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Chapitre 3 No.3
Cinq mois plus tard
3 août 2001, Ibiza - Espagne, au bord d’une grande piscine entourée de pinède
Depuis mars, le moral était au plus bas, car rebondir après une fidélité de vingt ans à une marque, cela n’était pas si facile. C’était même la très grosse galère. J’arrivais à faire quelque argent avec des clients qui voulaient un training ou un service, mais c’était du bricolage.
L’agent des Pays-Bas, un rat de la plus belle espèce qui ne pouvait pas me voir depuis des années, profita de cette période pour mettre ses chiens galeux sur le territoire que je contrôlais à 100 %. L’impossibilité de recontacter l’un quelconque de mes clients durant deux ans était un supplice. Je ne travaillais qu’avec les clients en qui j’avais toute confiance.
Nous étions dans la piscine d’une superbe villa que nous avions louée pour un mois et en parlant de notre vie future, Marie, qui me voyait tourner en rond chaque jour, me dit en fin d’après-midi :
— Montons notre société et partons à l’aventure !
J’étais un indépendant pur et dur et j’avais du mal à m’imaginer diriger une entreprise avec des salariés, des règlements, enfin… tout ce que je détestais ! J’étais un sniper de la vente. Cependant, je savais que Marie avait une aura exceptionnelle, une présence immatérielle, un charisme inné, et l’instinct d’une combattante.
Ce jour-là, il fut décidé de monter une société en Belgique, car nous habitions Bruxelles.
8 août 2001, villa de Marie et Georges Hoeillart, Belgique
Par un hasard absolument incroyable, un agent américain habitant à Madison, Connecticut, surnommé Big Tom, me téléphona en cette fin d’après-midi.
En mars, pour cet agent américain d’Universe Tooling Inc., le couperet était aussi tombé pour lui, ainsi que pour une bonne dizaine de gros calibres des forces de vente américaines. Big Tom avait une vie de pacha, une magnifique maison à Madison, une femme trop bavarde qui adorait dépenser, et pour clore ce portrait, ce couple américain avait trois énormes chiens. Il fumait d’énormes cigares au prix exorbitant du matin au soir et ma stratégie était d’éviter la puanteur de la fumée. Il était capable de générer des revenus parallèles mensuels de 80 000 à 150 000 dollars de location, argent qui échappait totalement à Universe Tooling Inc.
Il me dit qu’il avait trouvé un moyen de lever des fonds pour créer une nouvelle marque afin concurrencer Universe Tooling Inc. Il savait que j’avais toujours impressionné Helmut depuis un salon de la maintenance à Maastricht où deux jours durant, la plupart des visiteurs connaissaient mon nom en passant devant le stand. Cette anecdote, il l’avait répétée des centaines de fois à tous les nouveaux agents du monde entier et dans les réunions, afin de démontrer que le contrôle du territoire était la base du commerce. C’était une sorte de toc.
Big Tom demanda que Marie et moi venions au plus vite chez lui, à Madison, CT, pour rencontrer Christopher, le grand financier du projet, qui voulait nous rencontrer.
14 août 2001, Villa du Big Tom, Madison - CT - USA
Quelques jours plus tard, nous étions réunis pour la préparation d’un meeting qui aurait lieu à Houston, Texas, deux semaines plus tard. Pour le dîner, la femme de Big Tom avait sorti l’argenterie et mis les petits plats dans les grands. Chez les Américains, en arrivant chez l’hôte, vous allez vous servir un verre au bar puis vous pouvez visiter la maison à votre guise. L’américain adore montrer qu’il a une belle voiture, qu’il a une belle montre, qu’il a le plus beau four et la meilleure ventilation. Sa belle baraque de 500 m2 était coquette avec son grand escalier tournant. Big Tom, Christopher, Marie et moi-même étions à table en compagnie des trois grands dogues allemands qui bavaient du mieux possible sur la superbe nappe en lin et les fauteuils Chesterfield en cuir. Au moindre mouvement de tête de l’un de ces chiens, gare à l’atterrissage du filet de bave qui venait de prendre son envol !
