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Chapitre 2 02

Lyssandra fut réveillée par les rayons du soleil qui pénétraient dans sa petite chambre. Éblouie, elle se frotta les yeux puis fut tentée de replonger dans son envoûtant sommeil. Elle n'avait certainement dormi que deux ou trois heures, ayant passé bien trop de temps la veille à frotter le sang et la boue sur ses robes. Hélas, elle savait que d'autres tâches l'attendaient pour cette nouvelle journée et elle ne pouvait se permettre de traîner au lit. Elle perdit quelques secondes son regard sur les poutres en bois du plafond puis prit son courage à deux mains.

Le vieux sommier métallique et son mince matelas émirent des grincements stridents lorsqu'elle se redressa. Lyssandra fut pour une fois heureuse que son minuscule espace de vie se situât sous les toits, bien loin des appartements de Dame Miranda et de ses filles. Les vampires avaient beau avoir l'ouïe fine, elle ne pensait pas que les couinements de sa literie puissent les réveiller, sinon elles se seraient déjà fait un plaisir de la réprimander.

Sans s'attarder sur le beau ciel bleu matinal que l'on discernait depuis sa fenêtre aux vitres fissurées, Lyssandra troqua sa chemise de nuit contre sa troisième et dernière robe qui avait survécu à ses affres de la nuit passée. Cette tenue était celle qu'elle aimait le moins, avec son tissu gris imprégné de taches indélébiles résultant des multiples mésaventures de la Neutre. Ses nombreux passages sous les planches à laver s'étant révélés infructueux, Lyssandra avait fait remarquer à Dame Miranda qu'elle ne pouvait pas se présenter au village dans cet accoutrement, ce à quoi la vampire avait répondu avec dégoût :

— De toute façon, ce n'est pas la tenue que tu portes qui rendra ton visage plus agréable à regarder.

Si la Neutre devait s'en tenir aux dires de Dame Miranda, elle était la fille la plus laide de la Terre des Loups du Diamant, si ce n'était du monde entier. Cependant, Lyssandra avait un minimum de jugeote pour comprendre que la vampire ne disait cela que pour la rabaisser encore plus qu'elle ne le faisait déjà.

Fixant son reflet dans un petit miroir tandis qu'elle brossait distraitement sa crinière blond foncé, Lyssandra songea que si ses yeux marron n'étaient pas toujours encerclés de cernes violets et si son teint n'était pas perpétuellement pâle en raison de ses prélèvements de sang quotidiens, peut-être qu'elle pourrait être considérée comme jolie. Elle ne pourrait certes jamais rivaliser avec la perfection d'Alisée ni même avec le charme de Kristal, mais elle aimait à penser qu'elle n'était pas aussi hideuse que Dame Miranda le prétendait.

De toute façon, elle ne pouvait pas laisser son esprit s'encombrer de pensées aussi futiles. Qu'elle soit la reine des laiderons ou la plus belle fille de la Terre des Loups du Diamant, cela ne changeait rien. Elle enfila tout de même l'unique bijou qu'elle possédait, une mince chaîne argentée sertie d'une petite pierre ovale scintillante. Autrefois, ce collier avait été offert à Alisée par un pauvre loup-garou qui avait vainement tenté de la courtiser. La vampire ayant suffisamment de vrais diamants pour se passer d'un bijou en toc, elle s'apprêtait à le mettre à la poubelle quand Lyssandra, prise d'un élan de courage, lui avait demandé si elle pouvait le garder.

— Ce n'est que du verre coloré, avait fait Alisée en haussant les sourcils, surprise par une telle requête. Tu ne pourrais même pas en tirer une pièce de bronze...

— Je ne compte pas le vendre, avait répondu la Neutre. Je le trouve juste... joli.

La vampire n'avait pas rechigné davantage et avait tendu le bijou à Lyssandra, bien que Dame Miranda ait interdit à ses deux filles de lui donner quoi que ce soit. Elle avait cependant jugé que cette misérable possession était inoffensive et en effet, Lyssandra n'avait aucunement l'intention de vendre l'objet au plus offrant. Lyssandra se mit en route pour le village dès le lendemain matin. Kristal lui avait donné mille recommandations pour sa bobine. La Neutre était certaine que la vampire ne trouverait jamais "fil à son aiguille", même si elle lui ramenait le plus précieux de tous.

