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Chapitre 2

Quelques jours plus tard, Amélie reçut la confirmation. Sa candidature pour la mission humanitaire était acceptée. Départ dans une semaine. Un immense soulagement la parcourut. Enfin, elle allait pouvoir mettre des milliers de kilomètres entre Lucas et elle.

Le jour du départ, à l'aéroport, alors qu'elle attendait l'embarquement avec les autres membres de l'équipe, elle entendit une voix familière derrière elle.

« Ah, Docteur Moreau, vous voilà ! On vous attendait. »

Amélie se figea. Elle se retourna lentement. Lucas était là, son sac de voyage à l'épaule, discutant avec le chef de mission. Son évasion était impossible. Il faisait partie de la même équipe. Le destin avait un sens de l'ironie cruel. Elle se sentit piégée, le désespoir la submergeant.

Dans l'avion militaire qui les emmenait vers la zone sinistrée, l'espace était confiné. Amélie s'arrangea pour être assise le plus loin possible de Lucas. Elle fixait le hublot, tentant d'ignorer sa présence. Chaque turbulence la crispait. Elle sentait son regard sur elle parfois, mais elle refusait de croiser ses yeux. L'auto-contrainte était épuisante.

Elle ferma les yeux, et malgré elle, des souvenirs heureux de leur passé remontèrent. Leurs week-ends en Normandie, les fous rires, la complicité. La douceur de ses mains, son sourire quand il la regardait. Un contraste si douloureux avec la froideur de l'homme assis à quelques mètres d'elle. La nostalgie la poignarda.

« Dubois ! On arrive. Préparez-vous. »

La voix sèche de Lucas la tira de sa rêverie. Le choc du retour à la réalité fut brutal. Il était déjà debout, vérifiant son matériel, le visage fermé. La dure réalité de leur situation actuelle s'imposa à nouveau.

Après l'atterrissage sur une piste de fortune, ils durent marcher plusieurs kilomètres pour atteindre le camp de base. Le chemin était accidenté, boueux. Amélie trébucha sur une pierre. Instinctivement, elle tendit la main pour se rattraper. Lucas était à côté d'elle. Il la vit, mais fit un pas de côté, l'évitant délibérément. C'est le chef de l'équipe, un homme robuste nommé David, qui la retint par le bras.

« Attention, Docteur. Le terrain est piégeux. »

Le rejet de Lucas, ce simple geste manqué, la blessa profondément. Elle se sentait indésirable.

Plus tard, lors de la répartition des tâches, David expliqua la situation critique d'un dispensaire isolé, difficile d'accès.

Lucas intervint, le ton cassant : « Il faut une petite équipe, rapide et autonome. Docteur Dubois, vous êtes moins expérimentée sur le terrain que d'autres. Vous seriez peut-être un fardeau. »

L'humiliation publique la fit rougir de colère. Les autres médecins la regardèrent avec un mélange de pitié et de curiosité.

« Je suis chirurgienne cardiaque, Docteur Moreau. Je sais gérer l'urgence. Et je ne suis un fardeau pour personne, » répliqua-t-elle, le défi dans la voix. David trancha, l'assignant à une autre équipe.

Un soir, un jeune garçon fut amené au camp, grièvement blessé. Il avait besoin d'une intervention délicate, mais Lucas, après un examen rapide, sembla hésiter, presque réticent à opérer dans des conditions aussi précaires.

Amélie, qui avait assisté à la scène, ne put se contenir.

« Qu'est-ce qui vous prend ? Ce garçon va mourir si on ne fait rien ! Où est passé le grand neurochirurgien de Genève ? Vous avez prêté serment, non ? Ou votre compassion s'arrête aux portes des hôpitaux parisiens ? »

Sa voix était pleine d'indignation. Elle lui rappelait leurs principes professionnels communs, ceux qui semblaient avoir disparu chez lui.

Pendant leur altercation, un petit objet tomba de la poche de la veste de Lucas, qu'il avait posée sur une caisse. Un petit médaillon en argent, en forme de cœur. Amélie le reconnut immédiatement. C'était le sien. Elle le portait le jour de leur rupture, il avait dû glisser de sa chaîne sans qu'elle s'en aperçoive. Il l'avait gardé toutes ces années ?

Lucas le ramassa vivement, le regarda une seconde, puis, avec une expression de dégoût, le jeta dans le brasero qui crépitait à proximité.

« Ça ? Ça ne signifie rien. Juste un vieux truc oublié au fond d'une poche. »

La destruction symbolique de ce dernier lien, ce geste irréversible, la laissa sans voix. Le choc et le désespoir la submergèrent.

« Oublié ? Manque de signification ? » répéta Amélie, la voix brisée. Ces mots, si brutaux, si courts, la vidaient de toute substance. Elle se sentait insignifiante, leur passé réduit à néant.