J’étais un maillon essentiel pour Big Tom car il connaissait mon expérience sur des milliers de démonstrations et surtout ma connaissance de la concurrence. Je connaissais la concurrence et les détails par cœur pour chaque machine concurrente. Big Tom, lui, n’y connaissait pas grand-chose.
Big Tom avait le look du père Noël mais sans cheveux ni barbe. C’était un type qui avait été agent pour Universe Tooling Inc. plus de vingt-cinq ans et qui n’avait eu en tout et pour tout qu’un seul client dont le nom était : US NAVY
Il sortait de sa belle villa chaque matin, puis allait visiter un colonel, un commandant, un chef des achats, etc. Il avait le marché pour lui tout seul sur toutes les bases américaines de l’US Navy de la côte Est des États-Unis, avec un slogan du genre : « Des commandes tous les jours, pour le reste de mes jours ».
La recherche du client lui était étrangère, et le reste de l’industrie encore plus. Inutile de lui raconter les détails d’une application dans l’industrie minière ou dans l’industrie du recyclage.
Son travail de démonstration était souvent effectué par les militaires eux-mêmes. Il fit donc du gras, beaucoup de gras. Le gras se retrouvait systématiquement partout, sur sa cravate, sur sa veste, voire ses chaussures. C’était Mister Tache. Il riait pour tout et était le roi de la banalité, le genre de phrases tellement fatigantes que tu sautes en route. En football américain, je crois qu’il pouvait parler vingt-quatre heures non-stop chaque jour. Le sport, c’était vraiment addictif chez lui !
Le lendemain, rendez-vous était pris pour se rendre ensemble à l’usine.
15 août 2001, usine de Jim Dooley, Clifton - NJ - USA
Le lendemain, Big Tom et Christopher voulaient absolument me montrer l’usine de Jim Dooley située dans le New Jersey, à deux heures et demie de route de Madison, Connecticut. Cette usine possédait trois bonnes centaines de machines CNC. Cette usine allait fabriquer la nouvelle gamme de machines et toutes les pièces qui constituaient un puzzle. L’ensemble des pièces devaient s’emboîter avec des tolérances parfaites. Des amis, qu’il connaissait très bien disait-il, mais il était incapable de se souvenir du chemin de l’usine alors qu’il avait, disait-il, passé son temps à vérifier les procédures et les machines.
Non, décidément, Big Tom ne connaissait pas le chemin de l’usine. Quel menteur ce blaireau ! Heureusement que ma voiture de location possédait un GPS pour trouver la route.
Dans l’usine, accompagné du directeur et du chef de la production, Big Tom était incapable de reconnaître les pièces de ses propres machines. Cet enfoiré de Dooley travaillait aussi pour un petit concurrent. Dès cet instant, de gros nuages assombrirent le projet.
Nous arrivâmes sur l’un des points de production, avec quatre machines CNC occupées à fabriquer des bagues bronze et acier. Devant moi, je voyais plusieurs boîtes en carton qui recevaient les pièces préfinies. Je ne sais par quel réflexe, je m’approchai des boîtes, pris quelques pièces au hasard qui devaient pouvoir s’emboîter et devinez ce qu’il se passa ?
Eh bien oui, c’était une illusion que de se dire que Big Tom allait faire de la qualité, dans l’usine de Jim Dooley. Aucune bague de la sélection des pièces que je venais de faire n’arrivait à s’emboîter, ou alors il fallait forcer… ce n’était donc pas gagné. Il y avait des centaines de pièces à reprendre car les tolérances étaient bien trop faibles.
Tout le monde était silencieux, c’était la douche froide pour l’équipe de Big Tom. Dooley était sous terre.
Le meeting au Texas devait réunir l’ensemble des agents de Universe Tooling Inc. que Tom avait invités, ainsi que des agents d’autres marques. Big Tom et Christopher nous inondaient de détails pour un projet qui devait terrasser la domination d’Universe Tooling Inc. dans le monde. Rendez-vous était pris pour fin août.
