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Chapter 3 No.3

Dans ce temps, Nankin était encore la capitale de la Chine, la dynastie des Mings florissait. C'était pendant le règne de l'empereur Hoa?-Tsong.

La ville, qui avait sept lieues de tour, était enfermée dans de formidables remparts, si larges qu'il faisait toujours nuit noire sous les triples portes vo?tées, qui les per?aient de loin en loin. Ces portes étaient surmontées de chateaux-forts et de hautes tours dont les toitures aux bords relevés disparaissaient sous le frissonnement multicolore de banderolles et de drapeaux.

Sur les murailles veillaient des sentinelles; près des portes, des soldats fièrement campés, appuyés sur leurs lances, questionnaient les arrivants.

L'enceinte de la ville contenait des montagnes, des lacs, des rivières; les rues, larges et droites, bordées de palais superbes, étaient traversées de portes triomphales aux toits sculptés et retroussés. Au loin, on apercevait la haute tour de Li-cou-li, la merveille des merveilles. Cette tour, construite il y a deux mille sept cents ans par les ordres du roi A-You, n'avait d'abord que trois étages: douze cents ans après sa fondation, l'empereur Kien-Ouan la répara et fit sceller dans les murs les reliques de Fo. Les Mongols la br?lèrent mille ans après, mais Yong-Lo la rebatit, la dédia à l'impératrice-mère et l'appela la tour de la Reconnaissance: Li-cou-li. Elle s'élevait très haut, ayant neuf galeries superposées; ses murs, revêtus de porcelaine jaune, rouge et blanche, brillaient comme les ailes d'un faisan; les neuf toits, pavés de tuiles vertes, ressemblaient à des émeraudes, et le vent faisait une charmante musique en agitant les mille clochettes suspendues à chaque étage; sur les terrasses s'élevaient les grandes statues des dieux et des génies, et au sommet de la tour une sphère d'or scintillait comme un soleil.

Des jardins ombreux environnaient, à cette époque, la tour de Li-cou-li, cachant de paisibles habitations aux toits très larges, construites en bois de cèdre. Des palissades de bambou, percées de portes treillagées ne fermant qu'au loquet, entouraient ces frais jardins; près de chaque porte étaient assis, sur un pilier de pierre, deux chiens chimériques ou deux dragons de bronze ou de bois vermoulu.

Un soir de la quatrième année de l'empereur Hoa?-Tsong, un peu avant le coucher du soleil, un jeune homme souleva le loquet d'une porte et sortit de l'un de ces jardins. Il vit la place déserte et marcha rapidement, suivant de près la palissade, sans prendre garde aux branches pendantes qui lui fr?laient le visage.

Ce jeune homme était de haute taille, bien fait de corps, beau de visage; ses yeux noirs, très longs, relevés vers les tempes, étaient pleins de fierté; ses sourcils étaient fins et unis comme du velours; sa bouche ressemblait à une fleur. Il était vêtu d'une robe de satin noir ramagée de fils d'or et serrée à la taille par une ceinture de soie bleue; sa calotte aussi était bleue.

Il atteignit un autre enclos et s'arrêta.

On n'entendait aucun bruit, si ce n'est celui des oiseaux se chamaillant dans les arbres. Le couchant empourprait déjà le ciel. Le fa?te de la tour Li-cou-li resplendissait.

Le jeune homme essaya de voir dans le jardin à travers les branches; mais les feuillages formant un rideau épais, il ne vit rien. Alors il frappa ses mains l'une contre l'autre, faiblement d'abord, puis plus fort.

A ce signal, le taillis frissonna, et une jeune fille se montra, ne laissant voir que sa jolie tête, qui faisait une trouée dans le feuillage.

-C'est toi, Li-Tso-Pé? dit-elle avec un sourire affectueux.

-Lon-Foo, dit Li-Tso-Pé rapidement, va près du tombeau de tes ancêtres, je t'y rejoindrai; prends par la rue des Lions-de-Fer; je prendrai un autre chemin.

