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Chapter 2 MINUIT!
Le silence et les ténèbres d'une nuit sans lune pesaient sur la vallée de Montmorency. Onze heures sonnèrent lentement au clocher de Margency.
Jeanne de Piennes s'était redressée pour compter les coups, cessant d'actionner son rouet!... Elle murmura:
-Ce soir, quand je suis rentrée, pourquoi mon père paraissait-il bouleversé?... Pourquoi, si convulsivement, m'a-t-il serrée sur son coeur? Comme il était pale! En vain, j'ai essayé de lui arracher son secret...
Enfin, elle éteignit le flambeau, s'enveloppa d'une mante et, poussant la porte, marcha vers une maison paysanne située à cinquante pas.
Comme elle longeait une haie toute parfumée de rosés sauvages, il lui sembla qu'une ombre, une forme humaine, se dressait de l'autre c?té de la haie.
-Fran?ois!... appela-t-elle, palpitante.
Rien ne lui répondit... et, secouant la tête, elle poursuivit son chemin. Alors, cette ombre se mit en mouvement, se glissa vers la demeure du seigneur de Piennes, alla droit à une fenêtre éclairée; et l'homme, rudement, frappa.
Le seigneur de Piennes ne s'était pas couché. A pas lents, le dos vo?té, il se promenait dans la salle, l'esprit tendu dans une recherche affreuse: qu'allait devenir sa Jeanne!
Le coup frappé à la fenêtre arrêta soudain sa morne promenade, et l'immobilisa dans l'attente pantelante d'une dernière catastrophe.
Le seigneur de Piennes, alors, ouvrit, regarda!...
Et un rugissement de haine, de douleur et de désespoir déchira sa gorge... Celui qui frappait, c'était un fils de l'implacable ennemi, c'était Henri de Montmorency!
Le vieillard se retourna: d'un bond, il courut à une panoplie, décrocha deux épées, les jeta sur la table.
Henri avait franchi la fenêtre, échevelé, hagard.
D'un signe violent, le seigneur de Piennes montra les deux épées.
Henri secoua la tête, haussa les épaules et saisit la main du vieillard.
-Je ne suis pas venu pour me mesurer avec vous, dit-il d'une voix démente; pour quoi faire? Je vous tuerais. Et d'ailleurs, je n'ai pas de haine contre vous, moi! Est-ce que cela me regarde que mon père vous ait fait disgracier? Je sais! oh! je sais: par le connétable, vous avez perdu votre gouvernement; de riche et puissant que vous étiez, vous êtes pauvre et misérable!...
-Qu'es-tu donc venu faire ici? Parle! gronda le vieux capitaine.
-Tu veux savoir pourquoi je suis ici? C'est parce que je sais que tu dois aux Montmorency la misère qui t'accable! Oui, c'est parce que je connais ta haine, vieillard insensé, que je viens te crier: N'est-il pas un abominable sacrilège que Jeanne de Piennes soit la ma?tresse de Fran?ois de Montmorency!...
Le seigneur de Piennes chancela. Un nuage rouge passa devant ses yeux. Ses pupilles se dilatèrent. Sa main se leva pour une insulte suprême. Henri de Montmorency, d'un geste foudroyant, saisit cette main et la serra à la broyer.
-Tu doutes! rugit-il. Vieillard stupide! Je te dis que ta fille, à cette minute même, est dans les bras de mon frère! Viens! viens!
Stupide, en effet, sans forces, sans voix, le père de Jeanne fut violemment entra?né par le jeune homme qui, d'un coup de pied, ouvrit la porte: l'instant d'après, tous deux étaient devant la chambre de Jeanne... Cette chambre était vide!...
Le seigneur de Piennes leva au ciel des bras chargés de malédiction et sa clameur désespérée traversa lamentablement le silence de la nuit.
Puis courbé, ralant, vacillant, se heurtant à la muraille, il parvint à regagner la salle... Henri s'était enfui dans la nuit, comme dut jadis s'enfuir Ca?n.
Jeanne de Piennes avait marché jusqu'à la maison paysanne. Le premier coup de minuit sonna: au détour du sentier, à trois pas d'elle, Fran?ois apparut...
Elle le reconnut aussit?t et, au même instant, elle fut dans ses bras. L'étreinte fut presque violente: ils s'aimaient vraiment de toute leur ame.
-Mon aimée, dit alors Fran?ois de Montmorency, les minutes nous sont comptées ce soir. Un cavalier vient d'arriver au manoir, devan?ant mon père d'une heure: il faut que le connétable me trouve au chateau... Parle donc, bien-aimée... dis-moi quel est le secret qui t'oppresse. Quoi que tu aies à me confier, souviens-toi que c'est un époux qui t'écoute...
-Un époux, mon Fran?ois! Oh! tu m'enivres de bonheur...
-Un époux, Jeanne: je le jure par mon nom glorieux et sans tache jusqu'à ce jour!
-Eh bien, fit-elle toute palpitante, écoute...
Il se pencha. Elle appuya sa tête sur son épaule. Elle allait parler... elle cherchait la parole d'aveu...
A ce moment, un cri terrible, un cri d'horrible agonie déchira le silence des choses...