Dimanche 26 août 2001, 14 h 00, Houston IAH Airport
Marie, moi-même et Will, mon gendre, arrivions de Paris Charles-de-Gaulle par le vol d’Air France de 14 h 00 pour le meeting qui devait commencer dès le lendemain. Nous étions loin d’imaginer que deux ans plus tard cette ville allait devenir notre quartier général. Mais attendez plutôt la suite…
Lundi 27 août 2001, 9 h 00 – The Woodlands Ressort – Texas
Big Tom et Christopher allaient connaître leur jour de gloire.
Dans la salle de réunion pleine à craquer, une grande partie de la force de vente américaine d’Universe Tooling Inc. était présente. C’était du jamais vu. Certes, quelques belles pointures manquaient et certaines autres pointures étaient venues pour faire des rapports. En passant les détails, les PowerPoints se succédaient et franchement, nous étions dans la pure théorie. Un vague prototype fabriqué à l’arrache circulait de table en table. Les projections des chiffres de vente étaient irréalisables car personne ne voyait comment la production allait bien pouvoir suivre.
Big Tom faisait croire à tout le monde qu’il allait racheter une vieille compagnie de Houston ayant des milliers de clients dans l’industrie pétrolière, et le vieux patron de cette firme m’affirmait confidentiellement que le deal n’était toujours pas signé avec Big Tom et Christopher.
En fin de journée, de nombreux participants se montraient vraiment prudents sur un projet qui ne reposait que sur des déclarations d’amour.
Cependant, à 17 h 00 heure locale, je signais avec Marie, contre toute attente, un contrat de dix ans d’exclusivité pour la totalité de l’Europe. Les autres Européens ne voulant pas se mouiller dans ce marais, nous avions raflé la mise pour l’Europe entière. Il fallait monter une nouvelle société.
Cependant, ce contrat était un leurre, tout n’étant que virtuel. Il faudrait tenir un ou deux ans sans aucun équipement capable de rivaliser et pour reprendre mes clients.
Lundi 3 septembre 2001, chez le notaire, 10 h 30, Waterloo - Belgique.
Rendez-vous était pris chez le notaire. Trente minutes plus tard, Marie et moi-même apposions nos signatures au bas des divers documents. Notre S.A. (société anonyme) était créée.
Nous ne pouvions imaginer que le monde allait être bouleversé la semaine suivante.
Mardi 11 septembre 2001, 8 h 55, au domicile de Georges et Marie, Waterloo - Belgique
Tout le monde se souvient exactement de l’endroit où il était ce jour-là.
Je travaillais au premier étage. J’allumai machinalement la télévision sur CNN, comme chaque jour, dans le bureau que j’avais installé dans le grenier, à 14 h 57 soit 8 h 57 heure de New York. CNN relatait un problème sur la tour nord du WTC1 depuis 8 h 46. De la fumée sortant de la tour, je vois immédiatement sur les images l’empreinte d’un gros avion. Impossible que cet avion ait pu taper en plein milieu de la façade, l’accident était totalement impossible avec cette météo splendide. Ces abrutis de CNN étaient incapables de voir qu’il s’agissait d’un avion !
Will et moi étions sous le choc. Nous criâmes du premier étage à Marie, qui était dans la cuisine, d’allumer la télé du bas. CNN diffusait en direct les images des tours depuis une caméra montée sur un hélicoptère, montrant la tour WTC 1 avec son immense panache noir. Soudain, dans les secondes qui suivirent, un second avion de ligne s’encastra dans l’autre tour WTC2 à 9 h 03… la tour qui ne fumait pas. Dans ces images dramatiques, on voit le second aéronef s’encastrer également parfaitement en plein milieu de la tour. Je comprends à cet instant que nous venons d’assister à un double attentat. Il faudra au moins une heure à CNN pour comprendre qu’il y avait bien deux avions impliqués et les chaînes de télévisions françaises mettront au moins deux à trois heures pour relayer les premières images en parlant d’un accident et même d’un feu accidentel. Quelle bande de ploucs !
