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Chapitre 3
Elle attendit cinq jours avant de répondre. Pas par calcul. Par principe — le même qui lui avait toujours évité de courir vers les choses qui se présentaient comme urgentes. L'urgence des autres n'était jamais la sienne. Elle avait appris ça jeune, à force de voir sa mère plier son propre emploi du temps autour des besoins de gens qui ne lui diraient jamais merci. Elle retourna quand même. Le billet ne portait pas de signature, mais elle savait reconnaître une invitation réelle d'un test. Quelqu'un avait pris soin de glisser ce papier dans son sac sans se faire voir. Quelqu'un qui savait comment elle était entrée, par où elle était ressortie, et qui avait agi vite. Ce n'était pas le geste d'un anonyme. Doran Ashe, Beta d'Ombrecroc. Elle ne voyait pas d'autre candidat. * * * Cette fois, il n'y avait pas de porteur. Elle se présenta seule à la porte nord, en milieu de matinée, avec une sacoche légère et le billet plié dans sa poche — preuve, si on lui demandait une justification. Le garde n'était pas le même que la première fois. Celui-là était plus âgé, la quarantaine, une cicatrice horizontale sur le menton qui disait quelque chose d'un passé utile. Il la regarda de haut en bas avec l'efficacité de quelqu'un qui fait ça cent fois par jour. — Nom et affiliation. — Elira. Grisonne. Guérisseuse. — Rang ? Elle reprit sa respiration. — Solitaire tolérée. L'homme nota sans rien changer à son expression. Mais le garde plus jeune à sa droite — dix-neuf ans, peut-être moins, uniforme encore raide d'être neuf — laissa échapper quelque chose entre le soupir et le raclement de gorge. Assez discret pour nier. Assez audible pour que ce soit voulu. Elira ne dit rien. — Objet de la visite ? — Convocation de votre Beta. Le garde vérifia sa tablette. Trouva ce qu'il cherchait — elle le vit à la façon dont ses épaules se relâchèrent d'un demi-centimètre, comme si la confirmation l'embêtait légèrement. — Vous pouvez entrer. Aile est, pas l'aile principale. Vous restez dans le couloir d'accueil tant qu'on ne vous a pas escortée. — Compris. — Et votre sac reste à l'entrée. — Mon sac contient des instruments de travail. — Le règlement s'applique à tous les fournisseurs extérieurs. — Je ne suis pas venue livrer. Je suis venue à la demande de votre Beta. Un silence. Le garde la regarda. Elle le regarda. — Le sac reste à l'entrée, répéta-t-il. Elira posa le sac sur le comptoir. Le jeune garde à droite regardait ailleurs avec un intérêt soudain pour les pierres du mur d'en face. Elle franchit le seuil. * * * L'aile est d'Hautebranche n'avait rien de l'opulence entrevue depuis la crête. C'était fonctionnel — couloirs larges, sol de pierre polie, lumière venant de hautes fenêtres sans ornement. L'architecture du service, pas de la représentation. On y faisait transiter les gens qu'on voulait bien recevoir sans pour autant les inviter à regarder. Elle s'arrêta dans le couloir d'accueil comme on lui avait dit. Trois bancs de bois contre le mur de gauche. Une tapisserie au fond — croissant de lune noire sur fond de forêt, emblème d'Ombrecroc, tissage épais et sérieux. Deux femmes assises sur le premier banc qui parlaient à voix basse et s'arrêtèrent quand Elira entra. Elles la regardèrent une seconde, reprirent leur conversation, mais plus bas encore. Elira s'assit sur le banc du fond. Elle avait développé très tôt cette capacité à occuper le moins d'espace possible dans les pièces où on ne lui avait pas explicitement accordé sa place. Dos droit, mains posées sur les genoux, regard vers la fenêtre — ni effacée, ni imposante. Neutre. Le registre qui coûtait le moins d'énergie sur la durée. Les deux femmes la regardèrent encore une fois. L'une d'elles murmura quelque chose. Elira entendit Grisonne et seule et c'était suffisant. Elle compta les pierres de la fenêtre en face. * * * Doran Ashe arriva six minutes plus tard. — Vous avez attendu. — On m'avait dit de rester ici. — Je voulais dire : vous avez attendu cinq jours avant de répondre au billet. — J'avais du travail. Il la regarda une seconde. Toujours ce regard-là — qui traite avant de conclure. Il fit signe aux deux femmes sur le premier banc. Elles se levèrent et partirent sans protester, ce qui voulait dire qu'il avait une autorité réelle et pas seulement un titre. — Venez, dit-il. — Mon sac est à l'entrée. — On vous le rendra à la sortie. Il la guida dans le couloir, tourna à gauche, puis encore à gauche. Elira mémorisa les angles par réflexe. Ils traversèrent une antichambre où deux gardes les regardèrent passer — elle les sentit regarder plus longuement dans son dos. Dans l'antichambre, une odeur passa — brève, nette, différente de tout ce qu'elle connaissait des loups d'Ombrecroc. Elle tourna légèrement la tête, ne vit personne, et l'odeur s'était déjà dissipée quand elle referma la question dans un coin de son esprit. Elle n'y repensa plus. Pas tout de suite. Ils