Elle se tourna vers David. « Je vais aider ce garçon. S'il faut y aller seule, j'irai. »

David la regarda, admiratif de sa détermination, mais inquiet. « C'est risqué, Amélie. Les conditions sont minimales là-haut. »

« Je sais. Mais je ne peux pas le laisser comme ça. »

Plus tard dans la nuit, alors qu'Amélie préparait le matériel pour monter au dispensaire isolé avec une infirmière volontaire, elle vit une lumière près de la tente médicale. Lucas était là, préparant lui aussi du matériel chirurgical, en secret. Il avait donc l'intention d'y aller, d'aider ce patient, mais sans le dire, sans elle. Son comportement était contradictoire, la laissant confuse, ambivalente. Il était capable du pire comme du meilleur, et elle ne savait jamais à quoi s'attendre.

Ils partirent finalement ensemble, avec David et l'infirmière. Le silence entre Amélie et Lucas était pesant. Arrivés au dispensaire, ils durent opérer le jeune garçon à la lueur d'une lampe tempête. Lucas avait besoin qu'elle lui passe un instrument. Elle le lui tendit. Leurs doigts se frôlèrent. Il retira sa main comme s'il s'était brûlé, évitant tout contact. La frustration et la blessure la gagnèrent à nouveau. Il la rejetait même dans l'urgence de l'action.

Soudain, la terre se mit à trembler violemment. Une réplique. Les murs du dispensaire craquèrent. Des objets tombaient. Le chaos.

« Sortez ! Tout le monde dehors ! » hurla David.

Lucas attrapa l'infirmière par le bras, la poussa vers la sortie, aida David à évacuer le jeune patient encore sous anesthésie. Amélie cherchait à se protéger d'une étagère qui s'effondrait. Puis, un choc violent à la tête. Le noir. Elle disparut dans la poussière et les décombres.

Elle se réveilla, toussant, dans un abri de fortune, une tente de secours. Sa tête lui faisait terriblement mal. Elle était seule. La confusion la gagna, puis une faiblesse physique intense. L'isolement était total.

Lucas entra dans la tente. Son visage était couvert de poussière, son expression grave.

« Vous êtes réveillée, Docteur Dubois. Vous avez une commotion. Restez allongée. »

Son ton était purement professionnel, distant. Aucune chaleur, aucune inquiétude personnelle. Juste un médecin parlant à une patiente. La déception, encore et toujours.

Quelques heures plus tard, un hélicoptère apporta des renforts et des provisions. Avec eux, Sophie Marchal. Elle se précipita vers Lucas, l'enlaçant théâtralement.

« Oh, Lucas, mon amour ! J'ai eu si peur pour toi ! J'ai insisté pour venir t'apporter personnellement ces médicaments et ce matériel. »

Les collègues présents, témoins de la scène, souriaient, louant son dévouement, leur \"couple si uni\". Amélie, allongée sur sa couchette, se sentit comme une intruse. La jalousie, la douleur, la rendaient malade.

Elle entendit Sophie parler à voix basse à Lucas, mais assez fort pour qu'Amélie perçoive les mots.

« Cette Amélie Dubois… elle te cause encore des soucis, n'est-ce pas ? Tu devrais vraiment couper les ponts définitivement. Elle n'est rien pour toi. »

Et Lucas répondit, sa voix claire et tranchante : « Tu as raison. Elle n'est rien. Une simple collègue, et encore. »

Ce fut le coup de grâce. Un effondrement émotionnel. Se sentir niée à ce point, après tout ce qu'ils avaient vécu, même ce sauvetage commun. C'était trop.

Dès qu'elle put tenir debout, Amélie prit sa décision. Elle ne pouvait plus supporter cette situation. Elle informa David qu'elle quittait la mission, prétextant que sa commotion nécessitait des examens plus poussés en France. Elle partit avec le premier hélicoptère de rapatriement, sans un mot pour Lucas, sans même un regard. Fuir, encore. Se résigner. S'éloigner de cette douleur constante.

À peine rentrée à Paris, son téléphone sonna. C'était Chloé, la voix paniquée.

« Amélie ! Ton père… Il a fait un malaise. Il est à Saint-Antoine, en neurologie. C'est grave. »

Le choc. La peur. Son père, Jean Dubois, cet ancien artisan horloger à la retraite, son seul repère familial. L'urgence la saisit.

Elle se précipita à l'hôpital. Le neurologue de garde, un confrère qu'elle connaissait bien, l'attendait avec un air sombre.

« Amélie, le diagnostic est tombé. C'est une pathologie neurologique rarissime. Très agressive. Il y a une possibilité chirurgicale, une intervention d'une extrême complexité. Mais… »

« Mais quoi ? » demanda Amélie, la gorge nouée.

« Mais en France, à ma connaissance, un seul chirurgien a l'expérience requise pour ce type d'opération, grâce à des techniques qu'il a perfectionnées à Genève. C'est Lucas Moreau. »

Le désespoir. Le dilemme atroce. Le sort de son père était entre les mains de l'homme qui la haïssait. Sa dépendance était totale.

Elle ravala sa fierté, sa colère, sa douleur. Elle alla trouver Lucas, qui venait de rentrer de mission, visiblement fatigué mais déjà de retour au travail.