Durant les semaines et mois qui suivirent, le monde était sous le choc, anesthésié, paralysé. Tout un chacun faisait le deuil d’un monde qui s’écroulait. La vision du monde allait changer pour toujours aux USA et l’accès des étrangers allait devenir difficile.
Ces attaques ignobles ne pourraient que desservir leurs auteurs jusqu’à la fin des temps.
L’un des pires jours de l’histoire américaine a vu certains des actes les plus courageux de l’histoire des États-Unis. Nous honorerons toujours les héros du 11 septembre. Ici, dans ce lieu sacré, nous promettons que nous n’oublierons jamais leur sacrifice.
Président George W. Bush
Les mois passèrent tant bien que mal, mais je dirais plutôt mal. Sans outil, sans marque, sans représentation, il était complexe de survivre. Il ne restait que la location des outils que nous avions pu récupérer ou réassembler. Ce petit parc de machines allait nous permettre de tenir.
Nous avions aussi notre parc de clients corrompus. Ces braves clients avaient souvent besoin d’argent frais pour organiser le mariage de la fille, célébrer la communion du petit, refaire les peintures de l’appartement et j’en passe.
Le principe était simple. Les clients passaient une commande à la structure d’agent commercial que j’avais gardée, pour louer des équipements. Au lieu de les louer deux mois, ils les louaient trois ou quatre mois. La différence de deux mois était reversée en espèces, généralement au domicile des clients qui vous reçoive en chaussons sans vous offrir un seul verre d’eau. Comme l’équipement était en nom propre, il n’y avait pas vraiment d’abus de biens sociaux vu que j’étais le propriétaire. Aujourd’hui même tirer un billet de 50 euros au distributeur est un exploit… mais heureusement les cryptos sont là !
Je n’aimais pas les chaussons, ni livrer du cash, d’autant que les types devenaient demandeurs. Le plus gros problème était de reboucher les trous des versements espèces avec des dizaines de factures immatérielles du genre prestations, formations, livraisons, etc. Les petits ruisseaux faisant les grandes rivières, au niveau comptable on n’y voyait presque que du feu.
Mais ce dont j’avais le plus peur c’est que ceux qui passaient les commandes au sein de ces grandes entreprises et de ces grandes usines se retrouvent piégés et soient traînés devant les tribunaux. À Anvers, Belgique, un grand nombre d’usines avaient des systèmes de ce type où l’argent coulait à flots pour alimenter les caisses des partis politiques ou des caisses noires.
Je connaissais plusieurs types qui avaient bâti leurs fortunes personnelles sur des prestations presque fictives durant le week-end. Bon, je vois que vous voulez un exemple, en voici donc un :
Un directeur d’une unité de raffinerie, qui est dans le système de financement des partis politiques, demande à son service achat (d’habiles comparses) de passer une commande à une société extérieure roumaine (c’est juste un exemple !) pour un travail de contrôle des brides d’un réacteur puis remontage d’une centaine d’isolations en laine de verre et la pose de protections inox sur les tuyauteries, enfin un jargon technique épais pour ne rien comprendre. En gros, un travail qui consiste simplement à défaire puis à refaire quelque chose sur lequel il n’y a rien à contrôler. Montant : 750 000 euros.
Puis on va chercher deux cars de cinquante Roumains en Roumanie pour 10 000 euros pour passer une bonne semaine à ne faire que du nettoyage sur le chantier raffinerie avec des E.P.I. tout neufs. On paye les casse-croûtes et des chambres et voilà, pour un budget main-d’œuvre de 15 000 euros au total, vous avez 735 000 euros à distribuer… n’est-ce pas magnifique ?
Mars 2002, réception de la caisse de douilles, Siège de Overijse - Belgique.
