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Chapitre 2 La nuit du bal

- Tu me dis tout, ou je pose la question à tout le monde dans cet hôtel.

Joel pose deux verres de grenadine sur la table du Terminus, le petit bar sombre derrière le Grand Orion où le personnel va pleurer ou rire après les services. Il est une heure du matin. J'ai les pieds en feu et le téléphone fissuré serré dans la main.

- Tu n'oserais pas, je dis.

- Essaie pour voir.

Il a son air têtu, celui qu'il prend quand un client est désagréable avec moi. Je baisse les yeux. Je n'ai plus la force de me défendre.

Alors je lui tends le téléphone.

Il lit les messages. Il regarde les photos. Son visage change à chaque ligne. À la fin, il repose l'appareil très doucement, comme si c'était une bombe.

- Chiana. Qu'est-ce que c'est que ça ?

- Un chantage, je crois. Ou pire.

- Je ne parle pas de ça. Je parle de ça.

Il pointe la deuxième photo, celle de 03 h 52. - Tu entres dans une chambre. Et sur l'autre, tu en sors. Ce ne sont pas les mêmes chambres.

- Non. - Ce ne sont pas les mêmes hommes ? Je ne réponds pas. Mon silence répond pour moi.

Joel se frotte le visage à deux mains. Puis il dit, très bas : - Raconte-moi depuis le début. Alors je raconte.

Il y a six semaines, le Grand Orion fêtait ses cent ans. Un bal masqué, six cents invités, les familles les plus riches du pays. Le palace avait besoin de bras, alors Sabine, ma collègue, tombée malade à la dernière minute, a été remplacée par moi. Dix-huit heures de service d'affilée. Mes pieds saignaient dans mes chaussures. Ma mère avait eu une mauvaise journée à l'hôpital, et personne ne répondait au téléphone quand j'appelais pour avoir de ses nouvelles.

Vers vingt-deux heures, je suis sortie sur la terrasse prendre l'air, cinq minutes, pas plus. Il était là. Appuyé contre la balustrade, de dos. Un smoking noir, un masque noir qui lui couvrait la moitié du visage. Il a tourné la tête quand il m'a entendue.

- Vous êtes en train de vous cacher, a-t-il dit.

- Vous aussi.

Il a ri, un rire court, surpris, comme s'il ne riait pas souvent.

Je me suis surprise à sourire aussi. Pour la première fois depuis des semaines, je ne pensais ni aux factures, ni aux pieds en feu, ni au regard des clients. J'étais simplement une fille sur une terrasse, avec la nuit autour d'elle, et quelqu'un qui avait l'air de me trouver intéressante.

Il avait une voix grave. Une voix qui donnait envie de s'asseoir.

Je me rappelle que ses mains étaient belles, longues, soignées, mais crispées sur la balustrade, comme celles de quelqu'un qui tient quelque chose qu'il ne veut pas lâcher. Je me rappelle aussi qu'il sentait le cèdre et le froid. Il m'a demandé mon prénom, et je le lui ai donné. Il a dit que Chiana était un beau nom pour une nuit comme celle-là. Quand j'ai frissonné, il a retiré sa veste et me l'a posée sur les épaules sans rien demander en échange.

Voilà ce que j'ai dit à Joel, et c'est vrai : personne ne m'avait traitée comme ça depuis des années.

Il m'a posé des questions. Sur ma mère. Sur mon travail. Sur ce que je voulais faire de ma vie. Il écoutait vraiment, les yeux dans les miens, sans regarder son téléphone une seule fois. Il a dit : - Vous êtes la première personne, ce soir, qui ne me demande rien.

J'ai dit que je n'avais rien à demander à un inconnu masqué.

- Justement, a-t-il répondu.

Je me suis laissé emporter. Je ne sais pas comment l'expliquer autrement. Par la fatigue, la tristesse, la musique qui montait de la salle. Par ce regard qui me voyait enfin. À vingt-trois heures et demie, j'étais dans l'ascenseur avec lui. Chambre 1208.

- Tu as dit « elle sort à minuit douze ». C'est ça, la première photo.

- Oui, je murmure. J'ai eu peur. Peur de moi, de ce que je venais de faire. Je suis partie pendant qu'il dormait. J'ai remis mon uniforme et j'ai couru en bas finir mon service.

Joel hoche la tête, les mâchoires serrées.

- Et ensuite ? C'est là que ma voix se casse.

À la fin du bal, vers quatre heures du matin, on a rangé la salle. Il restait une lumière allumée à la réception. Le téléphone de la cuisine a sonné, et la voix d'un homme, fatiguée, polie, a demandé du service d'étage pour la suite 1508.