débouchèrent sur une petite salle sans fenêtre, deux chaises, une table basse avec une carafe d'eau et deux verres. Doran s'arrêta. — Asseyez-vous. — Vous allez me dire pour quoi je suis ici ? — Oui. Elle s'assit. Il resta debout une seconde, comme s'il vérifiait quelque chose dans sa propre tête, puis s'assit aussi. — Quelqu'un ici a des symptômes que notre guérisseuse de meute ne réussit pas à traiter, dit-il. — Quel type de symptômes ? — Fatigue profonde. Perte d'odorat partielle. Sautes de température. Elira réfléchit. — Depuis combien de temps ? — Trois semaines. — Âge ? — Trente ans. En bonne santé habituellement. — Transformation récente difficile ? — Non. Pas de pleine lune perturbée. — Rupture de lien ? Doran s'arrêta une fraction de seconde. Presque rien. Mais elle était entraînée à lire les pauses. — Non, dit-il. — Ce n'est pas une question anodine. — Je sais. — Parce que ce que vous me décrivez ressemble à un syndrome post-lien. Pas nécessairement une rupture franche — ça peut être une tension prolongée, un lien non scellé et maintenu dans cet état contre sa nature. Ça épuise les deux personnes concernées sur le moyen terme. Doran la regardait avec cette attention particulière qu'elle commençait à reconnaître chez lui — celle d'un homme qui avait déjà une hypothèse et qui vérifiait si elle correspondait à ce qu'il entendait. — Et le traitement ? dit-il. — Ça dépend de la cause. Vous me dites que ce n'est pas une rupture. — Non. — Alors soit c'est autre chose, soit vous ne me dites pas tout. Il ne répondit pas. — D'accord, dit Elira. Je peux voir le patient ? — Pas aujourd'hui. — Alors pourquoi je suis là aujourd'hui ? — Pour voir si vous étiez la bonne personne. Elle prit son temps avant de répondre. — Et je le suis ? — Je pense, oui. Elle se leva. La chaise racla la pierre. Dans le couloir dehors, des voix passèrent sans s'arrêter — la rumeur ordinaire d'un bâtiment habité. — Je veux mon sac avant de repartir. Et je veux qu'on cesse de le fouiller à l'entrée. Mes instruments sont des instruments, pas des armes. — Je peux arranger ça. — Bien. Autre chose. Elle s'arrêta à mi-chemin vers la porte. — La prochaine fois que vous me convoquez, mettez un nom sur le billet. Doran la regarda. Quelque chose dans son expression changea — pas tout à fait un sourire, mais quelque chose dans cette direction. — Doran Ashe, dit-il. Beta d'Ombrecroc. — Je sais qui vous êtes. Je vous demande de vous en souvenir vous aussi. * * * Il la raccompagna jusqu'au couloir d'accueil et laissa une garde lui restituer son sac. La garde le posa sur le comptoir avec ce geste particulier — à bout de bras, brève, comme si le cuir risquait de laisser une trace. Elira l'attrapa, le boucla, et traversa la cour intérieure pour rejoindre la porte nord. La cour était plus animée qu'à sa première visite. Un groupe de femmes en tenue de cour traversait depuis la galerie principale. Des enfants couraient vers l'aile ouest. Un homme âgé discutait avec deux gardes près du puits central. Et sur les dalles de la galerie couverte, quelques mètres à peine sur sa gauche, trois membres de la meute — rang moyen, à en juger par les couleurs — s'arrêtèrent de parler en la voyant passer. L'un d'eux dit quelque chose, suffisamment bas pour qu'elle ne distingue pas les mots. Mais l'autre rit — un rire bref, retenu, le genre qui ne cherche pas à cacher entièrement ce qu'il signifie. Solitaire. Elle n'avait pas eu besoin d'entendre le mot. Il flottait dans le rire. Elle continua de marcher. Même rythme, même ligne droite vers la porte. Elle n'accéléra pas. Elle n'avait pas le droit de leur offrir ça. La porte nord. Le garde à la mâchoire carrée qui notait quelque chose sans la regarder. La route de Grisonne en pente douce. Elle attendit d'avoir franchi la crête avant de s'arrêter. Le vent était calme. Les pins noirs en bas ne bougeaient pas. Elle pensa à la pause de Doran quand elle avait dit rupture de lien. Une fraction de seconde, mais elle l'avait vue. Elle pensait encore à ça quand elle entendit, derrière elle, des pas sur les cailloux. Elle se retourna. La garde qui lui avait rendu son sac. Essoufflée d'avoir couru, une enveloppe dans la main. — On a oublié de vous remettre ça. C'était dans le sac, dit-elle. Elira prit l'enveloppe. Non ouverte — le sceau était intact. Son nom dessus, en écriture serrée. La même que sur le billet de la première fois. La garde était déjà repartie. Elira retourna l'enveloppe. Le sceau portait un emblème qu'elle ne reconnut pas tout de suite. Puis si. Un demi-soleil sur fond noir — pas le croissant de lune d'Ombrecroc. Quelque chose d'autre. Quelque chose de plus ancien. Elle n'ouvrit pas l'enveloppe. Elle la glissa dans sa poche et reprit la route, les épaules droites, le pas régulier, comme si rien ne venait de changer. Mais ses mains, dans le fond de ses poches, ne s'étaient pas tout à fait déserrées.
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