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Chapitre 2 Chapitre 2
CHAPITRE 2
LE POINT DE VUE DE SALOMÉ
La baignoire est une mer à elle seule.
Je m'y glisse avec la lenteur d'une offrande, mes orteils effleurant d'abord l'eau brûlante, puis mes chevilles, mes mollets, l'intérieur de mes cuisses. La pierre blanche épouse la courbe de mon dos comme si elle avait été sculptée pour moi. Je ferme les yeux et je laisse la chaleur me dissoudre.
C'est la première fois depuis des mois que je prends un vrai bain. Pas une douche rapide dans mon studio où l'eau chaude menace de s'arrêter au bout de quatre minutes. Pas une toilette de chat dans un lavabo d'hôtel. Non. Un vrai bain, dans une vraie baignoire, dans une maison qui vaut sans doute plus que tout ce que je gagnerai dans ma vie.
Je devrais me sentir petite. Intimidée. Écrasée par tout ce marbre et ce silence.
Je ne me sens pas petite.
Je me sens... observée.
Je rouvre les yeux. La salle de bain est immense, toute en marbre gris et miroirs. Mes vêtements sont posés sur un fauteuil, à côté de la porte. Mes Docs Martens gisent sur le carrelage, dépareillées, comme un doigt d'honneur au luxe ambiant. Il n'y a personne. Rien que de la vapeur et du calme.
Et pourtant.
Un frisson me parcourt l'échine, indépendant de la température. Je passe ma main sur ma nuque, machinalement, comme pour chasser une mouche. Rien.
Arrête, je me dis. C'est la première nuit dans une maison trop grande. C'est normal d'être un peu parano.
Je m'enfonce plus profondément dans l'eau, jusqu'à ce qu'elle me caresse le menton. Mes cheveux sombres flottent autour de moi comme des algues. Je pense à lui.
Lysander Vale.
Je le revois dans son bureau de verre et de marbre, assis derrière son bureau comme un roi sur son trône, à me regarder avec ces yeux couleur de tempête. Je le revois compter mes défauts - mes Docs, mon jean troué, mon franc-parler - comme s'il les mettait dans une colonne contre, en attendant de voir si la colonne pour aurait assez de poids.
Je le revois me dire « Vous êtes en retard » sans même lever les yeux. Comme si mon temps ne m'appartenait pas. Comme si j'étais déjà à lui.
Je souris dans l'eau. Mon reflet dans le robinet chromé me renvoie un visage luisant, les yeux plus bleus que jamais.
À lui, vraiment ? Il va falloir courir, monsieur le milliardaire. Je ne suis pas une de vos employées qui baisse les yeux.
Je sors du bain une demi-heure plus tard, la peau rosée, les doigts fripés, les idées claires. Je m'enveloppe dans une serviette trop petite qui laisse mes jambes nues et ma poitrine à peine contenue. Mes cheveux mouillés dégoulinent sur mes épaules. Je ne les essuie pas. Je les laisse faire ce qu'ils veulent.
Je passe un jean, un tee-shirt blanc qui moule mes seins sans soutien-gorge. Je ne mets pas de chaussures. Mes pieds nus sur le parquet glacé, je descends.
La villa est un labyrinthe.
Je le découvre en la traversant, pièce après pièce. Des couloirs interminables, des œuvres d'art que je ne saurais pas nommer accrochées à des murs d'un blanc clinique, des meubles design qui semblent crier ne me touche pas. Tout est gris, beige, blanc. Une palette de néant. On devine l'architecte, le décorateur, l'argent dépensé sans compter. Mais on ne devine pas une vie. On ne devine pas une famille.
Je pousse une porte. Une salle de sport vide. Une autre. Une bibliothèque où les livres sont rangés par couleur de reliure - qui fait ça ? - Une autre encore. Un salon avec un piano à queue noir, le couvercle baissé, muet comme le reste de la maison.
Cette maison est un tombeau, je pense. Un tombeau de marbre et de bon goût.
Et puis, au bout du couloir, une porte entrouverte. La lumière qui filtre est différente - plus douce, plus chaude. Jaune, pas blanche.
La chambre d'Élise.
Je m'arrête sur le seuil.
Les murs sont bleu pâle, presque lavande. Des nuages peints au plafond, maladroitement - ce n'est pas un décorateur professionnel qui a fait ça, je le vois tout de suite. C'est une main d'adulte, certes, mais une main qui tremblait un peu, qui voulait bien faire sans savoir comment. Une mère, peut-être. Ou un père désespéré.
Des étagères débordent de livres, des poupées s'alignent sur une commode comme une petite armée silencieuse. Et au milieu, dans un fauteuil trop grand pour elle, blottie comme un oisillon dans un nid trop vaste, une petite fille aux cheveux blonds comme les blés.
Élise.
Elle tient une poupée contre sa poitrine, ses bras enserrant le tissu usé, et elle regarde le vide. Pas le vide hostile des enfants qui bouderaient. Le vide des absences. Le vide qu'on regarde quand on attend que quelqu'un revienne, même si on sait au fond qu'elle ne reviendra pas.
Mon cœur se serre. Je connais ce vide. Je l'ai porté, moi aussi. Pas une mère, mais une grand-mère. Pas la mort, mais l'abandon. C'est la même douleur, au fond. La même plaie.
Je m'approche lentement. Mes pieds nus ne font aucun bruit sur le tapis épais. Elle ne bouge pas. Ses yeux clairs - les yeux de son père, je le vois tout de suite - restent fixés sur ce point invisible, à des millions de kilomètres d'ici.
Je m'accroupis à quelques mètres, à hauteur d'enfant.
- Salut, Élise.
Ma voix est douce, pas plus forte qu'un souffle. Je ne veux pas l'effrayer. Je ne veux pas qu'elle sente que j'attends quelque chose d'elle.
