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Chapter 3 No.3

Pablo Valls était connu de tout Palma. Quand il s'asseyait à la terrasse d'un café du Borne, autour de lui se formait un nombreux cercle d'auditeurs que faisaient sourire ses gestes énergiques et sa voix de tonnerre.

-Moi, je suis chueta, criait-il! Juif, tout ce qu'il y a de plus juif! Et après?... Dans ma famille, nous avons tous vu le jour dans la Calle[C]. Au temps où je commandais le ?Roger de Lauria?, je m'étais arrêté un jour à Alger devant la porte de la synagogue; un vieillard, après m'avoir regardé, me dit: ?Tu peux entrer; tu es des n?tres!? Alors, je lui tendis la main et je lui dis: ?Merci, mon coreligionnaire!?

[C] Il s'agit de la Calle de la Plateria, ou rue des Orfèvres, habitée exclusivement par les Chuetas.

Les auditeurs riaient, et le capitaine Valls, en proclamant sa qualité de chueta, promenait ses regards de tous c?tés, comme pour défier les gens, les maisons, l'ame même de cette ?le, qui poursuivait sa race d'une haine absurde, depuis des siècles.

Son visage trahissait son origine. A ses favoris, blonde et grisonnants, à sa courte moustache, on reconnaissait un ancien marin; mais son profil était nettement sémite; il avait le nez fort et recourbé, le menton proéminent, et des yeux aux longues paupières, à la pupille qui semblait d'ambre ou d'or, suivant la lumière, avec des points couleur de tabac.

Il avait beaucoup navigué et fait de longs séjours en Angleterre et aux états-Unis. De ces pays de liberté, étrangers aux haines religieuses, il avait rapporté une franchise belliqueuse qui le poussait à braver les préjugés traditionnels. Les autres chuetas, terrorisés par plusieurs siècles de persécution et de mépris, cachaient leur origine, ou cherchaient à la faire oublier à force de douceur. Le capitaine Valls, au contraire, profitait de toutes les occasions pour rappeler la sienne, qu'il affichait comme un titre de noblesse, comme un défi lancé à l'opinion publique.

-Je suis juif. Et après? Cela veut dire: coreligionnaire de Jésus, de saint Paul et de beaucoup d'autres saints que vous vénérez sur vos autels. Les butifarras parlent avec orgueil de leurs a?eux, mais leur noblesse ne date guère que d'hier; moi, je suis de souche plus ancienne: j'ai pour ancêtres les patriarches de la Bible!

Puis il s'indignait des préjugés acharnés contre sa race, et devenait agressif:

-En Espagne, disait-il gravement, il n'est pas un chrétien qui puisse se glorifier de son origine. Nous sommes presque tous petits-fils de Juifs ou de Maures... Les autres... les autres...

Il s'arrêtait alors, et, un instant après, affirmait résolument:

-Les autres sont petits-fils de moines!

Dans la Péninsule on n'a pas pour le Juif cette haine traditionnelle qui sépare encore en deux camps les habitants de Majorque. Pablo Valls se mettait en fureur, quand il parlait de son pays natal. Il n'y avait pas de Juifs juda?sants; la dernière synagogue avait disparu depuis des siècles. Les Juifs s'étaient convertis en masse, et les rebelles avaient été br?lés par l'Inquisition. Les chuetas de maintenant étaient les plus fervents catholiques de Majorque, apportant dans leur religion nouvelle un fanatisme tout sémite. Ils priaient à haute voix, faisaient entrer leurs fils dans les ordres, recherchaient des protections pour qu'on adm?t leurs filles dans les couvents; ils figuraient parmi les conservateurs les plus réactionnaires, auxquels ils apportaient des capitaux. Et pourtant, ils étaient en butte à la même antipathie que dans les siècles passés, et vivaient isolés sans qu'aucune classe sociale voul?t s'allier à eux.

-Voici quatre cent cinquante ans que notre tête re?oit l'eau du baptême, vociférait le capitaine, et nous sommes toujours les maudits, les réprouvés, comme avant la conversion. N'est-ce pas amusant?... Les chuetas! dit-on, sale engeance!... Ici, il y a deux catholicismes: l'un pour nous, l'autre pour le reste de la population.

Et le marin ajoutait avec une haine où semblaient s'être concentrés les souvenirs de toutes les persécutions subies par les gens de sa race:

-Et c'est bien fait! parce qu'ils sont laches, parce qu'ils aiment trop leur ?le, cette roche où nous sommes nés. C'est pour ne point l'abandonner qu'ils se sont faits chrétiens. S'ils étaient restés juifs et s'étaient dispersés dans le monde, comme tant d'autres, ils seraient peut-être à l'heure présente d'importants personnages, banquiers de rois, au lieu d'être réduits à fabriquer des bourses en argent dans les petites boutiques de la Calle.

Sceptique en matière religieuse, Pablo Valls attaquait tous les dévots: les Juifs fidèles à leurs anciennes croyances comme les convertis, les catholiques, les musulmans qu'il avait connus au cours de ses voyages sur les c?tes d'Afrique ou aux échelles du Levant. A d'autres moments, par une sorte d'atavisme, il se sentait pris de tendresse pour sa race dont il parlait avec un respect religieux:

-Nous, les Sémites, déclarait-il avec orgueil en se frappant la poitrine, nous sommes le premier peuple du monde. A l'origine, en Asie, nous n'étions que des meurt-de-faim, parce qu'il n'y avait personne avec qui faire du commerce, personne à qui prêter de l'argent: mais nous seuls avons donné aux hommes des pasteurs qui resteront leurs ma?tres dans les siècles des siècles. Mo?se, Jésus et Mahomet sont de chez nous. Un fameux triumvirat, n'est-ce pas, messieurs?... Et récemment encore, notre race a donné au monde un quatrième prophète; seulement celui-là a deux faces et deux noms: d'un c?té, c'est Rothschild, le chef de tous les capitalistes; de l'autre, Karl Marx, l'ap?tre de ceux qui veulent les dépouiller.

