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Chapitre 2 Chapitre 2

Chapitre 2 – Les frères

L'habitacle du véhicule sentait le cuir et la menace.

Elena était assise à l'arrière, entre les deux frères. Une prison sur mesure. À sa droite, Cassian occupait l'espace comme un rocher occupe une rivière – immobile, massif, imperturbable. À sa gauche, Julian s'était affalé avec une grâce féline, une jambe croisée sur l'autre, son bras reposant négligemment sur la banquette juste derrière la nuque d'Elena.

Il ne la touchait pas. Pas encore.

Mais l'air entre eux était si dense qu'elle avait du mal à respirer.

Personne ne parlait. Le chauffeur – un oméga muet aux yeux baissés – avait relevé la vitre de séparation. Ils étaient seuls. Trois corps dans un espace trop petit pour les mensonges.

Elena regardait droit devant. Le pare-brise déroulait la nuit, des arbres noirs, des lampadaires rares. Elle ne savait pas où ils allaient. Elle ne savait pas ce qui l'attendait. La seule chose qu'elle savait, c'était que deux paires d'yeux la dévoraient en silence.

Celui de Cassian était un scalpel. Il descendait lentement le long de sa nuque, pesait la courbe de son épaule, s'attardait sur la naissance de sa gorge. Il ne clignait presque pas. Chaque fois qu'elle tournait la tête vers lui, il soutenait son regard sans ciller, comme pour lui dire : Oui, je te regarde. Et alors ?

Celui de Julian était un piège. Il ne regardait jamais directement. Il frôlait. Ses prunelles noires glissaient sur elle par à-coups, se posaient une seconde sur sa bouche, sur ses doigts crispés sur sa propre cuisse, sur la fine bride de son soutien-gorge qui dépassait de l'encolure de sa robe. Puis il détournait le regard, feignant l'indifférence, mais sa main – celle posée derrière sa nuque – remuait légèrement, un doigt qui tapotait la sellerie en rythme.

Impatients, pensa Elena. Ils sont tous les deux impatients. Mais ils se retiennent.

- Tu as peur, dit Cassian. Ce n'est pas une question.

Sa voix était grave, presque calme. Une voix qu'on utilise pour calmer un cheval avant de le monter.

- Je réfléchis, répondit Elena sans le regarder.

- À quoi ?

- À combien de temps je peux tenir sans dormir.

Julian laissa échapper un petit rire. Un son chaud, inattendu, qui lui chatouilla l'oreille.

- Maligne, dit-il. Elle compte les heures déjà.

- Je ne compte pas les heures, dit Elena en tournant cette fois la tête vers lui. Je compte vos failles.

Le sourire de Julian s'élargit. Il se pencha légèrement vers elle. L'odeur du whisky et du bois brûlé l'enveloppa.

- Tu crois qu'on a des failles, petite proie ?

- Tout le monde en a.

- Pas nous, dit Cassian de l'autre côté. Pas depuis longtemps.

Et ce fut à ce moment précis que la voiture prit un virage. Elena bascula vers la gauche, contre Julian. Sa hanche heurta sa cuisse, sa main s'écrasa contre son torse pour se rattraper. Sous la chemise fine, elle sentit les muscles – durs, chauds, incroyablement vivants.

Julian ne la repoussa pas.

Au contraire, sa main quitta la banquette pour se poser sur sa taille. Juste là. Juste assez bas pour que son pouce effleure le haut de sa hanche.

- Désolé, murmura-t-il d'une voix qui n'avait rien d'excuse. Virage serré.

Elle voulut se redresser. Sa main à lui la retint.

- Reste, dit-il simplement. Le prochain virage est pire.

Elena sentit la chaleur de ses doigts à travers la soie. Cinq points de feu sur sa peau. Elle releva les yeux vers lui – il était si proche qu'elle voyait les cernes sous ses yeux, une cicatrice minuscule sur sa lèvre inférieure, l'éclat sombre de sa prunelle.

- Julian, dit Cassian.

