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Chapitre 3 Chapitre 3
CHAPITRE 3 : LA CLAUSE INATTENDUE
Le contrat pesait dans son sac à main comme une pierre tombale. Lucie le sentait à chaque mouvement, chaque battement de son cœur, comme un rappel constant de ce qu'elle venait de faire. Elle avait signé sa vie, ou du moins une partie d'elle-même, pour sauver Lucas. Elle aurait dû se sentir soulagée, heureuse même. L'argent était sur le compte de l'hôpital. Son frère serait opéré. Alors pourquoi cette boule dans sa gorge, cette angoisse qui ne la quittait pas ?
La berline s'engagea sur une route privée bordée de platanes centenaires. Leurs branches nues s'entrelaçaient au-dessus de la chaussée comme une voûte naturelle, filtrant une lumière grise et froide. Lucie compta les mètres, les arbres, tout ce qui pouvait la distraire du rouleau compresseur qui s'approchait.
Au bout de l'allée, une grille en fer forgé s'ouvrit sans bruit. Au-delà, la villa apparut.
Elle avait vu des photos dans les magazines, bien sûr, mais rien ne l'avait préparée à la réalité. Le bâtiment était une forteresse de verre et d'acier, une structure cubique qui semblait flotter au-dessus d'un lac artificiel. Les façades étaient entièrement vitrées, réfléchissant le ciel comme un miroir, et des arbres parfaitement taillés encadraient l'entrée. C'était un lieu qui inspirait le respect et la crainte. Un lieu où les secrets devaient être nombreux.
La voiture s'arrêta devant le perron. Une femme en uniforme blanc, la domesticité sans doute, attendait déjà, les mains croisées devant elle.
- Mademoiselle Caron ? Monsieur Chevalier vous attend dans le salon. Je vous en prie, suivez-moi.
Lucie descendit, ses jambes molles. Le sol sous ses pieds était un dallage de pierre blonde, parfaitement jointoyé. Elle suivit la domestique à travers un hall dont le plafond s'élevait sur deux étages. Un escalier monumental, en bois d'ébène, s'enroulait vers l'étage. Des tableaux abstraits, de grandes toiles colorées, ornaient les murs. Elle reconnaissait certains signatures, des artistes qu'elle avait étudiés dans ses livres. Une collection qui valait plusieurs millions.
- Par ici, mademoiselle.
Elles traversèrent une galerie bordée de baies vitrées qui donnaient sur le lac. Lucie aperçut des cygnes, majestueux, glissant sur l'eau noire. Une scène de conte de fées. Ou de cauchemar.
La porte du salon s'ouvrit. La domestique s'effaça, et Lucie se retrouva seule face à lui.
Thomas Chevalier se tenait devant une immense cheminée, dos tourné. Il regardait les flammes, ses mains enfoncées dans les poches de son pantalon de costume. Il portait une veste noire, sans cravate, les premiers boutons de sa chemise blanche ouverts. Une tenue décontractée, presque intime, qui contrastait avec la froideur du lieu.
Il se retourna.
Lucie retint son souffle. Elle avait vu sa photo, bien sûr, mais les images ne rendaient jamais justice à l'impact de sa présence. Il était plus grand que ce qu'elle imaginait, plus imposant. Ses épaules étaient larges, sa mâchoire carrée, et ses yeux, ce bleu si pâle qu'il en était glacé, la percèrent comme des lames.
Il la détailla des pieds à la tête, sans égard, sans chaleur, comme on examine une marchandise. Puis un sourire, à peine esquissé, plissa le coin de ses lèvres.
- Lucie Caron. Vous êtes plus jeune que ce que j'imaginais.
Sa voix était grave, posée, avec une autorité naturelle qui n'avait pas besoin de hausser le ton pour s'imposer.
- Vous aussi, répondit-elle sans réfléchir.
Le sourire s'effaça. Thomas haussa un sourcil, amusé peut-être, ou agacé. Elle ne put le dire.
- Je vois qu'on vous a préparée. Maître Delacroix vous a expliqué les termes du contrat ?
- Oui.
- Alors je vais être clair. Vous êtes ici pour deux raisons : la première, vous avez besoin d'argent. La seconde, j'ai besoin d'une femme sur le papier. Rien de plus.
