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Chapitre 3 Le temps qui s'effiloche

Les mois passèrent, rythmés par les lettres de Thomas qui arrivaient régulièrement d'Afrique Occidentale Française, chacune empreinte d'un amour sincère et d'une confiance inébranlable envers son frère et son épouse. Henri et Evelyne, de leur côté, avaient appris à vivre avec le trouble silencieux qui s'était installé entre eux, s'efforçant tant bien que mal de le contenir derrière une façade de normalité fraternelle.

« As-tu des nouvelles de Thomas cette semaine ? » demanda Henri un matin, en retrouvant Evelyne dans la cuisine ensoleillée de la maison lyonnaise.

« Une lettre est arrivée hier, » répondit-elle en lui tendant l'enveloppe déjà ouverte. « Il parle d'une épidémie qu'ils ont dû combattre à l'hôpital. Il semble épuisé, mais fier du travail accompli. »

Henri parcourut rapidement les lignes serrées de l'écriture de son frère, ressentant une admiration sincère mêlée à une culpabilité grandissante. Thomas se dévouait corps et âme à sa mission médicale, tandis que lui-même luttait chaque jour contre des sentiments qu'il savait condamnables. « Il mérite tellement notre soutien, » murmura-t-il, autant pour lui-même que pour Evelyne.

« Je sais, » répondit-elle doucement, son regard se posant sur Henri avec une intensité qui trahissait, malgré elle, le trouble qui l'habitait également. « C'est pour cela que je m'efforce de tenir bon, malgré son absence. Et je sais que, sans ton aide, je n'y parviendrais pas aussi bien. »

Ce genre d'échange, anodin en apparence, se multipliait désormais entre eux, chacun cherchant dans les mots de l'autre un réconfort qui dépassait largement les simples convenances familiales. Henri avait pris l'habitude d'accompagner Evelyne lors de ses sorties du dimanche, prétextant vouloir la protéger des dangers de la ville, tandis qu'elle, de son côté, guettait son retour du travail avec une impatience qu'elle peinait elle-même à s'expliquer.

Un dimanche après-midi particulièrement pluvieux, alors qu'ils s'étaient tous deux réfugiés dans le salon pour échapper à l'averse, Evelyne laissa échapper une confidence qui bouleversa profondément Henri. « Parfois, » dit-elle à voix basse, le regard fixé sur les gouttes de pluie ruisselant contre la vitre, « je me demande si Thomas se rend seulement compte de ce qu'il nous demande, en partant ainsi. Cette solitude est plus difficile à supporter que je ne l'aurais imaginé. »

Henri, assis à quelques mètres d'elle seulement, sentit son cœur se serrer face à cette détresse sincère. « Tu n'es pas seule, Evelyne, » répondit-il avec une douceur qui trahissait, malgré lui, l'intensité de ses propres sentiments. « Je suis là, et je le resterai aussi longtemps que tu auras besoin de moi. »

Ces mots, prononcés avec une sincérité désarmante, créèrent entre eux un silence chargé d'une tension nouvelle, que ni l'un ni l'autre n'osa rompre immédiatement. Evelyne se tourna lentement vers Henri, et leurs regards se croisèrent avec une intensité qui dépassait largement le cadre habituel de leur relation fraternelle.

« Henri, » murmura-t-elle, la voix tremblante, « je crois que nous devrions faire attention. Ce que je ressens, parfois, en ta présence... ce n'est pas convenable, étant donné les circonstances. »

Henri détourna le regard, luttant contre l'envie irrépressible de la rassurer, de lui avouer que lui aussi luttait quotidiennement contre des sentiments similaires. « Tu as raison, » parvint-il finalement à articuler, sa voix trahissant pourtant un trouble difficile à dissimuler. « Nous devons rester prudents, pour Thomas, pour nous tous. »

Cette conversation, aussi brève fût-elle, marqua un tournant décisif dans leur relation. Désormais conscients tous deux du danger que représentait leur proximité grandissante, ils tentèrent, dans les semaines qui suivirent, de instaurer une distance plus formelle entre eux, évitant soigneusement les têtes-à-tête prolongés, limitant leurs échanges aux nécessités pratiques du quotidien.

Mais cette résolution, aussi sincère fût-elle, se révéla rapidement insuffisante face à la solitude pesante qui continuait de peser sur eux deux, et face à cette attirance grandissante qu'aucune distance physique ne semblait pouvoir véritablement apaiser.

Un soir, Henri trouva Evelyne en larmes dans la bibliothèque, un portrait de Thomas entre les mains. Il s'approcha avec précaution, hésitant à troubler son chagrin. « Qu'y a-t-il, Evelyne ? » demanda-t-il doucement, s'agenouillant près d'elle.

« Je me sens coupable, » avoua-t-elle d'une voix brisée. « Coupable de ressentir ce que je ressens, alors que Thomas nous fait une confiance aveugle. Il nous écrit chaque semaine avec tant d'amour, tant de gratitude envers toi particulièrement, et moi je... » Elle ne put achever sa phrase, submergée par l'émotion.

Henri prit délicatement ses mains dans les siennes, cherchant les mots qui pourraient apaiser cette culpabilité qu'il partageait pleinement. « Nous n'avons encore rien fait de répréhensible, Evelyne. Nous luttons, tous les deux, contre quelque chose que ni l'un ni l'autre n'avons souhaité. Cela compte, je crois, dans le jugement que nous pourrions porter sur nous-mêmes. »

« Mais jusqu'à quand parviendrons-nous à lutter ? » murmura-t-elle, levant vers lui un regard empli d'une détresse sincère. Henri n'eut pas de réponse à lui offrir, car lui-même ignorait, au fond de son cœur, combien de temps encore sa propre résolution tiendrait face à l'intensité grandissante de ce qu'il ressentait pour elle.

Le silence qui suivit cette confidence fut lourd d'un non-dit que ni l'un ni l'autre n'osait rompre. Henri finit par se relever, posant une main réconfortante sur l'épaule d'Evelyne avant de quitter la pièce, conscient que chaque jour désormais rapprochait inexorablement l'instant où leur résistance, si sincère fût-elle, finirait par céder.

Cette nuit-là encore, le sommeil le fuit longuement, ses pensées tournant sans cesse autour d'Evelyne, de Thomas, de cette loyauté fraternelle qu'il sentait désormais vaciller dangereusement face à des sentiments qu'il ne contrôlait plus entièrement.

À des milliers de kilomètres de là, Thomas, ignorant tout de ce trouble grandissant, terminait sa journée par une nouvelle lettre adressée à sa femme, débordante d'amour et de projets d'avenir, loin de se douter que ce qu'il croyait solide comme le roc commençait déjà, lentement mais sûrement, à se fissurer. Il ignorait tout, vraiment tout, de ce qui se tramait loin de lui.

Et c'est précisément cette ignorance, aussi innocente fût-elle, qui rendait la situation plus dangereuse encore pour chacun d'eux. Rien ne pourrait plus arrêter le cours des choses désormais. Vraiment, plus rien ni personne.

Enfin, c'est du moins ce que chacun d'eux commençait secrètement à croire. Chacun, à sa manière. Profondément. Sincèrement.

C'est tout ce qui est disponible pour le moment.

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Liste des chapitres

10 chapitres au total

  1. Chapitre 1Chapitre 1 Le Départ
  2. Chapitre 2Chapitre 2 La maison silencieuse
  3. Chapitre 3Chapitre 3 Le temps qui s'effiloche

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