Valls résumait à sa fa?on, en quelques phrases brèves, toute l'histoire de sa race dans l'?le. Les Juifs y étaient fort nombreux, jadis. Presque tout le commerce était entre leurs mains; une grande partie des vaisseaux leur appartenait. Les Febrer, et autres potentats chrétiens, s'associaient avec eux sans scrupule. C'étaient alors des temps de liberté; la persécution et la barbarie sont relativement modernes. Les trésoriers des rois, ainsi que leurs médecins, étaient israélites; mais quand les haines confessionnelles s'étaient éveillées, les juifs les plus riches et les plus rusés avaient su se convertir à temps, spontanément, s'étaient fondus avec les familles catholiques du pays, et avaient fait ainsi oublier leur origine. C'étaient ces nouveaux catholiques qui, avec la ferveur des néophytes, avaient attiré la persécution contre leurs anciens frères. Les chuetas d'à présent, les seuls Majorquins d'origine juive connue, étaient les descendants des derniers convertis, les petits-fils de ceux contre qui s'était acharnée l'Inquisition. être chueta, avoir vu le jour dans la Calle, était le plus grand malheur pour un Majorquin. C'est en vain qu'on avait fait des révolutions en Espagne, et acclamé des lois libérales, qui proclamaient égaux tous les Espagnols; le chueta, dès qu'il arrivait dans la péninsule, y était un citoyen comme les autres, mais à Majorque, il demeurait un réprouvé, une sorte de pestiféré qui ne pouvait s'allier qu'avec ses pareils.

Valls raillait la hiérarchie à laquelle s'étaient pliées, pendant des siècles, les diverses castes de l'?le, hiérarchie dont certains degrés restaient encore intacts. Au sommet les orgueilleux butifarras; au-dessous les gentilshommes; après eux les mossons, c'est-à-dire les gens exer?ant des professions libérales; puis les marchands et les ouvriers; puis encore, les paysans, cultivateurs du sol. Venaient ensuite, par ordre de considération, après ces Majorquins, nobles ou plébéiens, les porcs, les chiens, les anes, les chats, les rats... et enfin, plus bas que tous ces animaux, l'odieux habitant de la Calle, le chueta, paria de l'?le.

Peu importait que celui-ci f?t riche, comme le frère du capitaine, ou intelligent comme tant d'autres. Nombre de chuetas, fonctionnaires dans la Péninsule, militaires, magistrats, financiers, constataient, dès leur retour à Majorque, que le dernier des mendiants les dédaignait, et, pour peu qu'il cr?t avoir à s'en plaindre, éclatait en injures contre eux et leur famille. L'isolement de ce petit morceau de l'Espagne, entouré par la mer, maintenait intacte l'ame des siècles passés.

Vainement, pour échapper à cette haine qui persistait malgré le progrès, les chuetas exagéraient leur catholicisme, et faisaient montre d'une foi ardente et aveugle où entrait pour beaucoup la peur dont une persécution de plusieurs siècles les avait pénétrés, corps et ame. Vainement ils priaient à voix haute dans leurs maisons, pour que dans la rue nul ne l'ignorat, et en outre faisaient leur cuisine à la fenêtre, pour montrer à tous qu'ils mangeaient du porc. La haine traditionnelle n'était pas vaincue. Les fils de chuetas qui voulaient se faire prêtres, ne trouvaient pas de place dans les séminaires; les couvents fermaient leurs portes à toute novice née dans la Calle. Les filles des chuetas pouvaient épouser en Espagne des personnages importants ou fort riches; mais c'était à peine si elles trouvaient à Majorque un chrétien qui consent?t à accepter leur main et leurs richesses.

-Une sale engeance que les chuetas! disait Valls ironiquement. Ils sont travailleurs, économes; ils vivent en paix dans leur famille, et sont même plus catholiques que les autres... mais ce sont des chuetas! Il faut bien qu'ils aient quelque tare. Entendez-vous bien! Oui, quelque tare cachée. Que celui qui veut en savoir davantage fasse une enquête!

Et le marin riait en parlant de ces pauvres paysans qui-il n'y avait pas encore longtemps-affirmaient de bonne foi que les chuetas étaient couverts de crasse et avaient une queue comme la diable, et qui, s'ils rencontraient seul un enfant de la Calle, le mettaient tout nu pour s'en assurer.

-Et mon frère! ajoutait Valls, mon saint frère Benito, qui prie tout haut, et à force de baiser les images bénites, finira par les manger!...

Tous riaient franchement, puisque le frère de Benito était le premier à se moquer de lui. Tous se rappelaient la bonne histoire qui lui était arrivée. Le riche chueta était devenu propriétaire d'une maison et de bonnes terres dans un village de l'intérieur. Lorsqu'il était allé prendre possession de sa nouvelle propriété, les voisins les plus sages lui avaient donné de sages conseils. Il était bien libre de visiter son domaine pendant le jour, mais passer la nuit dans sa maison! impossible! Jamais, de mémoire d'homme, un chueta n'avait dormi dans le village. Don Benito ne prêta pas d'attention à ces avis, et voulut passer une nuit dans sa propriété; mais à peine se mit-il au lit que tous les habitants de la maison s'enfuirent. Quand il fut fatigué de dormir, il sauta à bas du lit. Obscurité complète. Il croyait avoir dormi douze heures au moins, et il faisait encore nuit. Il ouvrit une fenêtre, et se heurta la tête à un obstacle, au milieu des ténèbres. Pendant son sommeil, les habitants avaient bouché toutes les ouvertures et toutes les sorties, et le chueta dut s'échapper par le toit, au milieu des risées de la population, fière de son travail. Cette farce était en guise d'avertissement; s'il persistait à, se moquer des coutumes établies, il s'éveillerait quelque nuit au milieu des flammes.

-C'est sauvage, mais bien dr?le! ajoutait le capitaine. Mon frère!... Une bonne personne!... Un saint!...