Ce matin-là, l’excitation était à son comble. Dans cet immeuble vitré, tout en longueur comme un grand navire, nous avions finalement reçu, le matin même, la première livraison de douilles à impact que nous avions commandées quelques mois avant à Big Tom. Ces douilles à chocs étaient vendues pour être exceptionnelles, incassables, et avec le nom de notre société gravé dans le métal.
Une étrange odeur sortait de cette caisse en bois, une sorte d’odeur d’insecticide. Ce gros colis provenait du port de Philadelphie, ce qui semblait normal pour du matériel américain que Big Tom nous avait vendu. Sur la caisse, un papier des services d’inspection sanitaire du port attestait que le container ayant transporté la boîte à New York avait été contaminé par des insectes et mis en quarantaine dans le port de New York avant de transiter à Philadelphie. C’était pour le moins très spécial pour du matériel américain. Nous nous décidâmes à prendre les pieds de biches pour ouvrir le couvercle.
Il sauta en trente secondes. Nous commencions à peine à déballer les douilles à impact que nous découvrions des centaines de cafards géants morts. Au total, au moins trois cents bestiaux de trois à cinq centimètres de long.
Nous arrivions au fond de la boîte lorsque je vis un petit papier rose tout froissé. Je le dépliai consciencieusement, et en le lisant je crus défaillir. Ce papier était le double de la facture d’une société indienne basée à deux cents kilomètres de Mumbai, laquelle listait tous les prix des objets de la caisse.
Cet enfoiré de Big Tom nous avait donc vendu des douilles à chocs vingt fois plus cher que le prix facturé par les Indiens. Quelle honte ! Les douilles étaient faussement estampillées « Made in USA » pour des produits fabriqués en Inde
Dès cette minute, Marie et moi savions non seulement que Big Tom était un escroc, mais que la centaine de machines que nous avions commandées en janvier 2002 pouvaient présenter d’autres grosses surprises. Nous étions loin d’imaginer la suite !
24 novembre 2002, domicile de Rhode-Saint-Genèse, Belgique
En ce jour, je fêtais mes 51 ans et la famille était réunie pour cette occasion. Depuis quelques mois, les machines commandées chez Big Tom étaient finalement livrées à nos clients, et plus spécialement au Danemark, chez les plus grands fabricants mondiaux d’éoliennes. À cette époque, il y avait quatre leaders mondiaux, tous dans un rayon de 30 kilomètres autour de Herling, dans ce pays où il n’y a que des vaches.
Après quelques semaines ou quelques jours d’utilisation, les machines revenaient de plus en plus nombreuses avec des casses invraisemblables. Nous devions remplacer les machines sous garantie avec notre propre stock, Big Tom n’ayant pas assez de stock disponible.
Bref, c’était un cauchemar chaque jour, avec UPS livrant des colis provenant du Danemark dès 9 h du matin, qu’il fallait ouvrir pour effectuer des réparations express en atelier, et finalement refaire toutes les réexpéditions au Danemark par UPS express avant 16 h 00. Ce cirque, chaque jour depuis des mois, nous épuisait. Nos distributeurs doutaient, et nous trahissaient en partant à la concurrence.
La société était en péril et nos dépenses pour la faire survivre étaient tout juste couvertes par les lignes de crédit de la banque. Seulement voilà, la banque venait de nous supprimer une ligne de crédit de 200 000 euros, début octobre 2002, sans aucun avertissement. Ce jour-là, en nous levant, nous nous étions retrouvés à découvert. C’était la panique. À la faveur d’un changement de direction, cet enfoiré de nouveau directeur d’agence avait jugé que nos traites ne devaient pas excéder 30 jours et nous en étions à 90 jours ! La ligne de crédit sauta en une seconde.
Souffler le gâteau d’anniversaire ce soir-là fut sans doute le seul moment de joie dans ce tunnel de l’horreur. Seule la partie services-locations nous permettait de survivre.
