/0/34571/coverbig.jpg)
Chapitre 2 La maison silencieuse
Henri s'installa dans la grande maison de Lyon avec une discrétion qui se voulait respectueuse. Il occupait la petite chambre d'amis à l'étage, refusant catégoriquement, malgré l'insistance d'Evelyne, de prendre ses repas séparément. « Thomas m'a confié cette maison et cette famille, » répétait-il souvent, « je compte bien m'en montrer digne, en tout point. »
Les premières semaines furent empreintes d'une politesse presque cérémonieuse entre le beau-frère et la belle-sœur. Henri veillait sur l'entretien du jardin, réglait les factures, accompagnait Evelyne chez le médecin ou au marché lorsque le temps se faisait maussade. Evelyne, de son côté, s'efforçait de lui rendre la pareille, lui préparant des plats qu'elle savait être ses préférés, prenant soin de son linge comme elle l'aurait fait pour Thomas lui-même.
« Tu n'as pas à faire tout cela, Evelyne, » lui dit un soir Henri, alors qu'elle repassait méticuleusement l'une de ses chemises dans la cuisine. « Je suis ici pour vous aider, pas pour que vous me serviez comme un invité d'honneur. »
Evelyne leva les yeux vers lui, un sourire doux sur les lèvres. « Tu fais tellement pour nous, Henri. C'est bien le moins que je puisse faire en retour. Et puis, » ajouta-t-elle avec une pointe de mélancolie, « cela m'occupe l'esprit. Les soirées sont longues, sans Thomas. »
Cette phrase, prononcée presque innocemment, résonna pourtant longtemps dans l'esprit d'Henri. Il avait toujours admiré Evelyne, depuis le jour où Thomas la lui avait présentée, des années auparavant. Il avait alors soigneusement enfoui cette admiration sous les convenances fraternelles, se persuadant qu'il s'agissait simplement de l'affection naturelle que l'on porte à l'épouse d'un frère tant aimé. Mais la proximité quotidienne, la solitude partagée, les longues soirées passées ensemble devant la cheminée à attendre les lettres de Thomas, ravivaient en lui des sentiments qu'il croyait pourtant définitivement maîtrisés.
« Comment vas-tu, toi, Henri ? » lui demanda un soir Evelyne, remarquant son air soucieux. « Tu sembles préoccupé, ces derniers temps. »
Henri hésita avant de répondre, cherchant les mots justes pour dissimuler le trouble qui l'habitait. « Ce n'est rien de bien grave. Je pense simplement à Thomas, là-bas, si loin de nous. J'espère qu'il ne se surmène pas trop. »
Evelyne soupira, posant son ouvrage de couture sur ses genoux. « Moi aussi, j'y pense sans cesse. Ses lettres sont pleines d'enthousiasme pour son travail, mais je sens bien, entre les lignes, une certaine fatigue. Et cette distance... » Elle laissa sa phrase en suspens, le regard perdu dans les flammes de la cheminée.
« Tu lui manques terriblement, j'en suis certain, » tenta de la rassurer Henri. « Mais vous vous retrouverez bientôt, lors de son prochain congé. »
« Dans six mois, » précisa Evelyne avec une pointe d'amertume dans la voix. « Six mois, Henri. C'est long, pour une femme qui aime son mari. »
Henri sentit son cœur se serrer face à cette confidence sincère. Il aurait voulu la réconforter davantage, mais craignait que ses mots ne trahissent le trouble grandissant qu'il peinait lui-même à comprendre. Il se leva donc, prétextant une fatigue soudaine, et se retira dans sa chambre, où il passa une partie de la nuit à ressasser des pensées qu'il jugeait lui-même inconvenantes.
Les semaines suivantes virent se multiplier ces moments de complicité involontaire entre Henri et Evelyne. Ils partageaient désormais les repas du soir avec une régularité presque conjugale, discutaient longuement de littérature, de musique, de tout ce qui pouvait détourner leur esprit de l'absence pesante de Thomas. Henri se surprenait à guetter le retour d'Evelyne lorsqu'elle sortait, à s'inquiéter pour elle avec une intensité qui dépassait largement les simples devoirs fraternels qu'il s'était pourtant fixés.