Rien. Pas un mouvement. Pas un clignement.
- Je m'appelle Salomé. Je suis ta nouvelle nounou. Enfin, je crois. Ton père ne m'a pas encore dit officiellement, mais je pense qu'il va me garder. Il aime pas trop perdre, les gens comme lui. Alors il va essayer de gagner.
Je parle sans attendre de réponse. C'est une technique que j'ai apprise avec les gamins qui ne parlent pas. On ne leur demande rien. On ne les force à rien. On est juste là, à côté, à faire exister les mots dans l'espace, comme on allumerait un feu pour réchauffer une pièce vide. Peut-être qu'un jour, ils s'approcheront. Peut-être pas. Mais la chaleur est là.
- Tu sais quoi ? je dis en m'asseyant par terre, le dos contre le mur. Moi aussi, j'avais une poupée comme ça. Elle s'appelait Rosalie. Je la trimballais partout. Même au collège. Les autres se moquaient. Je m'en fichais.
Elle ne bouge pas. Mais ses doigts - ses petits doigts aux ongles rongés - se resserrent imperceptiblement sur la poupée.
Je le vois. Je le vois et mon cœur fait un bond, mais je ne montre rien.
- Un jour, je l'ai perdue. Dans un parc. Je l'ai cherchée pendant des heures. Ma mère disait qu'on en achèterait une autre, mais je ne voulais pas une autre. Je voulais elle. Tu comprends ça, hein ? C'est pas pareil, une autre.
Rien. Mais ses doigts ne relâchent pas leur pression.
- Le lendemain, je suis retournée au parc. Et je l'ai trouvée. Accrochée à un arbre, avec un petit mot : « Pour la petite fille qui aime trop ses amis. » J'ai jamais su qui l'avait mise là. Mais je me suis dit que c'était un signe. Qu'il faut toujours croire qu'on peut retrouver ce qu'on a perdu.
Je marque une pause. Élise ne parle pas. Ses yeux sont toujours dans le vide. Mais ses doigts, sur la poupée, ne tremblent plus.
C'est un début.
Je reste avec elle jusqu'à la nuit.
Je ne parle pas tout le temps. Parfois, je lis un livre à voix haute, un de ceux qui traînent sur ses étagères. Le Petit Prince. Je l'avais oublié, celui-là. Je l'avais lu quand j'étais petite, et en le relisant, je redécouvre des phrases qui me font quelque chose, là, dans la gorge.
« On ne voit bien qu'avec le cœur. L'essentiel est invisible pour les yeux. »
Élise ne réagit pas. Mais elle ne dort pas non plus. Elle écoute. Je le sais. Je le sens.
Parfois, je chante. Une vieille comptine bretonne que ma grand-mère me chantait quand j'étais petite, des paroles en breton que je ne comprends même pas mais dont la mélodie est comme une main sur l'épaule.
Quand l'heure du dîner arrive, je vais chercher de quoi faire un plateau. Des pâtes en forme d'étoiles, un peu de fromage râpé, un verre de lait. Je le pose sur sa table de chevet.
- Je laisse ça là, je dis. Tu mangeras quand tu auras faim.
Je sors. Je ne me retourne pas.
Une heure plus tard, je reviens. Le plateau est intact. Je ne dis rien. Je remplace le lait tiède par un verre frais, je repose le plateau, je ressors.
La deuxième fois, les pâtes ont disparu. Pas toutes. Mais assez.
Je souris dans le couloir, toute seule.
Le coucher est un moment que je veux spécial.
Je ne dis pas il est l'heure de dormir. Je ne force rien. Je m'assois par terre, contre son lit, et je commence à raconter l'histoire de l'oiseau bleu. Pas celle que j'avais prévue. Une nouvelle, que j'invente au fur et à mesure.
- Il était une fois un oiseau bleu, le plus bleu des oiseaux. Mais il ne chantait pas. Il restait perché sur sa branche, à regarder le monde sans faire de bruit. Les autres oiseaux se moquaient : « Pourquoi tu ne chantes pas ? » Lui, il ne répondait pas. Parce qu'il écoutait. Il écoutait le vent, la pluie, le bruit des feuilles. Et un jour, il a entendu quelque chose que les autres n'entendaient pas. Le murmure d'une petite fille qui avait perdu sa voix.
Élise est allongée, les yeux fermés. Je ne sais pas si elle dort. Je continue.
- L'oiseau s'est posé sur la fenêtre de la petite fille. Il ne chantait toujours pas. Mais il était là. Tous les jours, il était là. Il ne demandait rien, il n'attendait rien. Il était juste présent. Et un matin, la petite fille s'est réveillée, elle a ouvert la fenêtre, et elle a dit...
Je m'arrête.
Élise respire doucement, ses petites mains ouvertes sur les draps, la poupée posée contre son oreiller. Ses cils blonds frangent ses joues rondes. Sa bouche est entrouverte, un rien entrouverte, comme si elle allait parler.
Elle ne parle pas. Mais elle dort. Elle dort paisiblement, pour la première fois peut-être depuis des mois.
Je reste un moment à la regarder. Elle est belle, cette enfant. Fragile comme un oisillon, mais avec quelque chose de dur au fond - une résilience, une force qui ne demande qu'à éclore.
Je me lève sans bruit. Avant de sortir, je fais quelque chose que je n'avais pas prévu. Quelque chose qui me vient du ventre, de cette chose que je ne contrôle pas quand je suis auprès des enfants qui ont trop souffert.
Je me penche, j'écarte une mèche blonde de son front, et je dépose un baiser. À peine un effleurement. Un souffle plus qu'un contact.
- Dors bien, ma pépite, je murmure.
Je ferme la porte derrière moi.
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