-J'y cours! dit Lon-Foo effrayée par l'air de tristesse empreint sur le visage de Li-Tso-Pé.

Le jeune homme s'éloigna d'un pas rapide et gagna le cimetière. Il y arriva bien avant la jeune fille et s'assit sur une tombe, au pied d'un cavalier de pierre.

De toutes parts, sur les tombes, on voyait des cavaliers semblables à celui auprès duquel Li-Tso-Pé s'était arrêté. Les quatre pieds des chevaux étaient fixés en terre et disparaissaient à demi sous les hautes herbes. Les guerriers étaient représentés en habits de combat, brandissant leurs lances. On voyait aussi de grandes avenues bordées de dromadaires, d'éléphants ou de lions de pierre se faisant vis-à-vis. Toutes ces statues se détachaient en noir sur le ciel rose et bleu pale, et de grandes ombres obliques s'étendaient sur le sol.

Bient?t une forme svelte et gracieuse se glissa à travers la forêt formée par les jambes, massives ou grêles, des animaux de pierre; elle atteignit la tombe près de laquelle s'était assis Li-Tso-Pé et s'assit à c?té de lui.

-Me voici, dit-elle; l'angoisse serre mon c?ur, car j'ai vu que ton visage est triste.

-écoute, Lon-Foo, dit-il, mon beau-père veut me marier avec la fille d'un grand magistrat.

-Est-ce possible? s'écria Lon-Foo, ignore-t-il donc que ton père et le mien ont décidé que nous nous marierions ensemble? Ta mère a-t-elle oublié son premier époux au point de ne plus se souvenir de cette solennelle promesse?

-Depuis qu'elle s'est remariée, ma mère est soumise à son nouveau ma?tre; elle a essayé cependant de plaider notre cause, mais mon beau-père ne veut rien entendre.

-Peut-il nous contraindre à commettre un crime contre la piété filiale? Plut?t que de désobéir à mon père mort, je me tuerais à l'instant sur sa tombe.

-Certes, mieux vaut mourir que de manquer à ses devoirs; mais rien n'est encore désespéré. écoute, j'ai con?u un projet: je vais m'enfuir ce soir même de ce pays; je resterai éloigné, sans donner de mes nouvelles, jusqu'au jour où celle qu'on me destine sera à un autre époux.

Lon-Foo ne répondit rien, mais se mit à pleurer.

-Hélas! dit Li-Tso-Pé, cette séparation est un malheur, mais elle nous sauve d'un malheur plus grand. Il faut tacher de raffermir notre c?ur.... Je vais donc te quitter, Lon-Foo.

-J'avais l'habitude de te voir. Comment pourrai-je supporter ton absence?

-Aimes-tu mieux que je sois l'époux d'une autre femme, Lon-Foo?

-Qui sait si celui qui part reviendra jamais? dit Lon-Foo en sanglotant; qui sait si lorsqu'il reviendra celle qui reste sera là encore?

-Que veux-tu que je fasse? dit Li-Tso-Pé, gagné par les larmes; parle. Je resterai si lu l'ordonnes.

-Non, non, pars, dit Lon-Foo. Va, je serai forte, et quoi qu'il arrive, je te le jure sur les manes de mon père ici couché, rien ne pourra me faire changer.

-Au revoir donc, dit Li-Tso-Pé; le jour va dispara?tre, il faut rentrer. Les deux amis se serrèrent la main et se séparèrent tristement.

Lorsque la jeune fille repassa à travers le cimetière, un homme qui priait sur un tombeau magnifique la vit et sembla s'intéresser à elle. Il remarqua ses larmes et crut qu'elle pleurait un parent mort depuis peu. Arrivé hors du cimetière, cet homme fit signe de s'éloigner à une escorte qui l'attendait. Il n'avait pas perdu de vue la jeune fille qui, absorbée dans sa douleur, ne regardait rien. Il la suivit, et lorsqu'elle fut rentrée chez elle, l'homme écrivit sur ses tablettes: Place de la tour de Li-cou-li, la maison des dragons bleus.

* * *