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Chapitre 3 03
La légèreté du si plaisant après-midi qu'avait passé Lyssandra fut complètement balayée dans la soirée, lorsqu'un messager vint remettre une lettre à Dame Miranda. L'heure était tardive et Lyssandra s'apprêtait à aller se coucher, ayant déjà laissé les vampires se nourrir, mais la mine que fit la buveuse de sang en lisant la missive l'intrigua. La jeune fille s'attarda dans le salon et s'appuya contre l'un des murs verts, près d'un tableau représentant un paysage montagneux de la Terre des Loups de l'Émeraude. Elle fit semblant de s'intéresser à la robe hideuse que confectionnait Kristal avec le fameux fil qu'elle venait de lui ramener.
— J'avais entièrement raison, déclara la petite rousse lorsqu'elle s'aperçut que la Neutre portait attention à son ouvrage. C'était bien du fil plus épais qu'il me fallait. Maintenant, c'est parfait.
"Parfait" n'était pas le terme que Lyssandra emploierait si elle devait qualifier le travail de la vampire : elle avait choisi un tissu d'un vert affreux et l'on remarquait déjà qu'une manche serait plus bouffante que l'autre. De plus, les coutures étaient si mal faites que même un cheval les aurait mieux réussies avec ses sabots...
Alisée, qui lisait dans un coin comme à son habitude, jeta un bref coup d'oeil à la robe avant d'esquisser une grimace que seule Lyssandra remarqua. Dame Miranda était toujours occupée avec sa lettre et les plis qui se formaient sur son front un peu plus à chaque nouvelle ligne laissaient clairement transparaître la gravité du message.
— As-tu remarqué de l'agitation au village, aujourd'hui ? demanda la vampire à Lyssandra d'une voix étrange.
La Neutre crut y déceler une forme de tension, comme si elle cherchait à relativiser son inquiétude.
— Pas plus que d'habitude.
Elle ne lui demanda pas la raison de cette question, sachant très bien qu'elle devait juste se contenter de répondre. En y réfléchissant, elle songea que son voyage avec Julian avait été si inhabituellement agréable qu'elle en avait peut-être oublié tout le reste. Si cela se trouvait, les villageois s'étaient comportés bizarrement et elle ne l'avait même pas remarqué. Non, c'est impossible, pensa-t-elle. C'était un jour de marché comme les autres.
— Les loups-garous ne murmuraient pas entre eux quelques paroles mal placées sur les vampires ? insista Dame Miranda. Plus que d'ordinaire, du moins ?
Cette question piqua la curiosité d'Alisée et Kristal qui interrompirent toutes les deux leurs activités. On n'entendait plus le bruissement des pages du livre de la première, ni les frottements du tissu de la seconde, seulement le tic-tac incessant de la grande horloge trônant contre un mur.
— Non, fit Lyssandra après une légère hésitation. Je n'ai surpris personne en train de médire de votre espèce.
— Que vous apprend cette lettre ? s'impatienta Kristal qui détestait ne pas être au courant des histoires suspectes. Pourquoi ces questions ?
Dame Miranda prit le temps de relire une dernière fois sa mystérieuse missive avant de la remettre dans son enveloppe et de pousser un long soupir.
— C'est le comité des vampires du village qui me l'envoie. Un vampire a été tué par un loup-garou lors de la dernière pleine lune.
Cette information sembla bien insignifiante aux yeux des deux créatures aux canines pointues, et même à ceux de Lyssandra. Ces incidents avaient beau être peu fréquents, ils faisaient rarement de tapage.
Kristal passa les deux nuits suivantes à examiner sa robe sous toutes les coutures, afin de déterminer pourquoi personne ne l'appréciait à sa juste valeur. Dame Miranda et Alisée se moquaient d'elle en silence tandis que Lyssandra était constamment obligée de passer le balai pour ramasser les brins de fil éparpillés partout. Finalement, l'apprentie couturière en vint à la conclusion qu'il lui fallait de la dentelle, ce qui fit franchement s'esclaffer Alisée.
— Nous n'avons pas besoin de nouveaux rideaux, tu sais, déclara-t-elle en s'imaginant certainement le vêtement si on le ridiculisait davantage.
— Peut-être que si, justement, rétorqua Kristal en considérant Alisée de la tête aux pieds. Étant donné que tu t'es visiblement servi de ceux de ta chambre pour ta robe...
Lyssandra devait avouer que lorsque les chamailleries des filles ne la concernaient pas, cela pouvait être assez divertissant de les suivre... surtout lorsque Dame Miranda était absente et que sa présence ne jetait pas un souffle glacial sur la pièce.
— Quand ta si sublime robe sera terminée, lança Alisée, je te défie d'aller au village avec, dès que nous pourrons à nouveau y aller.
— Parfait ! Mais je maintiens qu'il me faut de la dentelle. Lyssandra, fit-elle avec dédain, tu iras dès demain m'en chercher vingt mètres.
— Vingt mètres ? pouffa Alisée. Je ne savais pas que tu te mariais...
— Je vais de ce pas demander à Dame Miranda si tu pourras prendre le cheval, s'enthousiasma Kristal en ignorant sa pseudo soeur. Il ne faudrait pas que tu sois encore dehors s'il se mettait à pleuvoir, cela risquerait de mouiller ma dentelle...
Le lendemain matin, Lyssandra était en selle avec quarante pièces d'argent dans sa poche. Elle n'aimait pas vraiment monter à cheval, surtout que celui de Dame Miranda n'était pas la sécurité incarnée. Galbot se cabrait quand bon lui semblait et même au pas, la Neutre était si crispée sur ses rennes que faire le chemin à pied ne l'aurait pas plus fatiguée.
Quand elle arriva au croisement où elle avait trouvé Julian deux jours plus tôt, elle manqua de chuter, mais pas à cause de son canasson : elle apercevait au loin le jeune homme, avançant à pied, sans son chariot cette fois.
— Salut ! lança-t-il avec un magnifique sourire dès qu'il vit Lyssandra. Toi aussi, on t'envoie au village ?
La Neutre voulut lui répondre mais son cheval ne trouva pas meilleur moment pour faire une petite ruade. Elle retint un cri et s'accrocha piètrement à son encolure avant qu'il se décide enfin à se calmer.
— Cette bête est vraiment aussi insupportable que sa propriétaire, grommela-t-elle avant de mettre pied à terre, histoire de s'épargner une grotesque chute devant Julian. J'ai toujours détesté monter à cheval et c'est en grande partie à cause de lui.
— Je t'aiderais bien, mais je dois avouer que je n'ai pas une grande passion pour les chevaux non plus, reconnut Julian. Je n'ai rien contre ces pauvres animaux, mais eux ne m'apprécient pas tellement...
En effet, l'apparition du jeune homme semblait perturber Galbot. Ses grandes oreilles pointues étaient plaquées en arrière et il martelait le sol de ses sabots. Instinctivement, Lyssandra baissa les yeux vers le bracelet de Julian. En général, les animaux détectaient la présence des loups-garous et agissaient bizarrement en leur présence. Mais le bracelet était toujours blanc.
— Galbot est assez particulier, déclara la Neutre en espérant que son moment de doute soit passé inaperçu. Je dois aller au village acheter de la dentelle pour une de mes maîtresses et elle ne tient pas à ce que son tissu arrive trempé s'il se met à pleuvoir. Tu vas encore chercher des ingrédients pour faire des tartes aux pommes ?
C'est tout ce qui est disponible pour le moment.
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