Et l'on continuait de rire. Il était un peu en froid avec son frère, sans qu'ils eussent pourtant cessé toutes relations. Le marin était le bohème de la famille. Toujours absent, tant?t sur mer, tant?t dans de lointaines contrées, il menait une vie de joyeux célibataire: ce qu'il gagnait lui suffisait. Aussi, à la mort de leur père, Benito s'était-il arrangé pour rester à la tête de la maison, et voler à Pablo plusieurs milliers de douros. Le capitaine racontait la chose à qui voulait l'entendre.

-Cela se passe d'ailleurs de même entre chrétiens, s'empressait-il d'ajouter. Dans la question d'héritage, il n'y a ni race, ni croyance qui tienne. L'argent n'a pas de religion.

Valls parlait ensuite avec colère des interminables persécutions subies par ses ancêtres. Les moindres prétextes semblaient bons aux chrétiens pour molester les gens de la Calle. Lorsque les paysans avaient à se plaindre des nobles, et qu'ils descendaient en bandes armées contre les citoyens de Palma, le conflit finissait toujours par une attaque du quartier juif où les combattants se réconciliaient en massacrant ceux qui n'avaient pas fui et en pillant leurs boutiques. Si, en cas de guerre, un bataillon majorquin recevait l'ordre de partir pour l'Espagne, les soldats se mutinaient, quittaient leur caserne, et mettaient à sac la Calle. Quand les réactions succédaient aux révolutions, les royalistes célébraient leurs victoires en dévalisant les orfèvres juifs. S'emparant de leurs richesses, ils faisaient des feux de joie avec leurs meubles, jetant dans les flammes jusqu'aux crucifix... Des crucifix qui appartenaient à d'anciens juifs! c'était à coup s?r de la contrefa?on!

-Et de quelle race sont les gens de la Calle? criait le capitaine. Tout le monde le sait bien: il y en a qui ont le nez et les yeux faits comme les miens; mais on y voit aussi des camards, qui n'ont rien du type générique. En revanche, combien se tiennent pour nobles de vieille roche qui ont les traits d'Abraham et de Jacob!

Autrefois il existait une liste de noms suspects permettant de conna?tre les vrais chuetas; et comme d'anciennes familles chrétiennes portaient ces mêmes noms, c'était seulement le caprice de la tradition qui les distinguait les uns des autres. Seuls, les descendants de ceux qui furent fouettés ou br?lés par l'Inquisition, sont restés stigmatisés par la haine populaire. Le fameux catalogue des noms suspects devait provenir des archives du Saint-Office.

-Le bel avantage d'avoir embrassé le christianisme! Les a?eux furent rissolés sur les b?chers, et les petits-fils marqués et maudits pour les siècles des siècles!

Le capitaine perdait son accent ironique en rappelant l'effroyable histoire des chuetas de Majorque. Ses joues se coloraient, une flamme de haine passait dans ses yeux. Pour vivre tranquilles, ils s'étaient convertis en masse au XVe siècle. Il ne restait pas un juif dans l'?le; mais il fallait bien que l'Inquisition f?t quelque chose pour justifier son existence. Il y eut alors des autodafés où périrent en plein Borne les suspects de Juda?sme. Parmi les chuetas, certains furent br?lés, d'autres fouettés, quelques-uns simplement condamnés à la honte de porter un chaperon, où étaient peints des diables, et de tenir à la main un cierge de cire verte. Mais tous, indistinctement, virent leurs biens confisqués, au profit du Saint-Office qui s'enrichit ainsi. Depuis lors, les suspects, au moins ceux d'entre eux qui ne pouvaient compter sur la protection de quelque ecclésiastique, durent aller tous les dimanches entendre la messe à la Cathédrale avec leurs familles, conduits et surveillés par un alguazil, qui les formait en troupeau, les affublait d'un manteau pour qu'ils fussent bien reconnaissables, et les menait ainsi à l'église au milieu des lazzi, des injures et des coups de pierre que leur lan?ait la dévote populace.

Chaque semaine, ce supplice recommen?ait. Les pères mouraient sans l'avoir vu prendre fin; les fils devenaient des hommes, et, à leur tour, engendraient d'autres chuetas destinés, eux aussi, à l'opprobre public.

Quelques familles se concertèrent pour fuir ce honteux esclavage. Elles se réunirent dans un verger, voisin des remparts, sous la direction d'un certain Rafael Valls, homme d'une grande énergie et d'une haute culture, qui les encourageait et les conseillait.

-Je ne suis pas s?r que Rafael Valls ait appartenu à ma famille, disait le capitaine. Plus de deux siècles se sont écoulés depuis; mais s'il n'a pas été mon ancêtre, je le revendique comme tel, et je suis fier de me proclamer son descendant.

Valls avait collectionné toutes les brochures et tous les livres où étaient racontées les persécutions, et il parlait de ces horreurs comme de faits récents.

-Hommes, femmes et enfants s'embarquèrent sur un bateau anglais, mais une tempête les rejeta sur la c?te de Majorque, et les fugitifs furent arrêtés. Cela se passait au temps où Charles II l'Ensorcelé régnait sur l'Espagne. Vouloir quitter Majorque où ils étaient si bien traités, et cela sur un bateau dont l'équipage était protestant!... Ils restèrent en prison pendant trois ans, et la confiscation de leurs biens produisit un million de douros. Or, comme le Saint-Office avait déjà dans ses coffres plusieurs autres millions arrachés aux victimes des persécutions précédentes, il fit batir à Palma le plus somptueux palais qu'ait jamais possédé l'Inquisition. On tortura les prisonniers jusqu'à ce qu'ils eussent fait les aveux que leurs juges voulaient obtenir, et le 7 mars 1691, les exécutions commencèrent. Cet événement eut un historien comme il n'en existe pas d'autre sur la terre: le père Garau, un saint jésuite, un puits de science théologique, directeur du séminaire de Monte-Sion, où est installé aujourd'hui le collège,-auteur du livre intitulé: La Foi triomphante, un chef-d'?uvre que je ne vendrais pas pour tout l'or du monde. Le voici. Il m'accompagne partout.

Et il tirait de sa poche le petit volume relié en parchemin, dont il caressait, avec une tendresse féroce les vieux feuillets jaunis.

