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Chapter 3 3
Grand paysage-L'ame de Lucien
Quand le gar?on à mine d'infirmier m'ouvrit la chambre du n°9, il pouvait être dix heures du matin. Le déjeuner fumait sur la table à laquelle Lucien tournait le dos, occupé qu'il était à regarder par la fenêtre.
Je ne connais pas beaucoup de paysages comparables à celui qu'on embrasse, par une belle matinée d'été, des vilaines petites croisées, ouvertes sur les derrières de la maison de santé du Dr Chapart. (Système Chapart, sirop Chapart, liqueur Chapart pour usage externe. On donne la brochure.)
Ce paysage fut la première chose que je vis en entrant. Il me frappa. Je découvrais la ville immense, enveloppée d'une brume diaphane dans un lointain qui poudroyait de lumière. Les d?mes et les clochers, les pavillons et les tours semblaient nager au-dessus de ce brouillard aux ondes nacrées de gris, de rose et d'or tandis qu'à perte de vue, les campagnes de l'ouest et du sud relevaient brusquement leurs contours, détachés sur l'azur laiteux de l'horizon.
Je n'eus qu'un coup d'?il pour ce paysage, car Lucien Thibaut, appuyé sur la barre de la fenêtre, se redressa au bruit de mon entrée et se retourna lentement vers moi.
Tout le reste disparut à mes yeux. Je demeurai tout entier en proie au sentiment d'angoisse qui s'empara de moi à sa vue.
Angoisse? Pourquoi? Ce mot peint-il ma pensée? Dit-il trop ou ne dit-il pas assez?
Je retrouvais Lucien rajeuni, après ces dix années qui faisaient juste le tiers de notre age à tous les deux.
L'homme de trente ans m'apparut sous un aspect plus juvénile que l'adolescent achevant sa vingtième année.
Telle fut mon impression bien marquée. Cela me serra le c?ur.
Ses traits avaient subi une sorte d'effacement; son teint était plus clair et presque transparent. Tout en lui était affaibli et comme amoindri. Il y avait une insouciance d'enfant dans la souriante placidité de sa physionomie.
Au collège, Lucien était incomparablement le plus beau d'entre nous, mais comme il faut, de toute nécessité, trouver quelque tache à toute ?uvre de Dieu ou des hommes, nous lui reprochions volontiers la perfection même de sa beauté.
C'était trop. Cela ne se devait pas. Le droit d'être joli à ce point-là n'appartient qu'à l'autre sexe.
Lucien avait la bravoure d'un lionceau. Il était magnifique quand il se ruait sur le tas des railleurs. Il chatiait surtout sévèrement ceux qui affectaient de le traiter en demoiselle. J'ai porté de ses marques.
Ce genre de moquerie avait attaqué son caractère. De l'enfant le plus doux qui f?t au monde, il était devenu ombrageux, querelleur, presque cruel.
Non seulement il n'avait aucune des coquetteries de son age, mais sa trop jolie figure lui faisait honte positivement. Il essayait de s'enlaidir.
Plus tard, et pour protester encore contre le hasard de sa trop bonne mine, il s'était fait, à l'école de droit, une tête de puritain farouche, ce qui ne nuisait en rien au naturel le plus aimable et le plus gai que j'aie rencontré en ma vie.
Mais il était content positivement quand on lui disait qu'il avait la touche d'un mauvais gars.
Aujourd'hui, toute préoccupation de ce genre avait évidemment pris fin. Il se laissait être joli.
Je ne dirai pas qu'il était redevenu lui-même, car l'expression de son regard s'était dérobée et comme éteinte, mais à part ce rayon généreux qui brillait autrefois si gaiement dans sa prunelle, tout en lui avait fait retour vers l'adolescence.
Rien de tout cela n'était précisément de nature à vous serrer le c?ur. Et pourtant, quand il me regarda, j'éprouvai d'une fa?on très nette le contrecoup d'une douleur sourde, mais terrible.
J'eus froid.
Et j'eus peur.
Il me tendit la main comme si nous nous fussions séparés de la veille. Son regard ne laissait percer ni émotion ni surprise.
-Te voilà, me dit-il, tu viens tard.
Puis, désignant du doigt le panorama de la grande ville, noyé dans les lumières de son brouillard, il ajouta:
-Depuis que je demeure ici, Paris a encore grandi. Tiens, vois, sur la gauche, là-bas, au bout du troisième jardin, voilà deux maisons neuves qui percent les arbres. La semaine dernière on ne les apercevait pas, la semaine prochaine nous verrons un drapeau sur leur toiture. Paris pousse vite, mais Paris a beau grandir, grandir, je l'embrasse d'un coup d'?il. C'est à la lettre, regarde plut?t! Il n'y a pas un autre endroit comme celui-ci: rien ne m'échappe. Je suis venu ici pour la chercher. Penses-tu que je la retrouverai?
Ses yeux se détournèrent de moi et il reprit un peu plus bas:
-Comment vas-tu ce matin?
Ayant dit cela, il secoua ma main avec cette cordialité paisible des gens qui se rencontrent tous les jours. Je n'avais pas encore ouvert la bouche.
