/0/36420/coverbig.jpg)
Chapitre 3 Chapitre 3
Quand la dernière danse prit fin et que les premières dames de maison commencèrent à se retirer, Aelys demanda qu'on la laisse seule.
Elle ne le formula ni comme un ordre ni comme une plainte. Seulement comme une évidence. Darian était retenu par quelques vassaux, Liora avait disparu dans les couloirs des appartements d'invités, et les servantes, heureuses d'échapper à la tension de la soirée, s'éclipsèrent avec un empressement prudent. En moins de trois minutes, Aelys se retrouva dans sa chambre de toilette, face à trois miroirs entourés de bougies basses.
Le silence y était plus brutal que le bruit du banquet.
Elle commença par retirer ses gants. Puis ses boucles d'oreilles. Puis les broches qui retenaient sa coiffure. Chaque geste lui donna l'impression de se dépouiller d'une identité portée trop longtemps. Quand ses cheveux tombèrent enfin sur ses épaules, elle leva les mains vers sa gorge.
Intacte.
Toujours cette peau lisse, blanche, sans morsure, sans sceau, sans la moindre trace de la prétendue union dont tout le monde célébrait encore la solidité. Aelys passa ses doigts du creux de sa clavicule jusqu'au bord de sa mâchoire, comme si la mémoire du corps pouvait révéler un secret que les yeux refusaient d'admettre.
Rien.
Une femme réellement marquée ne doute pas. Même quand la morsure est discrète, même quand le sceau a pâli, le lien subsiste comme une seconde pulsation. Les guérisseuses disent qu'il répond aux émotions fortes, qu'il chauffe au danger, qu'il tressaille sous le désir ou la menace. Aelys avait connu des élans, des frissons, des sensations qu'elle avait prises pour cela. Maintenant, elle les regardait autrement : et si tout n'avait été que suggestion ? Attente ? Obéissance déguisée en destin ?
Elle revit les premières lunes après ses noces. Les tisanes que la prêtresse lui donnait pour l'aider à « supporter la transition ». Les fumigations dans la chambre rituelle. Les conseils murmurés sur la patience qu'exigeaient les unions puissantes. On lui avait appris à lire son propre corps avec des mots déjà préparés.
Aelys ferma les yeux.
Le vertige la saisit d'un coup. Non pas parce que Darian l'avait trahie - cela, au moins, avait un visage. Mais parce qu'elle entrevoyait la possibilité d'avoir été éduquée à interpréter une absence comme une promesse. Si c'était vrai, alors son mariage tout entier reposait sur une mise en scène.
Quelqu'un frappa deux fois.
- Entre, dit-elle.
Nessa pénétra dans la pièce avec une lenteur de personne qui sait marcher sur une terre minée. Elle avait quitté la tenue de service du banquet, mais gardait encore à la ceinture sa petite trousse de guérisseuse. Son visage étroit paraissait plus vieux sous la lumière des bougies.
- Vous devriez dormir, murmura-t-elle.
- Je devrais comprendre.
Nessa ne répondit pas.
Aelys se tourna entièrement vers elle.
- Regarde-moi.
La guérisseuse obéit.
- Dis-moi ce que tu vois.
Nessa fixa sa gorge, puis détourna les yeux.
- Une peau sans marque.
Le cœur d'Aelys donna un coup sec.
- Depuis quand le sais-tu ?
- Depuis toujours.
La pièce sembla se contracter autour d'elles. Aelys sentit sa respiration changer, s'étrangler un instant avant de redevenir égale.
- Et tu ne m'as rien dit.
- Parce qu'on m'a interdit de le faire.
- Par qui ?
Le silence de Nessa fut plus terrible encore que sa réponse.
- Par la Lune d'Aube-Rouge. Par le Conseil rituel local. Et... par Seraphine Vale, lorsque votre mariage a commencé à devenir un enjeu politique.
Aelys resta immobile. Elle s'était attendue à un mensonge domestique, à la lâcheté d'un homme, peut-être à la rivalité d'une sœur. Pas à l'intervention du Conseil.
- Pourquoi ?
- Je ne connaissais pas toutes les raisons. On m'a dit que certains liens de haute importance demandaient discrétion, que votre sécurité dépendait du secret, que révéler l'absence de marque au début de l'union provoquerait des troubles de succession. On m'a promis que l'Alpha réglerait cela en temps voulu.
- En temps voulu, répéta Aelys.
Le goût de ces mots lui souleva le cœur.
Nessa se rapprocha d'un pas.
- J'ai voulu parler plusieurs fois.
- Mais tu ne l'as pas fait.
- Non.
Pour la première fois, sa voix se brisa.
- Parce que j'avais peur. Et parce qu'au fil du temps, j'ai commencé à croire qu'ils avaient peut-être raison. Vous sembliez... attachée à lui. Je me disais que si le lien n'était pas réel, les sentiments, eux, pouvaient peut-être le devenir.
Aelys eut un rire sans joie.
- Comme on espère qu'une cage devienne une maison si on y reste assez longtemps.
Nessa baissa la tête.
