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Chapitre 2 La mort du père

Trois ans avaient passé depuis cette nuit à l'hôpital. Carlos avait quinze ans, et il avait appris à vivre avec l'absence de sa mère comme on apprend à marcher avec une pierre dans la chaussure : la douleur ne disparaît jamais vraiment, mais on finit par oublier qu'elle est là, la plupart du temps.

Son père, Antonio Mora, avait repris les affaires familiales avec une énergie presque brutale après le deuil - comme si le travail était devenu la seule chose capable de combler le vide laissé par sa femme. Il voyageait sans cesse, signait des contrats dans des pays dont Carlos peinait à situer les capitales, construisait patiemment ce qui deviendrait, des années plus tard, l'empire que dirigerait son fils aîné.

Ce soir-là, un jeudi de novembre, le téléphone avait sonné vers vingt-trois heures. Carlos, qui faisait ses devoirs à la table de la cuisine pendant que Samuel et Élise dormaient déjà, avait décroché en pensant qu'il s'agissait d'une erreur, d'un mauvais numéro, de n'importe quoi sauf de ce que c'était vraiment.

« Accident de la route », avait dit la voix à l'autre bout du fil, une voix professionnelle, entraînée à annoncer ce genre de nouvelles sans jamais vraiment s'y habituer. « Votre père n'a pas survécu. »

Carlos s'était assis lentement, le combiné encore contre l'oreille, écoutant le silence qui avait suivi ces mots comme s'il attendait qu'on lui dise que c'était une plaisanterie de mauvais goût. Mais personne ne rappelait pour corriger ce genre d'erreur.

Il n'avait réveillé ni Samuel ni Élise cette nuit-là. Il s'était simplement assis dans le salon, dans l'obscurité, et avait attendu que le jour se lève, comme si repousser l'annonce de quelques heures pouvait leur offrir une dernière nuit d'innocence.

Au matin, c'est Élise, dix ans désormais, qui avait remarqué la première que quelque chose n'allait pas. Elle était descendue pour le petit-déjeuner et avait trouvé son frère aîné assis exactement là où elle l'avait laissé la veille, les yeux rouges, une tasse de café froid devant lui qu'il n'avait pas touchée.

« Carlos ? Qu'est-ce qui se passe ? »

Il avait fallu qu'il trouve les mots. Encore une fois. Comme il les avait trouvés trois ans plus tôt pour Samuel, dans ce couloir d'hôpital qui sentait l'antiseptique et les fleurs fanées. Mais cette fois, c'était différent - cette fois, il n'était plus un enfant qui devait rassurer d'autres enfants avec l'énergie du désespoir. Il commençait, sans le savoir encore, à devenir un adulte avant l'heure.

« Papa a eu un accident », avait-il dit doucement, en prenant les mains de sa sœur dans les siennes. « Il ne reviendra pas. »

Élise avait pleuré, longuement, la tête posée contre l'épaule de son frère. Puis elle avait posé la question qui obsédait déjà Carlos depuis le milieu de la nuit :

« Et Samuel ? Qui va s'occuper de nous, maintenant ? »

Carlos n'avait pas répondu tout de suite. Il connaissait déjà la réponse, au fond de lui, mais il n'était pas encore prêt à la formuler à voix haute - parce que la dire, c'était l'accepter, et l'accepter, c'était fermer définitivement la porte sur ce qui restait de son enfance.

Ce fut Samuel qui, à sept ans, posa la question la plus simple et la plus dévastatrice, une heure plus tard, en descendant l'escalier en pyjama, les cheveux en bataille :

« Papa est parti retrouver maman ? »

Carlos s'était accroupi devant lui, exactement comme il l'avait fait trois ans auparavant, et avait hoché la tête, incapable de trouver mieux comme réponse. Samuel n'avait pas pleuré. Il avait simplement pris la main de son grand frère et l'avait serrée fort, comme s'il cherchait, sans le savoir, à s'assurer qu'au moins celui-là ne partirait jamais.

Les funérailles avaient rassemblé toute la ville. Antonio Mora était un homme respecté, et le cortège funèbre s'étirait sur plusieurs rues. Carlos, en costume noir trop grand pour ses épaules d'adolescent, se tenait entre son frère et sa sœur, une main posée sur chacune de leurs épaules, sous le regard de centaines d'inconnus qui chuchotaient déjà entre eux : « Pauvres enfants. Qu'est-ce qu'ils vont devenir ? »

Carlos avait entendu ces murmures. Et pour la première fois de sa vie, une colère froide et déterminée s'était installée en lui, remplaçant peu à peu le chagrin. Il ne laisserait personne décider de leur sort à sa place. Il ne laisserait personne les séparer, les placer chez des oncles éloignés qui n'avaient jamais vraiment fait partie de leur quotidien, les éparpiller comme des objets dont plus personne ne voulait.

Ce soir-là, une fois Samuel et Élise couchés, Carlos s'était assis seul dans le bureau de son père - ce bureau qu'il n'avait jamais eu le droit de toucher de son vivant, avec ses dossiers soigneusement classés et son odeur de cuir et de tabac froid. Il avait ouvert le premier tiroir, puis le second, découvrant peu à peu l'ampleur de ce que son père avait construit : des contrats, des relevés bancaires, des documents qu'il ne comprenait qu'à moitié.

Il n'avait que quinze ans. Mais en refermant le dernier tiroir cette nuit-là, il avait déjà pris une décision que personne ne lui avait demandé de prendre : il apprendrait. Il comprendrait chaque ligne de ces documents, chaque clause, chaque chiffre. Parce que très bientôt, d'une manière ou d'une autre, tout cela deviendrait sa responsabilité - et avec elle, celle de garder sa famille unie, coûte que coûte.

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Liste des chapitres

45 chapitres au total

  1. Chapitre 1Chapitre 1 L'enfant qui protégeait sa famille
  2. Chapitre 2Chapitre 2 La mort du père
  3. Chapitre 3Chapitre 3 L'héritage Mora

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