-Brave père Garau! Chargé d'exhorter et d'encourager les condamnés, il avait tout vu de près, et il parlait avec enthousiasme des milliers de spectateurs, accourus de tous les points de l'?le, pour voir la fête; des messes solennelles auxquelles assistaient trente-huit criminels condamnés au b?cher; des riches costumes des gentilshommes et des alguazils; des cavaliers montés sur des chevaux fringants qui précédaient la procession; de la dévotion de la foule qui, au lieu de pousser des cris de pitié, comme elle faisait souvent quand on menait un scélérat à la potence, était restée muette devant ces réprouvés, abandonnés du Seigneur.

Selon le docte jésuite, ce jour-là, on constata que l'ame de ceux qui croient en Dieu et celle des athées n'étaient pas de la même trempe. Les prêtres marchaient, pleins de vaillance, exhortant à grands cris les coupables, infatigablement. Les misérables criminels se tra?naient au supplice, pales, défaits, abattus. Il était facile de voir ceux que Dieu soutenait.

Les condamnés furent conduits au pied du chateau de Bellver pour être livrés aux flammes. Le marquis de Leganès, gouverneur du Milanais, de passage à Majorque avec sa flotte, s'apitoya sur la beauté et la jeunesse d'une pauvre jeune fille condamnée à être br?lée vive et demanda sa grace. Le Saint-Office loua les sentiments chrétiens du marquis, mais ne voulut pas tenir compte de sa prière.

C'était le père Garau qu'on avait chargé d'amener au repentir Rafael Valls, ?homme qui avait des lettres, mais à qui le démon inspirait un orgueil démesuré, le poussant à maudire ceux qui l'avaient condamné à mort et à refuser de se réconcilier avec l'église. Tout fut inutile; mais, disait le jésuite, ces bravades, ?uvres du Maudit, cessent devant le danger et contrastent avec la sérénité du prêtre qui exhorte le criminel.?

-Ah! c'est que, loin du b?cher, le père jésuite était un héros! Vous allez voir maintenant avec quelle évangélique pitié il raconte la mort de mon a?eul.

Et Valls, ouvrant le petit livre à une page marquée d'un signet, lisait lentement: ?Tant que la fumée seule arriva jusqu'à lui, il demeura immobile comme une statue. Mais dès que la flamme approcha, il se défendit, se déroba, se débattit de toutes ses forces, jusqu'à n'en pouvoir plus. Il était gras comme un cochon de lait, et il prit feu à l'intérieur, si bien qu'avant que les flammes l'eussent atteint, ses chairs flambaient comme des tisons; enfin son corps creva par le milieu, et ses entrailles tombèrent éparses, comme celles de Judas. Crepuit medius, diffusa sunt omnia viscera ejus.?

La lecture de ce sauvage récit produisait toujours son effet.

Les rires cessaient, les visages s'assombrissaient, tandis que le capitaine promenait ses regards de tous c?tés d'un air triomphant, en remettant le petit volume dans sa poche.

Un jour que Febrer était parmi ses auditeurs, Valls lui dit d'un ton rancunier:

-Toi aussi, tu étais là... c'est-à-dire un de tes a?eux, un Febrer, qui portait la bannière verte, comme alferez major du Saint-Office; et les belles dames de ta famille se rendirent en carrosse au pied du chateau, pour assister au br?lis.

Jaime, importuné par ce souvenir, haussa les épaules.

-Ce sont de vieilles histoires!... Qui se rappelle aujourd'hui les choses de ce temps-là? Seuls, quelques fous comme toi. Allons, Pablo, parle-nous plut?t de tes voyages... de tes conquêtes.

Le capitaine grommelait:

-Vieilles histoires? Ah! l'ame des Majorquins est encore la même qu'en ce temps-là. Les haines de religion et de race persistent. Ce n'est pas pour rien qu'ils vivent à part sur un morceau de terre isolé par la mer.

Mais Valls recouvrait vite sa bonne humeur, et comme tous ceux qui ont roulé dans le monde, ne savait pas résister quand on l'invitait à conter ses aventures.

Febrer, un vagabond comme lui, l'écoutait avec un vif plaisir. Tous deux avaient eu une existence agitée et cosmopolite, tout autre que la vie monotone de leurs compatriotes; tous deux avaient été des prodigues. L'unique différence entre eux était que Valls, avec l'activité de sa race, avait toujours su gagner de l'argent, et qu'à ce moment-là, quoiqu'il e?t seulement dix ans de plus que Jaime, il avait des revenus largement suffisants pour ses modestes besoins de célibataire. D'ailleurs, de temps en temps encore, il s'occupait de commerce et faisait la commission pour des amis qui lui écrivaient de ports éloignés.

Dans cette vie accidentée de marin, le récit des jours de misère et de tempête n'intéressait pas Febrer; il ne sentait s'éveiller sa curiosité que lorsque Valls évoquait ses amours de jeunesse, alors qu'il commandait les bateaux de son père, au temps où il avait connu des femmes de toutes conditions et de toutes couleurs et pris part à ces orgies de matelots où coule le whisky, et où l'on finit par jouer du couteau.

-Pablo, conte-nous tes amours à Jaffa, tu sais, quand les Maures voulaient t'assassiner.

Et Febrer riait aux éclats, en écoutant le marin qui se disait que Jaime était un bon gar?on, digne d'un meilleur sort. Il ne lui trouvait qu'un défaut, c'était d'être un butifarra, un peu trop attaché à ses préjugés de famille.

Lorsqu'il fut monté dans la voiture de Febrer, sur la route de Valldemosa après avoir donné l'ordre à son cocher de retourner à Palma, il rejeta en arrière le feutre mou qu'il portait en toute saison, un chapeau au fond aplati, dont le bord était toujours relevé par devant, et baissé sur la nuque.

-Nous voici réunis, dit-il. Vrai, tu ne m'attendais pas? mais je sais tout. On m'a mis au courant, et puisqu'il y a une fête de famille, il faut qu'elle soit complète.