Paris, 8 janvier 2003, 22 h 00, Brasserie Flo, Paris
Big Tom et Christopher m’avaient donné rendez-vous avec Marie à Paris. Christopher, qui avait financé l’opération et les fabrications avec des levées de fonds, ne comprenait pas pourquoi les machines cassaient les unes après les autres. Il avait fait le déplacement spécialement pour me voir. La réunion fut pour le moins curieuse.
À table, Big Tom commença par prendre la liste des vins des mains du sommelier. Après un rapide balayage des yeux, Big Tom choisit tout simplement la bouteille la plus chère de la page. Quel ignare ! Il savait que c’était moi qui payais l’addition.
Marie était excédée de toutes ces histoires et, connaissant trop bien le Big Tom, elle alla passer la soirée ailleurs avec des amies au Club Chez Régine, avec Régine elle-même, marraine de mon gendre Will. Elle trouvait Marie absolument magnifique. Ce compliment venant de cette femme qui avait vu l’ensemble de la planète chic et branchée, défiler dans ses clubs pailletés et feutrés avec les plus belles femmes du Monde était un grand compliment. Ce soir-là, Big Tom commanda trois bouteilles du même breuvage pour en boire au moins deux et demie.
Au milieu du repas, Big Tom, à moitié ivre, annonça qu’il partirait la semaine prochaine avec Christopher pour la Pologne afin de former un distributeur qui avait signé un contrat.
C’était le pompon, et j’en avais avalé mon verre de travers. Nous avions signé l’exclusivité pour l’Europe et Big Tom ne savait même pas que la Pologne était en Europe.
Ce pauvre Christopher, un tout jeune quadra sorti des grandes universités américaines, était un pur financier. Big Tom l’avait enfumé et il se demandait dans quel piège il était tombé.
Durant le repas, entre le foie de veau et les profiteroles au chocolat, je dressai une liste rapide et accablante des défauts et des problèmes. Christopher était furieux de voir l’incompétence de Big Tom, qui préférait s’enivrer plutôt que d’affronter le problème. Ce que je redoutais le plus était l’accident sur un chantier. Qu’une pièce aille blesser un technicien pouvait mettre la société sur le flanc.
Notre jeune entreprise belge avait vendu de nombreux outils provenant de la société de Big Tom et nous représentions plus de cinquante pour cent de son chiffre d’affaires mondial. Deux jours plus tard, j’invitai donc Big Tom et Christopher dans nos bureaux d’Overijse en Belgique.
Overijse, 10 janvier 2003, 9 h 30, meeting décisif, bureaux d’Overijse - Belgique
Marie avait demandé à toute notre équipe du bureau de tirer sur papier toutes les photos des pièces cassées, des châssis fendus, des e-mails des distributeurs mécontents, l’ensemble des frais UPS, l’ensemble des frais occasionnés par ce désastre, et de coller toutes ces feuilles sur les murs de la salle de réunion. L’espace était à peine suffisant pour y étaler 500 feuilles A4. C’était sans doute assez peu professionnel pour un accueil, mais voir l’ampleur du chaos était saisissant.
Nous devions faire quelque chose pour arrêter le massacre. Dans tous les cas, nous ne pouvions pas compter sur un changement de Big Tom, vu qu’il était persuadé qu’il fabriquait les meilleurs outils du monde. Sans doute un petit côté schizophrène avec une perception perturbée de la réalité. Il mentait sur tout et nous perdions chaque jour nos distributeurs, nos clients, et maintenant il signait d’autres contrats derrière notre dos.
Décision fut prise avec Marie de faire un coup d’éclat. Nous allions dégainer nos COLT 45 et armer le percuteur.
Big Tom et Christopher arrivèrent à 10 h 00 avec leurs sourires enfarinés. Nous avions demandé à notre consultant René Krum de venir de toute urgence depuis Nice pour participer au règlement de comptes qui se préparait. On sortait René Krum de la naphtaline quand les choses se compliquaient. Quand ils eurent franchi la porte de la salle de réunion, le Big Tom devint un peu plus pâle que d’ordinaire, mais dans la salle, l’ambiance ne semblait pas vraiment si dramatique que cela. Nous avions vu que le Big Tom tombait dans les bras de notre consultant René Krum, un peu moins pour Christopher.