Il fit un pas vers elle, et malgré elle, Lucie recula d'un demi-pas. L'espace entre eux se réduisit. Elle sentit son odeur, un parfum boisé, cuivré, qui aurait pu être agréable dans d'autres circonstances.
- Ce mariage n'est pas un conte de fées, Lucie. Je ne suis pas un prince charmant. Je ne vous offrirai pas de sentiment. Aucun. Pas de passion, pas d'amour, pas de tendresse. Seulement un contrat. Comprenez-vous ?
Elle acquiesça, la gorge serrée.
- Oui.
- Ce n'est pas une vie que je vous propose. C'est un rôle. Vous jouerez la femme du PDG quand il le faudra, lors des dîners, des galas, des réunions mondaines. Et pour le reste, vous serez invisible.
Un silence. Il la regardait, attendant une réaction. Lucie serra les poings, mais elle ne broncha pas.
- Et mon frère ? demanda-t-elle.
- Son opération est financée. L'argent a été viré il y a une heure. Vous pouvez vérifier.
- Je vous remercie.
- Ne me remerciez pas. C'est un échange, pas une faveur.
Il se tourna, retourna vers la cheminée, comme si elle n'existait déjà plus.
- La domestique vous montrera votre chambre. Vous avez le droit de vous déplacer dans la villa, sauf dans mes appartements personnels et dans la pièce au bout du couloir à l'étage. Cette pièce est interdite. Je ne veux pas vous y trouver.
- Pourquoi ?
La question lui échappa, plus rapide que sa raison. Thomas se retourna, une lueur dangereuse dans les yeux.
- Parce que c'est moi qui fixe les règles, Lucie. Pas vous.
Elle baissa les yeux, mortifiée.
- Je suis désolée.
- Vous pouvez disposer.
Le ton était glacial, définitif. Lucie tourna les talons, prête à quitter cette pièce, cet homme, ce cauchemar. Mais sa curiosité, cette vieille habitude qui lui avait déjà causé tant d'ennuis, la retint une seconde.
Elle regarda les tableaux, les meubles, la décoration. Ce n'était pas un lieu de vie, c'était un musée, un mausolée. Rien ici ne semblait avoir de chaleur, de vie. Pas de photos de famille, pas de bibelots, pas de traces d'une existence.
- Une dernière question, souffla-t-elle.
Thomas ne répondit pas, mais il s'arrêta.
- Pourquoi vous ? demanda-t-elle. Pourquoi une inconnue comme moi ?
Il resta immobile, le dos tourné. Pendant un long moment, elle crut qu'il ne répondrait pas. Puis il parla, la voix plus basse, presque un murmure.
- Parce qu'une inconnue ne peut pas me trahir. Parce que vous n'avez pas d'attache, pas d'ambition. Parce que vous êtes une solution de facilité.
Il se retourna à demi, la lumière de la cheminée dessinant des ombres sur son visage.
- Et parce que vous ne me regardez pas avec des yeux de convoitise. C'est rare, Lucie. C'est précieux.
Elle resta figée, les mots résonnant en elle. Un homme de son pouvoir, de sa fortune, et il cherchait une femme qui ne voulait rien de lui. C'était triste, étrangement triste.
- Je ne veux pas de votre argent, dit-elle doucement. Je veux juste sauver mon frère.
Un sourire, à peine visible, se dessina sur ses lèvres.
- Alors vous êtes au bon endroit.
Il se retourna définitivement, un signal que l'entretien était terminé. Lucie sortit, le cœur lourd. La domestique l'attendait dans le couloir, un sourire professionnel aux lèvres.
- Par ici, madame. Je vais vous montrer votre chambre.
Elle suivit la femme, les pas résonnant sur le marbre. Son regard s'égara vers le fond du couloir, là où une porte massive se dressait, fermée à double tour. La pièce au bout du couloir. La pièce interdite.
Que cachait Thomas Chevalier derrière cette porte ?
Et pourquoi cette interdiction résonnait-elle comme un défi ?
Lucie détourna les yeux. Pas maintenant. Pas le premier jour. Elle avait deux ans pour découvrir tous ses secrets.
Deux ans pour sauver son frère.
Deux ans pour survivre à Thomas Chevalier.
C'est tout ce qui est disponible pour le moment.
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