Malgré moi, j'interrogeais son visage et c'était là peut-être ce qui avait détourné de moi ses yeux. Je cherchais en lui quelque signe de maladie, car j'eusse presque désiré le retrouver malade.
Mais rien. Ses lèvres étaient fra?ches; ses joues ne me paraissaient ni trop rouges, ni trop pales; son front s'éclairait, à la fois poli et mat, comme celui d'une fillette. Il me dit encore:
-Tu as peut-être bien fait de rester gar?on, toi, Geoffroy, avec ton caractère. Si tu voulais faire un choix, c'est le bon age. Y songes-tu? moi, j'aurais eu des idées de mariage....
Il hésita, et son regard furtif revint vers moi.
-Oui, reprit-il, c'était dans mes go?ts. J'aurais pensé à me marier sans l'exemple de ce pauvre Lucien.... Lucien Thibaut. Tu ne l'as pas oublié, je suppose? Il pronon?a ainsi son propre nom comme s'il e?t parlé de quelque autre camarade à nous.
à part la furtive ?illade qu'il venait de me lancer, toute sa physionomie peignait la sérénité et même l'indifférence.
Quant à moi, la vague impression de terreur qui me poursuivait depuis mon entrée, prit un corps. La pensée me vint qu'il était fou. Et, aussit?t né, ce soup?on prit les proportions d'une certitude. L'étonnement qui se peignait sans doute dans mes yeux le trompa. Il me demanda d'un ton de reproche affectueux:
-Est-ce que tu aurais oublié Lucien? Ce serait mal, Geoffroy, Lucien était notre meilleur ami.
-Non, certes, répondis-je, en faisant effort pour me remettre. Ce bon, ce cher Lucien! Je n'ai eu garde de l'oublier.
-à la bonne heure, à la bonne heure! fit-il par deux fois. C'est que tu as tant couru le monde! Ta vie a été bien heureuse, et les heureux, vois-tu....
Il n'acheva pas et reprit:
-Je suis content, très content que tu n'aies pas oublié Lucien. Il est dans l'embarras. Tu pourras nous être très utile et il avait compté sur toi.
Sa voix baissait peu à peu, arrivant au ton de la confidence.
-C'est, continua-t-il, une affaire assez malaisée. Beaucoup de circonstances un peu extraordinaires, Lucien s'y perd. Il n'en parle jamais et il ne faut pas même qu'il se doute....
Cette phrase resta inachevée.
Ses grands yeux de malade qui brillaient d'un fugitif éclair s'étaient fixés tout à coup quelque part dans le lointain de Paris. J'essayai de suivre leur direction, mais je ne vis rien, sinon le paysage parisien à la fois resplendissant et confus.
Après une minute de silence, Lucien secoua la tête avec lenteur en disant:
-Je crois parfois l'entrevoir là-bas....
Il s'arrêta encore pour me lancer ce même regard rapide et craintif.
-Je sais très bien, reprit-il un peu sèchement et comme pour repousser une objection inopportune, je sais parfaitement bien que c'est un enfantillage. D'abord il y a trop loin. Ensuite, ce brouillard gêne. Néanmoins, il ne faudrait pas prendre un ton tranchant pour dire: c'est impossible. Serais-je ici, si c'était impossible? Elle y est, voilà le fait certain. Je le sais, j'en suis s?r. Puisqu'elle y est, en cherchant bien, on peut la trouver.
Je me rapprochai de lui, tachant de prendre un air de gaie rondeur qui était à mille lieues de moi.
-C'est clair, dis-je, on peut, on doit la trouver. Est-ce que je la connais?
-Au fait, répliqua-t-il en rougissant tu ne sais pas de qui je parle.
-J'allais te le demander.
Tout cela était pour cacher mon trouble, car je savais d'avance la réponse.
-Eh bien! fit-il très simplement, tu aurais pu le deviner. Je parle de Jeanne, la pauvre petite femme de Lucien, son ame plut?t. Quand tu verras Lucien, tu reconna?tras cela d'un coup d'?il: il n'a plus d'ame.
était-ce là l'explication de ce grand poids qui, depuis mon arrivée, m'oppressait le c?ur si lourdement? Et fallait-il croire à cette définition que la folie donnait d'elle-même? Le malade poursuivit tranquillement.
-C'est là le mal de Lucien. Les médecins l'ont traité et le traitent encore pour ceci ou pour cela. Des misères! Moi, je ne suis pas médecin, mais j'ai la certitude que nous le guéririons en lui rendant son ame. Il eut son bon rire d'autrefois, dont la sonore douceur mouilla ma paupière.
Et il se mit à déclamer de sa voix pleine d'harmonie les strophes italiennes où Arioste raconte le voyage d'Astolphe dans la lune, à la recherche de l'ame de Roland.
-à présent, ajouta-t-il d'un ton dogmatique et en secouant la tête, ce n'est plus dans la lune que les ames se cachent: les ames, comme Jeanne, c'est là!
Son doigt tendu montrait Paris.
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