Un seul mot. Pas une menace. Un avertissement.

Julian leva les yeux vers son frère par-dessus la tête d'Elena. Un silence passa entre eux – un silence chargé d'années, de pactes, de limites invisibles.

- Je ne fais que regarder, dit Julian.

- Tu ne fais qu'effleurer, corrigea Cassian.

- C'est pareil.

- Non. Ce n'est jamais pareil avec toi.

Julian retira sa main. Lentement. Ses doigts glissèrent sur la soie, un frôlement volontairement prolongé, comme une caresse qu'on arrache à regret. Puis il se réinstalla, le bras croisé, le regard tourné vers la vitre.

Elena inspira. Elle n'avait pas conscience d'avoir retenu sa respiration.

- Vous vous disputez déjà, dit-elle. C'est prometteur.

- Nous ne nous disputons pas, répondit Cassian. Nous négocions.

- À mon sujet ?

- À ton sujet. Pour toi. À cause de toi.

Il se pencha soudain vers elle. Pas comme Julian – pas en glissant. Comme un chêne qui penche, inévitable. Son visage s'approcha du sien, son souffle chaud frôla sa tempe.

- Julian veut te goûter tout de suite, souffla-t-il. Moi, je préfère attendre. Laisser la faim s'installer. Tu sais pourquoi ?

Elena secoua la tête, la gorge serrée.

- Parce qu'une proie pressée, c'est une proie mal cuisinée. J'aime les viandes qui ont mijoté.

Sa bouche frôla son oreille. Un détail infime. Mais Elena sentit ses jambes se vider de leur force.

- Et toi, demanda Cassian, à quelle température veux-tu être dévorée ?

Elle aurait dû avoir peur. Elle aurait dû pleurer, supplier, cogner aux vitres. Mais son corps, ce traître, répondit à sa place. Ses mamelons durcirent sous le tissu de sa robe. Ses joues s'empourprèrent. Et entre ses cuisses, une chaleur sourde et humide commença à s'installer.

Elle détesta cette chaleur. Elle la haït. Mais elle ne pouvait pas l'éteindre.

- Je ne suis pas une viande, dit-elle avec une voix qui tremblait malgré elle.

- Non, admit Cassian en se redressant. Tu es mieux. Tu es une Vance. Et les Vance, on les sert sur un lit de soie, avec des chaînes en or.

- Ce n'est pas plus rassurant.

- Ce n'est pas censé l'être.

La voiture ralentit. Des grilles s'ouvrirent.Elena devina la forteresse avant de la voir – l'odeur de la pierre humide, le vent plus froid, le silence plus lourd.

Les vitres teintées l'empêchaient de voir. Mais elle sentit l'ombre immense du bâtiment quand le véhicule s'engagea dans une cour intérieure.

- Nous sommes arrivés, annonça Julian. Bienvenue à la maison, petite proie.

Il ouvrit sa portière et descendit. L'air nocturne entra en bouffée glacée.

Cassian sortit le premier. Puis il tendit la main vers Elena. Pas un geste galant – un geste de propriétaire. Elle ne la prit pas. Elle descendit seule, ses talons claquant sur le pavé.

Debout dans la cour, elle leva les yeux.

La forteresse Blackwood était une mâchoire de pierre. Des tours carrées, des fenêtres rares, des murs de trois mètres d'épaisseur. Aucune lumière. Aucune âme.

- C'est là que tu vas m'enfermer, dit-elle.

- T'enfermer, non, répondit Cassian. T'attendre, oui.

Il lui fit signe d'avancer. Julian la dépassa, ouvrit une immense porte de chêne. À l'intérieur, un hall glacé, un lustre éteint, des ombres qui dansaient sur des portraits d'ancêtres aux yeux de loup.

Elena franchit le seuil.

La porte se referma dans son dos avec un bruit de tombeau.

Elle était chez eux. Dans leur antre. Entre le glaive et l'ombre.

Et pour la première fois de sa vie, elle ne savait pas si la peur qui la brûlait était de la haine... ou du désir.

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