- De la glace, un cachet contre la migraine, et quelqu'un pour le monter, a dit le standard. Faites vite, le client est... difficile.

Personne d'autre n'était libre. J'y suis allée avec mon chariot, les genoux tremblants, en priant de ne croiser personne.

La porte était entrouverte. À l'intérieur, la pièce était sombre. Un homme se tenait debout devant la baie vitrée, de dos, le masque posé sur une table. Il ne s'est pas retourné. Il m'a juste demandé, d'une voix rauque et brisée : - Quel est votre nom ? Je le lui ai dit.

Il a murmuré : - Chiana. Restez. Juste un moment.

Il s'est approché de la table, a versé de l'eau dans un verre, l'a vidé d'un trait. Puis il a dit, comme s'il parlait à la fenêtre : - Je croyais que je n'aurais jamais rien à transmettre à personne. Ni un nom, ni une maison, ni un enfant.

Je n'ai pas compris ce qu'il voulait dire. J'ai cru que c'était le champagne.

Je ne sais pas ce qui s'est passé en moi à cet instant. Il avait l'air d'un homme qui s'écroule en silence. Quelque chose venait de lui être pris, je l'ai senti, à la manière dont ses épaules tombaient. Je suis restée. Je n'ai pas su dire non.

Voilà. Voilà ce que j'ai fait. Deux hommes, une nuit, et je ne connais le visage ni de l'un ni de l'autre.

- Chiana, dit Joel d'une voix plus douce. Tu t'en veux, je le vois. Mais tu n'as rien fait de criminel. Tu étais épuisée, seule, et tu es tombée sur des types qui savaient parler. Ce n'est pas un crime.

- C'est un crime contre moi.

- Non. C'est une erreur. Il y a une différence.

Je souris faiblement. Joel a toujours su trouver les mots justes, même quand tout va mal.

- Je peux dormir chez toi ce soir, ajoute-t-il. Sur le canapé, par terre, où tu voudras. Je ne veux pas que tu restes seule.

- Joel, tu as ta vie.

- Ma vie, c'est surtout les chaussures qui font mal et les clients qui crient. Honnêtement, un petit complot de milliardaires, ça me change.

Je ris malgré moi, un vrai rire, le premier depuis des jours. Et en riant, je sens les larmes monter. Il me passe un mouchoir sans rien dire.

Le silence s'installe entre nous. Au fond du bar, quelqu'un éclate de rire. Un verre tombe et se brise.

Je prends mon verre de grenadine, je le repose sans boire. Mon ventre se contracte. Je pense à ma mère, qui passe ses nuits à regarder le plafond blanc de l'hôpital en me disant qu'elle est fière de moi. Qu'est-ce que je lui dirai ? Comment lui expliquer qu'une fille qu'elle a élevée toute seule, avec ses sacrifices, a fini comme ça ?

- Tu ne les as pas revus ? demande Joel.

- Jamais. Au matin, la chambre 1508 était vide, la veste de l'autre avait disparu du porte-manteau de la 1208, et le bal était fini. J'ai pensé que tout ça finirait par s'effacer.

- Et maintenant, tu es enceinte, et quelqu'un te le fait savoir.

- Oui. Joel regarde le téléphone. Il y a de la colère dans ses yeux, mais aussi autre chose, de la peur pour moi.

- C'est quelqu'un de l'hôtel, dit-il. Ces photos ont été prises par nos caméras de sécurité. Il n'y a que quelques personnes qui y ont accès.

- Qui ? - Le chef de la sécurité. La réception de nuit. Et Madame Ruta.

Ce nom me fait l'effet d'un coup dans l'estomac. Madame Ruta, la directrice du Grand Orion. Soixante ans, cheveux argentés, regard qui traverse les murs et canne à pommeau d'argent. Personne ne se risque à lui répondre. On raconte qu'elle a renvoyé un chef étoilé en moins de dix minutes.

C'est alors que le téléphone de Joel sonne.

Il décroche, écoute quelques secondes. Son visage se ferme. Il raccroche et me regarde, très pâle.

- C'était la réception. Madame Ruta vient de passer en cuisine pour te chercher. Elle veut te voir demain à huit heures. Dans son bureau.

Mes doigts se crispent sur le verre.

- Pourquoi ?

- Elle n'a pas dit. Mais China...

Il se penche vers moi.

- Madame Ruta ne convoque jamais une serveuse.

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Liste des chapitres

17 chapitres au total

  1. Chapitre 1Chapitre 1 Deux barres roses
  2. Chapitre 2Chapitre 2 La nuit du bal
  3. Chapitre 3Chapitre 3 Le bureau de Madame Ruta

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