Heureusement, les sentiers des bois avaient quelque peu séché depuis l'avant-veille et étaient plus praticables, ce qui n'empêchait pas Lyssandra de prendre garde à ne pas glisser. Il avait beau ne pas faire très froid, elle avait pris la peine d'enfiler son long manteau bleu pâle aux bords effilochés. Un sac de jute aurait sûrement été plus seyant mais elle ne pouvait pas se permettre de caprices au sujet de ses vêtements. Il était assez chaud, c'était le plus important.

Quand il ne pleuvait pas et que le ciel était bleu comme ce jour-là, Lyssandra adorait marcher en forêt. Les chemins étaient la plupart du temps déserts ce qui laissait libre parole aux chants de la nature. Le printemps tout juste arrivé avait redonné aux arbres des feuilles que le vent faisait doucement bruisser et avait ramené les oiseaux qui gazouillaient gaiement depuis le ciel. La jeune fille trouvait que la nature était bien plus agréable à écouter que la plupart des gens qu'elle connaissait.

Lorsqu'elle arriva au virage où elle s'était vautrée l'autre soir et avait croisé les yeux du loup-garou au milieu des arbres, elle s'arrêta presque inconsciemment. Elle sonda du regard la zone où les iris argentés avaient miroités. Lyssandra fut même tentée de s'avancer entre les végétaux pour repérer d'éventuelles traces de pattes, mais y renonça. À quoi cela l'avancerait-elle ? Au mieux, elle risquait de discerner une esquisse d'empreinte et au pire, de se prendre les pieds dans une branche et de tomber à nouveau, ce dont elle se savait parfaitement capable.

La voix de la raison l'ayant emporté, elle se détourna et reprit son chemin. Au moins aurais-je pu être certaine de ne pas avoir halluciné, pensa-t-elle lorsqu'elle eut dépassé le virage d'une bonne centaine de mètres. Je n'ai pas besoin de me préoccuper davantage de cette stupide mésaventure, se raisonna-t-elle tant bien que mal pour se forcer à ne pas faire demi-tour.

Alors qu'elle était à un nouvel embranchement, une voix l'extirpa finalement de son dilemme. Elle s'arrêta puis se tourna vers la gauche où elle repéra une silhouette à une trentaine de mètres.

— Et mince ! s'agaçait la personne. Quelle idée ai-je eu de...

La fin de sa phrase s'acheva en un grognement désespéré. Lyssandra s'approcha doucement jusqu'à pouvoir distinguer un jeune homme d'à peu près son âge. Il se démenait tant qu'il pouvait avec un pauvre chariot en bois dont les roues avant étaient enlisées dans des restes de boue. Elle aurait dû continuer sa route sans en faire cas. Elle n'avait pas de temps à perdre avec un empoté qui allait sans doute l'envoyer balader.

— Besoin d'aide ? demanda-t-elle pourtant en s'arrêtant à distance respectable au cas où il s'agirait d'un loup-garou méprisant.

Le jeune homme releva brusquement la tête et lâcha le petit véhicule, n'ayant vraisemblablement ni vu ni entendu Lyssandra arriver. Un seul coup d'oeil au bracelet blanc qu'il portait au poignet suffit à lui assurer qu'il était un Neutre.

— Désolée, je ne voulais pas te faire peur, s'empressa-t-elle de balbutier comme il faisait une drôle de tête.

— Ce n'est pas de ta faute, lui assura-t-il un peu trop précipitamment sans cesser de la fixer bizarrement.

Ne sachant comment réagir, Lyssandra prit le temps de l'observer à son tour. Ses cheveux étaient bruns, ses yeux marron et sa peau légèrement cuivrée. Contrairement à la plupart des Neutres, il n'avait pas cette affreuse pâleur qui les caractérisait. Elle remarqua aussi qu'il était relativement grand mais qu'il n'avait pas l'air très costaud, ce qui expliquait sans doute ses difficultés avec son chariot.

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  1. Chapitre 1Chapitre 1 01
  2. Chapitre 2Chapitre 2 02
  3. Chapitre 3Chapitre 3 03

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