Febrer feignit de ne pas comprendre. Bient?t la voiture entra dans Valldemosa. Elle s'arrêta tout près de la Chartreuse, devant une maison de construction moderne. Quand les deux amis eurent franchi la grille du jardin, ils virent venir à eux un homme agé, aux favoris blancs, qui s'appuyait sur une canne. C'était don Benito Valls. Il souhaita la bienvenue à Febrer d'une voix lente et couverte, en s'arrêtant entre les mots pour respirer. Il parlait avec humilité, et insistait sur l'extrême honneur que lui faisait son h?te en se rendant à son invitation.

-Eh bien, et moi? interrogea le capitaine avec un malicieux sourire. Je ne suis donc rien! N'es-tu pas content de me voir?

Don Benito répondit qu'il était enchanté, il le répéta même plusieurs fois, mais on lisait dans ses yeux de l'inquiétude. Son frère lui inspirait une certaine crainte. Il était si mauvaise langue! Mieux valait pour eux ne pas se voir.

-Nous sommes venus ensemble, ajouta le marin. Quand j'ai appris que Jaime devait déjeuner ici, je me suis invité, s?r de te faire plaisir. Ces réunions de famille sont charmantes.

Ils étaient entrés dans la maison, décorée avec simplicité. Les meubles étaient modernes et vulgaires. Aux murs pendaient des chromos et d'atroces peintures, représentant des paysages de Valldemosa et de Miramar.

Catalina, la fille de don Benito, accourut de l'étage supérieur. Quelques grains de poudre de riz, saupoudrant son corsage, révélaient l'empressement avec lequel elle avait mis la dernière main à sa toilette, en voyant arriver la voiture.

Jaime put l'examiner longuement pour la première fois. Elle était grande; elle avait le teint d'un brun mat, des sourcils noirs, des yeux pareils à deux gouttes d'encre, la lèvre et les tempes ombragées d'un léger duvet. Son corps était d'une sveltesse juvénile, avec des contours fermes et pleins, présage de l'embonpoint propre aux femmes de sa race. Elle semblait avoir un caractère doux et soumis. C'était bien la bonne compagne, incapable d'être jamais gênante dans le voyage à deux qu'est la vie commune. Elle avan?ait, les yeux baissés. Ses joues se colorèrent, quand elle fut en face de Jaime. Son attitude, ses regards furtifs marquaient le respect, la vénération qu'éprouvent les gens intimidés par la présence de quelqu'un qu'ils regardent comme un être supérieur.

Le capitaine caressa tendrement sa nièce avec une certaine liberté, en prenant cet air jovial de vieux viveur qu'il avait en parlant aux filles de Palma, dans quelque restaurant du Borne, à une heure avancée de la nuit.

Don Benito les conduisit dans la salle à manger. Le déjeuner attendait depuis longtemps déjà. Chez lui, on avait conservé les anciens usages; on déjeunait à midi précis. Les convives se mirent à table, et Jaime, qui était assis à c?té de don Benito, se sentit bient?t agacé par sa respiration haletante.

Dans le silence qui accompagne toujours le début d'un repas, on entendait le sifflement pénible de ses poumons. Comme tous les malades, il éprouvait le besoin de parler, et ses discours n'en finissaient pas, tant il balbutiait et faisait de longues pauses, pendant lesquelles il demeurait sans souffle, les yeux révulsés, comme s'il allait mourir asphyxié. Une atmosphère d'inquiétude envahissait la pièce. Febrer le regardait, alarmé, comme s'il s'attendait à le voir tomber mourant de sa chaise. Sa fille et le capitaine, habitués à ce spectacle, semblaient plus indifférents.

-C'est ce maudit asthme... don Jaime, articula péniblement le malade. A Valldemosa... je me porte mieux... A Palma, je me mourais...

Catalina profita de l'occasion pour dire d'une voix de petite religieuse timide, qui contrastait avec ses yeux ardents d'orientale.

-Oui, ici papa se porte mieux.

-Ici, tu es plus tranquille, mon frère, ajouta le capitaine, et tu fais moins de péchés.

Febrer songeait que ce serait un supplice de passer sa vie à c?té de ce soufflet crevé. Heureusement qu'il n'en avait pas pour longtemps. Ce ne serait qu'un ennui de quelques mois. Sa résolution d'entrer dans la famille n'était pas ébranlée. Allons, courage!

L'asthmatique, dans sa manie de bavardage, parlait à Jaime des illustres Febrer, ses ancêtres, les meilleurs gentilshommes de l'?le.

-J'ai eu l'honneur d'être le grand ami de monsieur votre grand-père, don Horacio.

Febrer le regarda, étonné... Quel mensonge! Oui, son grand-père était connu de tous et il parlait à tous avec une gravité qui imposait le respect aux gens, sans les froisser. Mais de là, à être son ami!... Peut-être Benito Valls avait-il été en rapport avec don Horacio, à l'occasion d'un de ces emprunts que celui-ci était forcé de contracter pour soutenir l'éclat de sa maison en pleine décadence.

-J'ai connu aussi beaucoup monsieur votre père, continua don Benito, encouragé par le silence de Febrer. Je fis campagne pour lui, quand il fut élu député. Ah! cela date de loin! J'étais jeune et je n'étais pas riche... Dès ce temps-là, je figurais parmi les rouges.

Le capitaine l'interrompit en riant. Aujourd'hui son frère était membre de toutes les confréries de Palma.

-Oui, je suis conservateur, cria le malade en suffoquant. J'aime l'ordre... j'aime les vieilles coutumes... je veux voir commander ceux qui ont quelque chose à perdre. Et la religion? Ah, la religion!... Pour elle, je donnerais ma vie.

Et il mettait la main sur son c?ur en respirant avec angoisse, comme si son enthousiasme l'étouffait. Il levait au ciel ses yeux de moribond, adorant avec le respect de la peur, la sainte institution qui avait br?lé ses ancêtres.

-Ne faites pas attention à ce que dit Pablo, continua-t-il, après avoir repris haleine, en s'adressant à Febrer; vous le connaissez; une mauvaise tête, un républicain, un homme qui pourrait être riche, et qui va atteindre la vieillesse, sans avoir deux pesetas.

