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Chapitre 2 Chapitre 2

Talon en rajoutait, tirait sur le gras de son ventre, tapait sur sa bedaine qui commençait à forcir. Un coude sur le zinc, un verre d'alcool dans la main, il demanda :

- Qu'est-ce que tu bois, Keke, un Pont, comme moi ?

Et sans attendre la réponse, il se tourna vers le propriétaire des lieux :

- Patron, trois « Pontarlier », un pour Keke, un pour moi, un pour toi.

Le rire entre deux mots, il ajouta en regardant son pote :

- Ah, ah, sacré Keke, faudra venir me voir jouer. Je suis souvent au Pianobar d'Arbois. Et alors, comment ça va ? Les filles ? Tu dois t'en taper, beau gosse comme tu es, hein, ah, ah !

Et pan ! Un coup de coude sur le ventre de Kyrell.

- Sacré Talon, décidément, tu ne changeras pas. Toujours parler des filles.

- Je parle de ma musique aussi, de mon piano, de ma flûte. Tu verrais mon doigté sur le piano, le même que pour les filles, et la flûte, la même que... Kyrell l'interrompit :

- N'insiste pas. Tu aimes la musique, les filles, à part ça ?

- Tu sais que j'adore les balades en VTT comme toi. D'ailleurs avant d'avoir trop bu, faut vite que l'on discute pour mettre en place notre grande virée. Qu'est-ce que tu en penses mon biquet, ah, ah.

- On va attendre un peu que le temps s'arrange. À part de rares journées comme aujourd'hui où il ne pleut pas, ce printemps est pourri.

Un portable chantait dans une poche.

- C'est pour toi, Talon, sûrement une copine... ou ta femme.

Pendant que son ami répondait au téléphone, Kyrell en profita pour chercher son propre smartphone au fond de sa poche. « Merde, je l'ai laissé dans la sacoche de la moto. Bof, je n'en ai pas vraiment besoin pour l'instant ».

- Patron, une tournée !

La soirée se poursuivit dans la bonne humeur, Talon à ses délires, Kyrell un peu saoul.

- Bon, maintenant, il faut que je te laisse, neuf heures, j'avais promis à Maelis de rentrer tôt. On se revoit bientôt au piano-bar d'Arbois et je te tiens au courant pour notre virée en VTT, OK ?

Ils sortirent du bistrot. Talon se pencha vers son ami, une main sur son épaule :

- Ah, ah, tu vas te prendre une bonne ramonée par ta femme ! Pour un gars qui devait rentrer tôt !

- T'occupe et fais attention aux flics avec ta Volvo.

La moto s'élança dans la nuit. Peu de kilomètres pour rejoindre Champagnole, mais il fallait faire attention. Alors Kyrell retint son bolide et roula doucement.

Personne à l'appartement, pas même Lou. Kyrell sortit le portable de sa poche. Il venait de le récupérer dans le top-case de la moto. Tiens un message ! « chéri, ai réservé pizz Doucier, 20 heures biz. » Il regarda sa montre : vingt et une heures trente.

- Allô ! Chérie, j'ai pris du retard, je t'expliquerai, j'arrive.

- Non ce n'est pas la peine, nous avons fini de dîner. J'ai fêté notre anniversaire de mariage avec Orlena et les enfants ! Bip... Bip... Bip...

Une petite boule, là, au bas du ventre, une envie brusque de toilette, les intestins réagissaient plus vite que le cerveau.

Lorsque Kyrell sortit du lit, il était plus de huit heures. Maelis n'avait visiblement pas dormi dans son lit. Il était déçu, inquiet même. Il traversa le salon où les volets étaient encore fermés. Il se cogna le tibia contre la table basse, poussa un juron, alluma la lumière. L'oreiller froissé sur le canapé, un parfum de Cacharel sur le plaid confirmaient la nuit de Maelis dans le salon.

Lou avalait un bol de lait chaud, debout dans la cuisine. Elle leva les yeux vers son beau-père.

- Maman a déjà emmené Larsen chez la nounou. Elle te fait la gueule.

- Oui, j'imagine. Tout est de ma faute. Oublier la soirée au restaurant, oublier l'anniversaire de mariage, je suis vraiment un con !

- Tu vois, quand j' te l'dis ! s'exclama Lou avec jubilation.

Kyrell haussa les épaules et prépara son petit-déjeuner en silence. Lou quitta la cuisine, dégringola l'escalier pour aller au collège. Son beau-père suivit peu de temps plus tard pour rejoindre le hangar et récupérer sa 650 Kawa.

Le supermarché venait d'ouvrir ses portes. Kyrell s'engouffra dans le magasin, loucha sur la gauche et reconnut la caissière, c'était Maelis. Après avoir déambulé dans les allées, il se risqua à déposer ses achats sur le tapis de caisse. Il y avait là sandwich, fruits et Perrier. Il se décida à articuler :

- Bonjour Maelis. Il fait beau aujourd'hui, je pique-niquerai à midi entre deux clients, je suis en tournée dans le Haut Jura toute la journée.

Maelis enregistrait les achats, ne répondait rien. Il ajouta, le regard fuyant :

- Je suis désolé pour hier. Je m'en veux. Ce n'est plus de l'étourderie, c'est de la bêtise.

- Ça fait cinq euros quatre-vingt, répondit Maelis, les yeux rivés sur l'écran de sa caisse.

Kyrell posa une main sur l'avant-bras de sa femme :

- Je regrette sincèrement, j'ai traîné au bar hier soir avec Talon, je n'ai pas vu passer l'heure.

- Oublier un rendez-vous au restaurant avec sa femme, oublier l'anniversaire de mariage... tu n'es plus amoureux, Kyrell.

- Mais si, je t'aime Maelis.

- Je t'aimais, moi, je n'avais pas oublié le onze avril, moi, répondit Maelis en insistant sur le moi.

- Pourquoi tu dis « je t'aimais », s'inquiéta Kyrell, le regard dans les yeux de sa femme.

- Il y a du monde derrière toi, soit poli, avance.

Kyrell déposa la monnaie sur le tapis de caisse sans ajouter un mot puis quitta la grande surface. Il traversa le parking du supermarché inondé des premiers rayons de soleil, le cœur sombre. Il passa à côté d'une moto blanche sans la voir, chercha quelques instants sa Kawasaki, fit demi-tour, puis retrouva celle-ci.

Ses émotions étaient restées à la caisse du supermarché, sa tête flottait dans le gris de son cerveau, seul les pieds et les mains jouaient de la moto. Elle fila bientôt, direction le Haut Jura.

L'air frais qui fouettait le corps de Kyrell réveilla son énergie. Il se surprit à regarder un paysage dont il ne se lassait pas. Des noisetiers au feuillage vert tendre de la jeunesse, des épines blanches, des pâturages animés des premières Montbéliardes de l'année, toutes ces beautés simples se mélangeaient au ciel bleu, au soleil doré, au vent vigoureux de la route. Sur la droite de l'asphalte sinueuse, les résineux vert sombre s'accrochaient aux pieds des falaises de calcaire. Les cascades, puissantes et orgueilleuses, déversaient le trop-plein de l'hiver venu des hautes montagnes de la frontière Suisse. Au fond du ravin, à gauche, des perles blanches rebondissaient sur les roches et s'écrasaient dans l'écume d'un ruisseau.

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  2. Chapitre 2Chapitre 2 Chapitre 2
  3. Chapitre 3Chapitre 3 Chapitre 3

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