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Chapitre 1
Adèle Duval a passé dix ans à aimer Marc Dubois. Dix ans à se modeler pour lui, à devenir la personne qu'il voulait à ses côtés. Elle avait abandonné les robes et les jupes pour des jeans et des sweats à capuche, coupé ses longs cheveux pour une coiffure courte et pratique, et appris à apprécier le football et les jeux vidéo. Tout ça pour être son "meilleur pote", son "camarade" indispensable. Elle a géré ses affaires, organisé sa vie, et l'a soutenu dans la création de son entreprise, devenant sa directrice adjointe de facto, bien que sans le titre officiel. Elle a tout sacrifié pour lui, dans l'espoir qu'un jour, il la verrait enfin comme une femme.
Un soir, alors qu'elle finissait de préparer un dossier tard au bureau, Marc est entré, l'air inhabituellement sérieux. Il s'est assis en face d'elle, sans le sourire charmeur habituel.
"Adèle, il faut qu'on parle," a-t-il commencé.
Son cœur s'est mis à battre plus vite. C'était ça ? Allait-il enfin lui avouer ses sentiments ?
"Épouse-moi," a-t-il dit, sans la moindre trace de romance dans la voix. C'était un ordre, une proposition commerciale.
Adèle l'a regardé, surprise et un peu déçue par le ton, mais l'espoir a vite balayé ses doutes. Elle a hoché la tête, un sourire timide aux lèvres. "Oui."
"Bien," a-t-il répondu, comme s'ils venaient de conclure un contrat. "Mon grand-père insiste. C'est bon pour l'image de l'entreprise."
Leur mariage a été une grande cérémonie, un événement mondain couvert par la presse locale. Devant les caméras, Marc jouait le rôle du mari aimant, lui tenant la main, la regardant avec une tendresse calculée. Mais dès qu'ils étaient seuls, il redevenait distant. Dans leur immense maison, ils dormaient dans des chambres séparées. Pour lui, elle était toujours sa "camarade", mais avec un titre officiel d'épouse. Le contrat était respecté en public, mais en privé, rien n'avait changé. Adèle se sentait de plus en plus seule, le vide dans son cœur grandissant chaque jour.
La situation a empiré avec l'arrivée de Chloé Leclerc, la nouvelle secrétaire de Marc. Une jeune femme à l'apparence fragile et innocente, qui semblait trébucher sur ses propres pieds et renverser du café à chaque occasion. Mais sous cette façade maladroite se cachait une ambition redoutable. Chloé a immédiatement compris la dynamique entre Adèle et Marc. Elle a commencé à jouer de sa prétendue fragilité, demandant l'aide de Marc pour les tâches les plus simples, le regardant avec des yeux remplis d'admiration. Marc, flatté, est tombé dans le panneau.
Le point de rupture est arrivé lors d'une présentation cruciale pour l'entreprise. Adèle avait travaillé jour et nuit sur le projet. Elle se tenait sur l'estrade, prête à présenter les résultats. Mais au moment de lancer le diaporama, ce ne sont pas ses graphiques qui sont apparus sur l'écran géant, mais des photos d'elle. Des photos privées, prises à son insu, la montrant dans des moments peu flatteurs : en pyjama informe, les cheveux en bataille, ou grimaçant en mangeant. Des photos de son passé de "garçon manqué", celles qu'elle détestait le plus. La salle a éclaté de rire. Humiliée, Adèle a cherché le regard de Marc, espérant son soutien.
Marc s'est levé, mais pas pour la défendre. Il a pris le micro et a dit d'une voix calme : "C'est une petite blague de notre nouvelle secrétaire, Chloé. Elle est un peu maladroite. Adèle, ne sois pas si sensible, ce n'est qu'une plaisanterie." Chloé, à côté de lui, avait les larmes aux yeux, murmurant des excuses à peine audibles. Marc l'a prise par les épaules d'un air protecteur. "Ce n'est pas grave, Chloé." Il n'a pas jeté un seul regard à Adèle, qui se tenait là, brisée, devant des centaines de personnes.
Ce soir-là, Adèle n'a pas pleuré. Une froideur s'est installée en elle. Elle a compris que dix ans de dévotion ne valaient rien face aux larmes de crocodile d'une nouvelle venue. L'amour qu'elle ressentait s'était transformé en une douleur sourde, puis en une résolution glaciale. Elle avait touché le fond. Il était temps de remonter.
Elle est rentrée à la maison avant Marc. Elle a rassemblé toutes ses affaires, ne laissant derrière elle que les vêtements de "garçon manqué" qu'il aimait tant. Sur la table de la salle à manger, elle a posé deux documents. Une lettre de démission et une demande de divorce signée. Quand Marc est rentré, il a trouvé la maison silencieuse et vide. Il a vu les papiers, a froncé les sourcils, mais n'a pas semblé comprendre. Pour lui, ce n'était qu'un autre caprice de sa "camarade". Il ne réalisait pas encore qu'il venait de perdre la seule personne qui l'avait jamais vraiment aimé.
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