-A quoi bon les avoir! pour que tu me les prennes!

Après cette brusque interruption du marin, le silence se fit. Catalina prit un air triste, comme si elle craignait de voir se reproduire devant Febrer, les scènes bruyantes auxquelles elle avait souvent assisté, quand les deux frères discutaient.

Don Benito haussa les épaules, et affecta de parler pour Jaime seul. Son frère était fou. De l'esprit, un c?ur d'or, mais une tête à l'envers! C'était à cause de ses idées exaltées et de ses vociférations dans les cafés, que les gens comme il faut gardaient encore certaines préventions contre... et qu'ils disaient du mal de...

Et le vieillard accompagnait ses phrases tronquées de gestes timides, évitant de prononcer le mot chueta et de nommer la fameuse Calle.

Le capitaine qui, tout rouge, regrettait d'avoir cédé à son humeur agressive, voulait faire oublier ses paroles de tout à l'heure, et mangeait, la tête baissée.

Sa nièce rit de son bon appétit. Chaque fois que Pablo d?nait chez eux, elle admirait la capacité de son estomac.

-C'est que moi, je sais ce que c'est que la faim! dit le marin avec un certain orgueil. Oui, j'ai souffert de la faim, de cette faim qui nous donne envie de manger nos compagnons.

Et brusquement amené par ce souvenir à conter ses aventures maritimes, il parla de ses jeunes années, de ce temps où il avait été engagé à bord d'un des trois-mats qui se rendaient aux c?tes du Pacifique. Comme il s'obstinait à être marin, son père, le vieux Valls, l'avait embarqué sur une de ses goélettes, qui allait chercher du sucre à la Havane. Mais ce n'était pas naviguer, cela! Le cuisinier lui gardait les meilleurs plats, et le capitaine n'osait pas lui donner d'ordres, ne voyant en lui que le fils de l'armateur. Jamais, dans ces conditions, il ne serait devenu un bon marin, endurci et expérimenté. Avec l'énergie tenace de sa race, il s'était embarqué, à l'insu de son père, sur un trois-mats qui faisait voile vers les ?les Chinchas, pour y charger du guano. L'équipage était composé d'individus de divers pays: anglais déserteurs de la flotte, bateliers de Valparaiso, indiens du Pérou, tout ce qu'il y avait de pire. Ils étaient commandés par un Catalan ladre, qui prodiguait les coups de garcette plus que les rations. A l'aller, pas d'incidents. Mais, au retour, une fois le détroit de Magellan franchi, calme plat: le trois-mats était demeuré immobile dans l'Atlantique, pendant près d'un mois. Les vivres s'épuisaient rapidement. L'armateur, un avare, avait approvisionné le bateau avec une parcimonie scandaleuse, et le capitaine avait lésiné à son tour sur les vivres en s'appropriant une partie des sommes destinées aux achats.

-On nous donnait deux biscuits par jour, et ils étaient pleins de vers. Quand on me distribua les deux premiers, je pris soin, en jeune homme de bonne maison, d'enlever une à une ces petites bêtes; mais, après cette épuration, il ne restait plus que deux cro?tes, minces comme des hosties, et je mourais de faim. Ensuite...

-Oh, mon oncle! protesta Catalina, devinant ce qui allait suivre et repoussant assiette et fourchette avec une mine dégo?tée.

-Ensuite, continua le marin impassible, je supprimai ce nettoyage, et j'avalai mes biscuits tels quels. Il est vrai que je les mangeai la nuit... Ah! si j'avais pu en avoir beaucoup, ma petite! A la fin, on ne nous en distribuait plus qu'un par jour. Quand j'arrivai à Cadix, je dus être au régime du bouillon, pour me remettre l'estomac.

Quand le déjeuner eut pris fin, Catalina et Jaime allèrent dans le jardin. Don Benito, avec un air de bon patriarche, avait dit lui-même à sa fille d'accompagner le se?or Febrer, pour lui montrer des rosiers exotiques qu'il avait plantés. Les deux frères demeurèrent dans la pièce qui servait de bureau, regardant le jeune couple qui se promenait dans le jardin, et finit par s'asseoir dans deux fauteuils d'osier, à l'ombre d'un arbre.

Catalina répondait aux questions de son compagnon avec la timidité d'une demoiselle chrétienne, pieusement élevée, qui devine le but caché sous la galanterie banale du langage. Cet homme venait pour elle, et son père était le premier à souscrire à ses désirs. Affaire conclue! Le prétendant était un Febrer; elle allait lui répondre: oui! Elle se rappelait ses années de pensionnat, où elle était entourée de fillettes moins riches qu'elle, qui profitaient de toutes les occasions pour la taquiner, poussées par la jalousie et par la haine que leur avaient inculquées leurs parents. Elle était la chueta! Elle n'avait d'amies que parmi les petites filles de sa race, et encore celles-ci, désireuses de se mettre bien avec l'ennemi, se trahissaient mutuellement, sans énergie ni esprit de solidarité pour la défense commune. A l'heure de la sortie, les chuetas partaient les premières, sur l'invitation des religieuses, pour éviter les insultes et les attaques des autres élèves, dans la rue. Même les bonnes qui accompagnaient les fillettes se battaient, adoptant les haines et les préjugés de leurs ma?tres. Il en était de même dans les écoles de gar?ons: les chuetas sortaient d'abord pour éviter les coups de pierre ou de courroies des ?vieux chrétiens?.

La fille de Valls avait enduré les tra?trises cruelles de ses camarades, coups sournois d'épingle ou de griffe, coups de ciseau dans sa tresse; plus tard, la haine et le mépris de ses anciennes compagnes l'avaient suivie hors du pensionnat, remplissant d'amertume tous ses plaisirs de jeune fille riche. A quoi bon être élégante?... Sur les promenades, elle n'était saluée que par les amis de son père. Au théatre, sa loge ne recevait d'autres visites que celles des gens de la Calle. Il lui faudrait se résigner à épouser un chueta, comme l'avaient fait sa mère et sa grand'mère.