Dès lors, une conversation surréaliste s’engagea entre eux en anglais. Marie et moi comprenions au fil des minutes que notre consultant avait trouvé le moyen de refinancer la société américaine de Big Tom et que le programme de René Krum consistait aussi à vendre notre société aux Américains. Juste hallucinant !
Christopher était visiblement agacé par la tournure que prenaient les événements. Mais notre propre consultant enfonçait maintenant le clou sur nous (Marie et moi-même), essayant de nous persuader qu’il serait bien plus tranquille pour nous d’intégrer la grande société américaine du Big Tom, sans avoir les soucis financiers.
René Krum, lui, avait prévu tout simplement d’intégrer personnellement le capital de la compagnie du Big Tom en jouant les intermédiaires pour le refinancer avec de l’argent d’un escroc néerlandais (les escrocs poussent en serre là-bas) qui vivait en Indonésie, ce que Christopher voyait d’un très mauvais œil.
Au niveau des problèmes techniques, nous n’avions pas avancé d’un pouce.
Virginie, notre fille, avait fait livrer un buffet pour le déjeuner. Virginie c’est la championne de l’organisation, notamment pour les événements.
Marie et moi-même nous étions isolés, et il était clair entre nous que nous vendre à vil prix, avec en retour 3 % des actions américaines de la boîte du Big Tom alors que nous faisions plus de 50 % de son chiffre d’affaires mondial, était indécent.
Il faut savoir aussi que Big Tom avait hypothéqué sa maison et avait pioché dans son plan de retraite 401k. Autant dire que sa boîte avait du plomb dans l’aile.
Cette matinée était le coup de grâce et nous décidâmes peu avant 14 h 00 de les planter tous autant qu’ils étaient.
Pour une reprise de discussion, ce fut un massacre !
À 14 h 00, j’annonçais à Big Tom et Christopher que nous venions de décider de rompre unilatéralement et immédiatement, sans aucun préavis, notre contrat d’exclusivité de 10 ans pour l’Europe.
Notre fourbe de consultant qui avait travaillé dans notre dos, sans doute depuis des semaines, tenta bien de nous faire comprendre que nous allions à notre mort si nous ne suivions pas son plan. Il comprit tout de suite que la poule aux œufs d’or s’envolait et que son contrat prendrait fin dans 30 jours.
Christopher, lui, tenta bien de nous menacer en prétextant que nous étions engagés sur un contrat pour 10 ans, mais c’était oublier un peu vite que la salle de réunion était tapissée de centaines de problèmes.
La réunion fut donc écourtée. Néanmoins, Big Tom s’engagea à nous envoyer les pièces détachées pour les réparations, et à nous faire une note de crédit substantielle sur les factures à devoir pour des machines irréparables et pour les pertes de commandes que nous subissions chaque jour.
Comme nous avions joué le jeu du distributeur d’une marque américaine en utilisant commercialement son nom, tout notre marketing tombait à l’eau et le coût pour refaire une nouvelle vitrine allait être vraiment significatif.
Dire que cet enfoiré de René Krum avait voulu nous vendre ! Il fallait s’en séparer. C’est ainsi qu’il disparut de notre vie durant deux ans et demi.
Une telle sortie de contrat sans aucune compensation et sans préavis est normalement impossible dans le monde du business, mais nous avions tellement de lettres recommandées, tellement de preuves de mauvaise foi, tellement de retards de livraisons, tellement de casses et tellement de trahisons que nous pouvions prendre le risque d’être traînés devant les tribunaux.
Le coup de la Pologne, dont nous avions trouvé la preuve, était le coup de grâce d’une rupture unilatérale de l’exclusivité de notre contrat.
Nous étions le 10 janvier 2003 au soir, sans machines, sans partenaire américain, sans beaucoup de réserves de cash, sans vraiment de stock, mais avec une énergie intacte et l’envie de vaincre.
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