-C'est la voix de mon père! balbutia Jeanne épouvantée. Fran?ois! Fran?ois! on égorge mon père!...
Elle s'était arrachée des bras de l'amant; elle se mit à courir; en quelques secondes elle fut devant la maison et vit la porte et la fenêtre ouvertes... Un instant plus tard, elle était dans la salle: son père ralait dans un fauteuil. Elle se jeta sur lui, toute secouée de sanglots, saisit sa tête blanche dans ses bras...
-Mon père, mon père, c'est moi! c'est ta Jeanne!
Le vieillard ouvrit les yeux et les fixa sur sa fille.
Sous ce regard elle recula de deux pas; entre eux, il ne fut pas besoin de paroles: elle comprit qu'il savait tout! Et inconsciente, elle avoua:
-Pardon, père! pardon de l'avoir aimé, de l'aimer encore!... Voyons, père, ne me regarde pas ainsi... tu veux donc que ta pauvre petite Jeanne meure à tes pieds, de désespoir!... Ce n'est pas ma faute, va, si je l'aime... une force inconnue m'a jetée dans ses bras... Oh! père..., si tu savais comme je l'aime!...
A mesure qu'elle parlait, le seigneur de Piennes s'était redressé de toute sa hauteur. Sans répondre, il la conduisit jusqu'au seuil de la maison, étendit le bras dans la nuit, et il pronon?a:
-Allez, je n'ai plus de fille!...
Elle chancela; un gémissement rala dans sa gorge...
A ce moment une voix chaude s'éleva soudain:
-Vous vous trompez, monseigneur. Vous avez encore une fille. C'est votre fils qui vous le jure!
En même temps, Fran?ois de Montmorency apparut dans le cercle de lumière, tandis que Jeanne jetait un cri d'espoir insensé et que le seigneur de Piennes reculait en bégayant:
-L'amant de ma fille!... ici!... devant moi!...
Calme, sans un frémissement. Fran?ois se courba.
-Monseigneur, voulez-vous de moi pour votre fils?
-Mon fils! balbutia le vieillard. Vous, mon fils! Qu'ai-je entendu? Est-ce une sanglante moquerie!...
Fran?ois saisit les mains de Jeanne:
-Monseigneur, daigne votre bonté accorder à Fran?ois de Montmorency votre fille Jeanne pour épouse légitime, dit-il avec plus de fermeté encore.
-épouse légitime!... Je rêve!... Ignorez-vous donc...
-Je sais tout, monseigneur! Mon mariage avec Jeanne de Piennes réparera toutes les injustices, effacera tous les malheurs... J'attends, mon père, que vous prononciez le sort de ma vie...
Une joie immense descendit dans l'ame du vieillard, et déjà des paroles de bénédiction montaient à ses lèvres, lorsqu'une pensée foudroyante traversa son cerveau:
-Cet homme voit que je vais mourir! Moi mort, il se rira de la fille comme il se rit du père!...
-Décidez, monseigneur, reprit Fran?ois.
-Père, mon vénéré père, supplia Jeanne.
-Vous voulez épouser ma fille? dit alors le vieillard.
Le jeune homme comprit ce qui se passait dans le coeur de ce mourant. Un rayon de loyauté male et douce illumina son front. Et il répondit:
-Dès demain, mon père! dès demain!...
-Demain! dit le seigneur de Piennes, je serai mort!...
-Demain, vous vivrez... et de longs jours encore, pour bénir vos enfants.
-Demain! rala le vieillard avec une immense amertume. Trop tard! c'est fini... Je meurs maudit... désespéré!
Fran?ois regarda autour de lui et vit que les domestiques de la maison, réveillés, s'étaient rassemblés.
Alors une sublime pensée descendit en lui.
Il enla?a d'un bras la jeune fille éperdue, fit signe à deux serviteurs de saisir le fauteuil où agonisait le seigneur de Piennes, et sa voix solennelle s'éleva:
-A l'église! commanda-t-il. Mon père, il est minuit: votre chapelain peut dire sa première messe... ce sera celle de l'union des familles de Piennes et de Montmorency.
-Oh! je rêve!... je rêve!... répéta le vieillard.
Alors, le coeur désespéré du vieux capitaine se fondit.
Ses yeux se remplirent de larmes, et sa main livide se tendit vers le noble enfant de la race maudite!
Dix minutes plus tard, dans la petite chapelle de Margency, le prêtre officiait à l'autel. Au premier rang se tenaient Fran?ois et Jeanne. En arrière d'eux, dans le fauteuil même où on l'avait transporté, le seigneur de Piennes. Et en arrière encore, deux femmes, trois hommes, les gens de la maison, témoins de ce mariage tragique.
Bient?t les anneaux furent échangés et les mains frémissantes des amants s'étreignirent.
Puis l'officiant murmura une bénédiction:
-Fran?ois de Montmorency, Jeanne de Piennes, au nom du Dieu vivant, vous êtes unis dans l'éternité...
Alors les deux époux se retournèrent vers le seigneur de Piennes comme pour lui demander sa bénédiction, à lui.
Un instant, il leur sourit...
Puis ses bras retombèrent pesamment... et ce sourire demeura figé à jamais sur ses lèvres décolorées:
Le seigneur de Piennes venait d'expirer!...
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