La colère monta enfin, non comme une explosion, mais comme une marée noire, épaisse, méthodique. Aelys comprit qu'elle pourrait crier, jeter les miroirs, convoquer Darian, arracher la vérité à coups de honte et de larmes. Mais cela lui offrirait quoi ? Une scène. Une version des faits déjà préparée pour l'endormir encore.
Non.
Si le mensonge avait été organisé, la vérité devait être déterrée comme une archive de guerre.
- Les réactions que j'ai ressenties... demanda-t-elle. Certaines nuits, certaines cérémonies... cette chaleur, cette impression de résonance...
Nessa hésita.
- Certaines herbes peuvent accentuer la suggestibilité du corps. Des résines lunaires aussi. Elles ne créent pas un lien. Elles imitent seulement des sensations que l'on apprend ensuite à interpréter d'une certaine manière.
Aelys sentit ses doigts se refermer sur le bord de la coiffeuse jusqu'à blanchir.
On l'avait empoisonnée au récit. Pas pour la tuer. Pour lui faire habiter une fiction utile.
- Qui d'autre sait ?
- Peu de gens connaissent l'ensemble. Beaucoup ont compris des fragments. La prêtresse. Cian, je crois. Seraphine, assurément. Darian... évidemment.
- Et Liora ?
Nessa leva enfin les yeux.
- Elle sait au moins qu'il ne vous a jamais marquée.
Aelys détourna la tête. Dans le miroir, son reflet ne ressemblait plus à une femme abandonnée. Il ressemblait à un témoin.
- Très bien, dit-elle.
- Très bien ?
- Oui. À partir de maintenant, tu ne me caches plus rien. Tu me diras quels rituels on m'a imposés, quelles herbes on m'a données, qui signait les ordres et quand.
- Si l'on découvre que je parle...
- Alors tu seras sous ma protection.
Nessa eut un sourire triste.
- Votre protection n'a plus le poids qu'elle avait.
- Alors je lui en redonnerai.
Ces mots sortirent d'elle avec un calme qui surprit les deux femmes.
Aelys se leva. Elle contourna la table, ouvrit un petit coffre de voyage et en sortit un carnet de cuir souple qu'elle n'utilisait que pour les questions domestiques. Elle le posa devant Nessa.
- Écris-moi la liste des remèdes reçus depuis mon mariage.
- Ce soir ?
- Ce soir.
Tandis que Nessa écrivait, la plume tremblant légèrement sur le papier, Aelys recommença à assembler sa vie comme un puzzle d'indices. Le bain rituel avant les noces. Les infusions. Les migraines après certaines lunes. Les longues absences de Darian suivies de gestes soudain plus tendres, comme s'il fallait entretenir chez elle l'idée d'une proximité sacrée. Tout cela formait non pas une romance imparfaite, mais une méthode.
Quand Nessa eut fini, elle repoussa le carnet.
Aelys le lut en silence, puis le referma.
- Une dernière question.
- Oui.
- Si Darian avait voulu me marquer réellement... aurait-il pu le faire ?
Nessa réfléchit une seconde, puis répondit avec la sobriété cruelle des guérisseuses.
- Seulement si vous étiez sa véritable compagne... ou s'il vous avait imposé une morsure vide, purement violente, sans valeur spirituelle. Mais cela aurait laissé une cicatrice. Vous n'en avez aucune.
Aelys sentit quelque chose devenir limpide en elle.
Il n'avait pas retardé leur destin.
Il n'y avait jamais eu de destin entre eux.
Elle referma le carnet, puis souffla deux bougies. La chambre plongea à demi dans l'ombre.
- Tu peux partir, Nessa.
La guérisseuse hésita.
- Que ferez-vous ?
Aelys fixa sa propre silhouette dans le miroir obscurci.
- Je vais apprendre la différence entre l'humiliation et l'information.
Nessa laissa échapper un souffle inquiet avant de s'incliner. Quand elle sortit, Aelys demeura seule, une main posée sur sa gorge intacte.
Longtemps, elle resta ainsi.
Puis, très lentement, elle sourit.
Pas un sourire de pardon. Pas un sourire de douleur. Le premier sourire véritable de la nuit.
Celui d'une femme qui venait enfin de comprendre qu'on ne lui avait pas volé un amour.
On lui avait volé la vérité.
Et cela, pensa-t-elle en fermant le carnet contre sa poitrine, se rembourse avec intérêts.
C'est tout ce qui est disponible pour le moment.
Continuez la lecture pour suivre la suite de l'histoire.
Continuer la lectureListe des chapitres
88 chapitres au total
/0/34895/coverbig.jpg)
/0/37497/coverbig.jpg)
/0/18152/coverbig.jpg)
/0/34743/coverbig.jpg)
/0/35318/coverbig.jpg)
/0/36686/coverbig.jpg)
/0/33548/coverbig.jpg)
/0/35524/coverbig.jpg)
/0/33757/coverbig.jpg)
/0/33421/coverbig.jpg)
/0/33623/coverbig.jpg)
/0/33663/coverbig.jpg)