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Chapitre 2 Un appel sans réponse
Après avoir partagé quelques bouchées de gâteau avec Madame Blanc, Lyris est montée dans la chambre d'amis, où la gouvernante avait déjà préparé des draps propres. Elle s'est assise sur le lit avec son téléphone dans la main et elle a regardé l'heure affichée à l'écran pendant un long moment.
Il était presque minuit, et Francis n'avait toujours pas donné signe de vie. Elle a hésité à l'appeler, parce qu'elle savait que ses appels tombaient souvent au mauvais moment, mais elle avait fait douze heures d'avion pour lui parler et elle refusait de se coucher sans avoir essayé.
La sonnerie a duré si longtemps qu'elle a cru qu'il ne répondrait pas. Quand il a fini par décrocher, sa voix était lasse et distante, comme celle d'un homme qu'on dérange en pleine réunion : « Je suis occupé, on en parlera demain. »
« Francis, je suis à la villa, je suis arrivée ce soir », a dit Lyris rapidement, avant qu'il ne raccroche. « J'aimerais te voir demain, si tu as un moment. »
Avant qu'il puisse répondre, une voix de femme s'est élevée dans le fond, claire et amusée. « Francis, qui t'appelle aussi tard ? »
Lyris a reconnu Mira sans avoir besoin d'y réfléchir, car cette voix la suivait depuis son enfance, depuis le jour où son père avait quitté la maison. Elle a serré son téléphone si fort que ses doigts en sont devenus blancs.
« Ce n'est rien d'important », a répondu Francis à Mira, sur un ton bien plus doux que celui qu'il avait pris avec elle. Puis il a raccroché avant que Lyris ait pu ajouter un mot.
Elle est restée assise au bord du lit, le téléphone toujours contre l'oreille, comme si la conversation allait reprendre. Il ne s'était pas écoulé plus de dix secondes entre le moment où il avait décroché et celui où il avait mis fin à l'appel.
Elle avait traversé la moitié de la planète pour le retrouver après trois mois sans le voir, et il n'avait même pas eu la patience de l'écouter jusqu'au bout. Ce qui la blessait le plus n'était pas tant sa froideur que la douceur qu'il avait réservée à quelqu'un d'autre dans la même minute.
Pendant sept ans de mariage, il l'avait toujours traitée de cette façon, avec impatience et une politesse glacée qui ne laissait aucune place à la discussion. Lyris avait fini par s'y habituer, comme on s'habitue à un vent froid qui finit par faire partie du paysage.
Les autres fois, elle l'aurait rappelé pour lui demander avec patience où il se trouvait et s'il comptait rentrer bientôt. Ce soir-là, elle n'a pas eu le courage de recommencer, et elle a simplement éteint la lumière sans se déshabiller.
Elle a mal dormi, réveillée à plusieurs reprises par le bruit de la pluie contre les vitres, et par des pensées qu'elle n'arrivait pas à chasser. Vers cinq heures et demie, elle a renoncé à trouver le sommeil et elle a rouvert son téléphone.
Un nouveau message de Camille l'attendait, suivi d'un appel manqué et d'un deuxième message écrit en majuscules : « APPELLE-MOI DÈS QUE TU TE RÉVEILLES ». Lyris a souri malgré la fatigue, car Camille était la seule personne capable de s'inquiéter pour elle avec autant de bruit.
Elle l'a rappelée sans attendre, et Camille a décroché à la première sonnerie. « Alors, ça y est, tu es arrivée ? Il t'a fait une belle surprise, ou il a fait comme d'habitude ? »
« Il n'était pas là quand je suis arrivée, il avait un engagement », a répondu Lyris en essayant de garder un ton neutre. « Eulalie était occupée à préparer un cadeau, alors nous n'avons pas beaucoup parlé. »
Camille est restée silencieuse quelques secondes, ce qui chez elle était très mauvais signe. « Cel, tu me dis que tu as pris l'avion pour ton anniversaire, et que personne ne t'a même souhaité bonne fête ? »
« Madame Blanc l'a fait, et elle a été adorable », a répondu Lyris, un peu pour la rassurer et un peu pour s'en convaincre elle-même. « Je vais essayer d'organiser un déjeuner avec Francis et Eulalie aujourd'hui, ne serait-ce que pour passer un moment tous les trois. »
« Il ne viendra pas, je te le dis tout de suite », a soupiré Camille, avant d'ajouter d'une voix plus douce. « Mais essaie quand même, et rappelle-moi ce soir, quoi qu'il arrive. »
Après avoir raccroché, Lyris est restée un moment à regarder la fenêtre, où le jour se levait sur un ciel encore gris. Camille avait sans doute raison, mais elle ne voulait pas renoncer avant d'avoir tenté sa chance.
En rangeant son téléphone, elle a aussi repensé au message que Thibault Marchand, son ancien associé, lui avait envoyé quelques jours plus tôt pour lui demander de ses nouvelles. Elle n'avait pas encore eu la force de lui répondre, car elle ne voulait rien décider avant d'avoir vu Francis.
Ce silence lui pesait, parce que Thibault attendait son retour dans l'entreprise depuis des années avec une patience qu'elle ne méritait pas vraiment. Elle s'est promis de lui écrire dès que ce voyage serait terminé, et de lui donner enfin une vraie réponse.
Elle a pris une douche rapide, s'est habillée avec la robe bleue qu'elle avait glissée au fond de sa valise, puis elle a écrit à Francis un message court, qu'elle a relu deux fois avant de l'envoyer. « Est-ce que tu aurais un moment à midi ? J'aimerais que nous déjeunions tous les trois, avec Eulalie. »
Il ne lui a pas répondu pendant longtemps, et elle a eu le temps de descendre déjeuner avec Madame Blanc, de vérifier que sa valise était fermée et de faire les cent pas dans le salon. Elle a même songé à l'appeler de nouveau, avant de se retenir pour ne pas paraître insistante.
Enfin, vers huit heures et demie, son téléphone a vibré. La réponse de Francis tenait en deux lignes : « D'accord. Envoie-moi l'adresse quand ce sera décidé. »
Lyris a relu ces mots plusieurs fois, en cherchant ce qu'il pouvait y avoir derrière, mais il n'y avait rien d'autre que ce qu'ils disaient. Malgré tout, un petit espoir est monté en elle, aussi fragile qu'une flamme de bougie dans un courant d'air.
Elle a réfléchi à l'endroit qu'elle pouvait choisir, et une seule adresse lui est venue à l'esprit : Le Jardin d'Opale, un restaurant discret près du fleuve où ils avaient dîné ensemble, quelques mois après leur mariage. Ce soir-là, Francis avait été presque aimable, et elle avait gardé ce souvenir précieusement, comme un cadeau qu'on n'ose pas ouvrir de peur de l'abîmer.
Elle a téléphoné pour réserver une table près de la fenêtre pour midi, puis elle a envoyé l'adresse à Francis, accompagnée d'un simple « Merci ». Il n'a pas répondu, mais elle s'était habituée à ce silence, et elle a préféré y voir une forme de consentement.
Madame Blanc, qui l'avait vue téléphoner, lui a demandé si la petite serait de la partie. « Je vais aller la prévenir tout à l'heure », a répondu Lyris, « je pense qu'elle sera contente de déjeuner avec nous ».
Elle ne savait pas encore qu'Eulalie avait déjà fait d'autres projets pour cette journée, ni que ce déjeuner, auquel elle avait tant tenu, ne se déroulerait pas comme elle l'espérait. Pour l'instant, elle avait encore un peu de temps devant elle, et elle a décidé de le passer à croire que tout pouvait s'arranger.
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