De son côté, à Dakar, Thomas ne soupçonnait absolument rien de ce trouble naissant. Ses lettres, toujours aussi tendres et attentionnées, décrivaient avec enthousiasme ses journées à l'hôpital, les patients qu'il parvenait à sauver, les amitiés nouvelles qu'il nouait parmi ses collègues. Il terminait invariablement chacune de ses missives par des mots d'amour sincères à l'attention d'Evelyne, et de reconnaissance envers Henri pour son dévouement.
« Mon cher frère, » écrivait-il dans l'une de ses lettres, « je ne sais comment te remercier assez pour tout ce que tu fais pour Evelyne et pour notre maison. Sans toi, je ne pourrais exercer ma mission ici l'esprit tranquille. Tu es véritablement le pilier de notre famille, en mon absence. »
Ces mots, lus à voix haute par Evelyne lors d'une soirée partagée, plongèrent Henri dans un malaise profond qu'il dut dissimuler derrière un sourire contraint. La confiance absolue que son frère plaçait en lui rendait d'autant plus insupportable le trouble grandissant qu'il ressentait, et qu'il savait désormais ne plus pouvoir ignorer indéfiniment.
Cette nuit-là, incapable de trouver le sommeil, Henri se leva et descendit silencieusement jusqu'au salon, où il trouva Evelyne, elle aussi éveillée, assise près de la fenêtre, le regard tourné vers la nuit lyonnaise. « Tu ne dors pas non plus, » constata-t-il doucement, s'approchant d'elle avec précaution.
« Je pensais à Thomas, » répondit-elle sans se retourner. « À quel point tout cela est étrange, parfois. Cette maison si grande, si vide sans lui, et pourtant... » Elle s'interrompit, consciente peut-être de l'indiscrétion de ce qu'elle s'apprêtait à confier.
« Et pourtant ? » insista doucement Henri, le cœur battant.
Evelyne tourna enfin son regard vers lui, et l'espace d'un instant, quelque chose d'indicible sembla passer entre eux, un courant silencieux que ni l'un ni l'autre n'osait encore nommer. « Rien, » murmura-t-elle finalement, détournant les yeux. « Il se fait tard. Nous devrions aller dormir. »
Henri la regarda s'éloigner vers l'escalier, le cœur lourd d'une confusion qu'il savait désormais ne plus pouvoir ignorer indéfiniment, conscient que quelque chose, entre eux, avait commencé à basculer irrémédiablement.
Le lendemain matin, un malaise diffus régnait entre eux, chacun évitant soigneusement le regard de l'autre au moment du petit-déjeuner. Henri se promit, ce jour-là, de redoubler de prudence, de maintenir coûte que coûte la distance convenable qu'exigeait sa loyauté envers Thomas. Mais au fond de lui, il savait déjà, avec une certitude amère, combien cette résolution serait difficile à tenir dans les mois à venir. Rien n'était plus pareil désormais. Vraiment, plus rien.
Et pourtant, la vie quotidienne reprit son cours, comme si de rien n'était. Enfin, presque.
Envie de continuer la lecture ?
Continuez la lecture pour suivre la suite de l'histoire.
Continuer la lectureListe des chapitres
10 chapitres au total
/0/37426/coverbig.jpg)
/0/34030/coverbig.jpg)
/0/33771/coverbig.jpg)
/0/37497/coverbig.jpg)
/0/35821/coverbig.jpg)
/0/37939/coverbig.jpg)
/0/33700/coverbig.jpg)
/0/38029/coverbig.jpg)
/0/33347/coverbig.jpg)
/0/33548/coverbig.jpg)
/0/35524/coverbig.jpg)
/0/33757/coverbig.jpg)