Poussée par le désespoir et par le mysticisme de l'adolescence, elle avait voulu se faire religieuse, mais son père avait failli en mourir de chagrin. Il avait fini par consentir, mais aucun couvent n'avait voulu lui ouvrir ses portes. Et, au moment où, forcée de se retourner vers le monde, elle vivait en garde-malade auprès de son père, voilà que le noble Febrer se présentait ainsi qu'un prince de conte de fées. Que la bonté de Dieu est grande! Elle se voyait dans ce palais, voisin de la cathédrale, dans le quartier des nobles aux rues étroites et silencieuses, pavées de pierres bleuatres, où passaient, aux heures somnolentes de l'après-midi, des chanoines appelés par la cloche du ch?ur. Elle se voyait, se promenant dans une luxueuse voiture, avec Jaime à c?té d'elle, parmi les pins de la montagne de Bellver ou le long du m?le. Elle se réjouissait en songeant aux regards haineux de ses anciennes compagnes qui lui envieraient non seulement sa fortune et son nouveau rang, mais encore et surtout cet homme à qui ses lointaines aventures avaient fait une éblouissante auréole de séducteur redoutable.

Toute à son rêve, elle prêtait l'oreille aux paroles de Febrer, comme, à un doux gazouillement... C'était une musique qui l'enivrait, tandis qu'elle pensait à l'avenir, s'ouvrant devant elle, avec l'éclat d'un lever de soleil qui perce les nuages. Elle entendait Febrer parler des grandes villes, lointaines et magnifiques, et elle songeait qu'il lui serait bien doux de les visiter, au bras de ce gentilhomme.

-Oh! quand verrai-je toutes ces choses? murmura-t-elle... Hélas! je suis condamnée à vivre éternellement dans cette ?le. Je n'ai jamais fait de mal à personne, et pourtant on ne m'aime pas, on me fait toutes sortes d'ennui. Je dois être antipathique...

Febrer saisit l'occasion que lui présentait l'adresse féminine.

Antipathique?... Elle, Catalina?... Mais il n'était venu à Valldemosa que pour la voir, pour lui parler. Il lui offrait une vie nouvelle... Toutes ces belles choses qui l'émerveillaient, elle n'avait qu'un mot à dire pour les go?ter. Voulait-elle accepter sa main?

Catalina, qui, depuis une heure, attendait cet offre, palit et trembla d'émotion. Elle demeura longtemps sans répondre, et enfin balbutia quelques mots. Elle était heureuse assurément, plus qu'elle ne l'avait jamais été; mais elle pensait qu'une jeune fille bien élevée ne devait pas répondre tout de suite.

-Moi!... je ne sais vraiment!... c'est une telle surprise.

Jaime voulut insister, mais à cet instant, le capitaine Valls apparut dans le jardin, et l'appela à grands cris. Ils devaient retourner à Palma. Il avait déjà donné au cocher l'ordre d'atteler. Febrer protesta sourdement. De quel droit ce facheux se mêlait-il de ses affaires? Mais la présence de don Benito le fit taire. Le père de Catalina, le visage congestionné, grognait, tout haletant. Le capitaine allait et venait, avec une nervosité hostile, et maugréait contre le cocher. On devinait que les deux frères venaient d'avoir une violente discussion. Don Benito regarda tour à tour sa fille et Jaime, et, persuadé qu'ils s'étaient entendus, sembla se rasséréner.

Accompagné de Catalina, il reconduisit ses h?tes jusqu'à leur voiture. L'asthmatique prit la main de Jaime et la serra fortement. Febrer pouvait considérer cette maison comme la sienne; il avait là un ami véritable, désireux de lui rendre service. S'il avait besoin de son aide, il n'avait qu'un signe à faire.

Il nomma une fois encore don Horacio, rappelant leurs anciennes relations d'amitié; puis il invita Jaime à déjeuner avec eux le surlendemain, sans faire le moins du monde mention de son frère.

-C'est entendu, je reviendrai, dit-il, en jetant sur Catalina un regard qui la fit rougir.

Quand les voyageurs eurent perdu de vue la grille de la maison derrière laquelle le père et la fille agitaient encore leurs mains en signe d'adieu, le capitaine Valls lan?a un bruyant éclat de rire.

-Alors il para?t que tu veux que je devienne ton oncle? demanda-t-il ironiquement.

Febrer, qui était déjà furieux de l'intervention de son ami et du rude sans-gêne avec lequel il lui avait fait quitter la maison de don Benito, donna libre cours à sa colère.

En quoi cela le regardait-il? De quel droit se mêlait-il de ses affaires?

-Tout beau! répliqua le marin, en s'installant à son aise et en portant la main à son chapeau de mousquetaire, rejeté en arrière. Tout beau, mon galant! Je me mêle de ?a, parce que je suis de la famille. Il s'agit de ma nièce, n'est-ce pas? C'est du moins ce qui me semble.

-Et si je veux en faire ma femme, qu'as-tu à dire? Il se peut que Catalina accepte; il se peut que son père l'approuve.

-Sans doute, mais moi je suis son oncle, et son oncle proteste et soutient que ce mariage est une folie.

Jaime le regarda avec étonnement.

Une folie, épouser un Febrer? Pablo espérait mieux sans doute pour sa nièce?

-Folie de leur part, et folie de la tienne! affirma Valls. As-tu donc oublié quelle est ta naissance? Tu peux être mon ami, l'ami du chueta Pablo Valls, que tu rencontres au café, au cercle, et qu'au surplus les gens considèrent comme à moitié fou, mais de là à épouser une femme de ma famille!...

Et le marin riait en songeant à cette union. Les parents de Jaime allaient s'indigner et ne voudraient plus le saluer. Ils se montreraient plus indulgents, s'il commettait un assassinat. Sa tante, la papesse Juana, jetterait les hauts cris, comme si elle venait de voir un sacrilège. Il se perdrait, et Catalina, jusqu'ici tranquille et oubliée, mènerait une existence infernale où on lui prodiguerait les humiliations.

-C'est impossible, je te le répète; moi, son oncle, je m'y oppose.

