser, mais parce qu'elle comprend, à la façon dont Edrik scrute chaque ombre, que le danger n'est pas passé. Loin de là.

Ils débouchent sur une clairière plus petite que celle du rituel, entourée de rochers moussus, un ancien lieu de repos pour bûcherons abandonné depuis des décennies. Une cabane à moitié effondrée se dresse au centre, son toit troué par le temps.

« On s'arrête ici deux minutes », dit Edrik. « Pas plus. »

Naïla s'effondre contre un rocher, les jambes tremblantes. Le froid de la rivière a engourdi ses pieds nus ; sa robe de cérémonie, blanche autrefois, est maintenant tachée de boue et de sang séché aux avant-bras. Elle porte encore, autour du cou, le fin collier que sa mère lui avait laissé, le seul objet qui lui reste d'elle, avec la médaille qu'Edrik lui a rendue quelques heures plus tôt.

Elle la sort de sa poche et la fait tourner entre ses doigts.

Un croissant de lune argenté, entouré d'un cercle de runes qu'elle n'a jamais su déchiffrer. Enfant, elle croyait que c'était une simple babiole. Sa mère la gardait toujours cachée sous ses vêtements, jamais exposée, et quand la petite Naïla avait demandé pourquoi, Ilyana avait souri, ce sourire triste qu'elle avait souvent, sans jamais l'expliquer et avait dit : « Un jour, ma chérie, tu comprendras pourquoi il ne faut jamais montrer ce qu'on porte de plus précieux. »

« Ces runes, dit-elle sans lever les yeux. Elles signifient quoi ? »

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Liste des chapitres

59 chapitres au total

  1. Chapitre 1Chapitre 1 Prologue
  2. Chapitre 2Chapitre 2 Chapitre 1
  3. Chapitre 3Chapitre 3 Chapitre 2

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