Elle le supplia, les larmes aux yeux. « Lucas… Mon père. Il va mourir. Tu es le seul… le seul à pouvoir le sauver. Je t'en prie. Opère-le. Je ferai n'importe quoi. Je quitterai Paris, l'hôpital, je disparaîtrai de ta vie pour toujours si tu le souhaites. Mais sauve-le. S'il te plaît. »

Son humiliation était totale, son désespoir à son comble. Elle sacrifiait tout ce qui lui restait.

Lucas la regarda, son visage impénétrable, ses yeux froids comme l'acier.

« Non. »

Un seul mot. Sec. Définitif.

« Quoi ? » balbutia Amélie, incrédule.

« J'ai dit non. Je n'opérerai pas votre père. »

Le choc. La trahison. L'incompréhension la terrassèrent. Comment pouvait-il être aussi cruel ?

« Pourquoi ? » hurla-t-elle presque, la colère montant. « C'est à cause de moi, n'est-ce pas ? Tu te venges ? Tu laisses un homme mourir par vengeance personnelle ? »

Il ne nia pas. Il ne dit rien. Son silence était une confirmation.

« Je te hais, Lucas Moreau ! » cria-t-elle. « Je regrette chaque seconde passée avec toi ! Je regrette de t'avoir aimé ! »

Sa déclaration était amère, pleine de douleur et de désillusion. Elle vit une ombre passer dans ses yeux, une fraction de seconde, avant que son masque de froideur ne revienne.

Au même moment, Chloé arriva en courant, le visage défait.

« Amélie… Ton père… Il… Il vient de nous quitter. Son cœur a lâché. Je suis désolée. »

La tragédie. Le désespoir absolu. La culpabilité la rongea. Si elle n'avait pas perdu de temps à supplier Lucas… Non. La faute était à lui. À sa cruauté.

Son père était mort.

Amélie était submergée par le chagrin. Un vide immense s'ouvrit en elle. Un engourdissement. Elle ne réagit pas immédiatement, fixant Chloé sans la voir. La douleur était trop intense pour être assimilée.

Elle croisa Lucas dans le couloir quelques heures plus tard. Il s'approcha, voulut peut-être dire quelque chose. Elle l'ignora superbement, le contourna sans un regard, comme s'il n'existait pas. Le rejet. L'indifférence. Sa douleur était un mur entre eux.

Elle se rendit à la chapelle de l'hôpital pour les premiers rites, en attendant l'organisation des funérailles. Le chagrin l'envahissait, elle cherchait un réconfort impossible. Le désespoir était son seul compagnon.

Dans la pénombre de la chapelle, elle réalisa l'étendue de sa solitude. Son père était mort. Lucas l'avait trahie au-delà de toute mesure. Même cette \"âme du futur\" qui l'avait avertie à Chartres avait disparu. Elle était seule. Absolument seule. Elle s'effondra sur un banc, secouée de sanglots incontrôlables, une douleur pure et brute.

De loin, caché derrière une colonne, Lucas l'observait. Son visage affichait une émotion complexe, un mélange de regret, de douleur, peut-être de culpabilité. Il ne s'approcha pas. Son observation était secrète, impuissante.

Son téléphone vibra. Un message de Sophie.

« Chéri, j'ai appris pour le père de Dubois. Quelle tristesse. J'imagine que tu n'as pas pu l'opérer, après ce qui est arrivé à ton mentor à Genève avec ce même type de cas… Tu as bien fait de ne pas prendre ce risque. Je suis là pour toi. »

Lucas lut le message, serra les poings. Il aurait pu expliquer. Il aurait pu dire à Amélie la vérité sur son traumatisme, sur la mort de son propre mentor lors d'une opération similaire, sur la peur panique qui l'avait saisi à l'idée d'échouer à nouveau, surtout avec le père d'Amélie. Mais il choisit de ne pas le faire. Peut-être par fierté. Peut-être par lâcheté. Il se détourna et quitta l'hôpital.

Amélie prit une décision radicale. Elle ne pouvait plus rester à Paris, dans cet hôpital hanté par les souvenirs et la douleur. Elle démissionna le lendemain. Elle acheta un billet d'avion, aller simple, pour la Martinique. Fuir. Encore et toujours. Chercher un renouveau impossible, une anesthésie à sa souffrance.

Chloé l'accompagna à l'aéroport.

« Tu es sûre de toi, Amélie ? »

« Je n'ai plus rien ici, Chloé. Plus rien. »

Quand Lucas apprit son départ par Monsieur Duval, quelques heures plus tard, une panique sourde le saisit. Il tenta de l'appeler. Boîte vocale. Il se précipita à son appartement. Vide. Il était trop tard. Le regret le submergea.

Il monta dans sa voiture, roula sans but, le cœur au bord de l'explosion. Il aurait dû lui parler. Il aurait dû tout lui expliquer. Son auto-blâme était immense. Il accéléra, aveuglé par sa propre misère.