Febrer regarda le capitaine d'un air hostile:

-Allons! dit-il, finissons-en. Il vaut mieux ne plus parler de cela, si nous voulons rester amis...

Ils firent en silence le reste du voyage. Arrivés au Borne, ils se séparèrent en se saluant froidement, sans se serrer la main.

A la nuit tombante, Jaime rentra chez lui. Mado Antonia avait placé sur une table de l'antichambre une petite lampe dont la lumière faisait para?tre encore plus denses les ténèbres de la vaste pièce.

Les gens d'Ivi?a venaient de partir. Après avoir déjeuné avec elle et erré à travers la ville, ils avaient attendu Jaime jusqu'au soir; puis ils avaient regagné la felouque qui les avait amenés; ils devaient y passer la nuit, car le patron voulait mettre à la voile avant l'aube. Mado Antonia parlait avec sympathie de ces gens qui lui semblaient venir du bout du monde... La bonne Mado n'exprimait que la moitié de ses pensées; et, pendant qu'elle suivait Jaime jusqu'à la chambre à coucher, elle l'examinait à la dérobée, essayant de lire sur son visage. Que s'était-il passé à Valldemosa, sainte Vierge de Lluch? Qu'adviendrait-il du projet extravagant dont monsieur avait parlé en déjeunant? Mais Jaime était de mauvaise humeur et répondait d'un ton bref à ses questions: ?Non! il ne resterait pas ce soir à la maison; il souperait au cercle.?

A la lueur d'un quinquet qui éclairait faiblement sa vaste chambre à coucher, il changea de vêtements, puis ayant pris des mains de Mado l'énorme clef de la grande porte, il s'achemina vers le cercle.

Il était neuf heures. Comme il passait devant le café du Borne, il aper?ut son ami, le contrebandier Toni Clapès. C'était un gros homme à la face joufflue et rasée. Il avait l'air d'un curé de campagne, vêtu en paysan, qui serait venu passer la nuit à Palma. Malgré ses espadrilles blanches, son col de chemise sans cravate, et son chapeau rejeté en arrière, il était partout re?u avec de vives démonstrations d'amitié. Les membres du cercle le considéraient avec respect en voyant avec quel flegme il tirait de ses poches des poignées de billets de banque. Originaire d'un village de l'intérieur, il était arrivé, à force d'énergie et de courage, à devenir le chef d'un état mystérieux que tout le monde connaissait par ou?-dire, mais dont la secrète organisation demeurait dans l'ombre. Il avait des centaines de sujets capables de donner leur vie pour lui, et une flotte invisible qui naviguait la nuit, sans crainte des tempêtes, abordant aux points les moins accessibles de la c?te. Ses préoccupations et ses craintes au cours de ces entreprises, ne se reflétaient jamais sur sa figure joviale. Il ne se montrait triste que s'il restait plusieurs semaines sans nouvelle de quelque barque partie d'Alger par le mauvais temps. ?Perdue! elle est perdue! disait-il à ses amis. La barque et le chargement importent peu; mais il y avait des hommes à bord... Pauvres diables! On tachera de faire quelque chose pour que leurs familles ne manquent pas de pain.?

Parfois, sa tristesse était feinte; il se pin?ait les lèvres ironiquement. Un garde-c?te venait de capturer une de ses barques. Et tout le monde riait, sachant que Toni la plupart du temps laissait saisir quelque vieille embarcation, avec quelques ballots de tabac pour toute cargaison, afin que les agents du fisc pussent faire parade de ce triomphe. Lorsqu'une épidémie sévissait dans les ports africains, les autorités de l'?le, impuissantes à surveiller une aussi longue étendue de c?tes, faisaient appel au patriotisme de Toni, qui promettait de cesser momentanément son trafic avec les pays contaminés, et chargeait sur d'autres points, pour éviter la contagion.

Febrer témoignait une confiance fraternelle à cet homme fruste, généreux et gai. Souvent il lui avait conté ses embarras financiers, demandant des conseils à la finesse de ce paysan madré. Lui, Febrer, qui n'e?t jamais rien voulu emprunter à ses amis du cercle, acceptait, dans les moments difficiles, l'argent de Toni, qui jamais ne paraissait se souvenir des prêts antérieurs.

Les deux amis se serrèrent la main.

-Alors, tu as été à Valldemosa?

Toni connaissait déjà le voyage de Jaime, tant les plus insignifiantes nouvelles circulent rapidement dans une ville de province.

-On conte même autre chose, ajouta Toni dans son rustique langage, autre chose qui me para?t être un mensonge. On dit que tu te maries avec la fille à don Benito Valls.

Febrer n'osa pas nier. ?Oui, c'était bien vrai. Et il ne voulait avouer la chose qu'à Toni seul.?

Le contrebandier fit un geste de répugnance, tandis que ses yeux, pourtant accoutumés à toutes les surprises, exprimaient un vif étonnement.

-Tu agis mal, Jaime; tu agis mal.

Il disait cela gravement, comme si une question d'une importance capitale était en jeu.

Le grand seigneur montra plus de confiance à cet ami-là qu'il n'e?t osé en témoigner à aucun autre.

-Mais je suis complètement ruiné, mon cher Toni. Rien de ce qui est encore chez moi ne m'appartient. Si mes créanciers me respectent encore, c'est uniquement parce qu'ils comptent sur ce mariage.

Toni continuait à secouer la tête en signe de dénégation. Lui, le rude paysan, le contrebandier qui se moquait des lois, paraissait stupéfait de cette nouvelle.

-De toutes fa?ons, tu agis mal. Tu dois te tirer d'affaire comme tu pourras, mais pas ainsi... Nous, tes amis, nous t'aiderons. Mais toi, épouser une chueta!...

Il prit congé de Febrer, en lui serrant vigoureusement la main, comme s'il le voyait marcher à la mort.

-Tu agis mal... penses-y bien, dit-il sur un ton de reproche. Tu agis mal, Jaime!

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  1. Chapter 1Chapter 1 No.1
  2. Chapter 2Chapter 2 No.2
  3. Chapter 3Chapter 3 No.3

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