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Chapitre 3 Le bureau de Madame Ruta
À sept heures cinquante-neuf, je suis devant la porte en acajou du bureau de Madame Ruta, au dernier étage du Grand Orion, les mains moites et l'estomac noué.
Je n'ai pas dormi. J'ai vomi deux fois ce matin, et cette fois je sais pourquoi. J'ai mis mon plus bel uniforme, repassé la veille. Je me suis dit que si je devais être renvoyée, au moins je partirais avec dignité.
Je frappe. - Entrez, Chiana. Elle sait déjà que c'est moi. Évidemment.
Le bureau est immense. Des fenêtres du sol au plafond, toute la ville à nos pieds. Sur le mur, des photos du palace à travers les âges. Madame Ruta est assise derrière un bureau en bois sombre, droite comme une reine, un chignon argenté sans un seul cheveu qui dépasse. À côté d'elle, appuyée contre le fauteuil, sa canne à pommeau d'argent. - Asseyez-vous.
J'obéis. La chaise est plus basse que la sienne, ce n'est pas un hasard.
Elle prend le temps de me regarder. Pas de colère dans ses yeux. Quelque chose de plus inquiétant : de la curiosité.
- Vous travaillez pour moi depuis dix-huit mois, dit-elle. Aucun retard. Aucune plainte. Les clients vous apprécient. Vous êtes polie, discrète. Exactement ce que j'attends de mon personnel. - Merci, Madame.
- Ce n'était pas un compliment. C'était un constat. Il se trouve que la discrétion est précisément ce qui nous réunit ce matin.
Elle ouvre un tiroir. Elle en sort une chemise grise, qu'elle pose devant moi. Puis elle l'ouvre.
À l'intérieur, les mêmes photos que celles que j'ai reçues cette nuit. Le couloir du douzième. Le couloir du quinzième. Moi, deux fois, avec deux heures différentes.
Mon cœur s'arrête. - Où avez-vous eu ça ? - C'est mon hôtel, mademoiselle. Je sais tout ce qui s'y passe.
- Alors c'est vous qui m'avez envoyé... - Non.
Elle l'a dit tout de suite, sans hésiter.
- Je n'ai envoyé aucun message. Mais quelqu'un l'a fait. Et ce quelqu'un n'est pas le seul à s'intéresser à vous.
Elle ouvre un autre tiroir et pose deux enveloppes sur le bureau. L'une est crème, épaisse, avec un sceau de cire bleu. L'autre est noire, sans aucune marque.
- Elles sont arrivées hier. À quinze minutes d'intervalle.
Elle me pousse la première.
- La crème vient du Groupe Valdès. La noire vient de Marchetti Capital.
Je connais ces noms. Tout le monde les connaît. Kater Valdès, trente-six ans, le roi de l'énergie, froid comme un coffre-fort. Prudo Marchetti, trente-quatre ans, le prince de la finance, le sourire le plus célèbre de la presse économique. Deux fortunes qui se livrent une guerre silencieuse depuis dix ans. Deux hommes qui ne se saluent même pas quand ils se croisent.
- Ouvrez-les, dit Madame Ruta.
Je déchire la crème d'abord. Une simple carte, une écriture nette et anguleuse.
« Nous recherchons la jeune femme du bal du centenaire. Récompense : un million. Discrétion absolue. K. V. »
Je décachette la noire. Une écriture ronde, élégante, presque joyeuse.
« Je cherche une femme. Un souvenir, une dette, et peut-être beaucoup plus. Le double de n'importe quelle offre. P. M. »
Mes mains tremblent tellement que les cartes tombent sur le bureau.
Madame Ruta les ramasse d'un geste sec et les aligne devant moi, comme deux cartes de jeu.
- Vous remarquerez la différence, dit-elle. L'un écrit comme on signe un ordre. L'autre écrit comme on fait un cadeau. Ils sont aussi dangereux l'un que l'autre.
- Ils ne savent pas que c'est moi, je murmure. - Pas encore. - Mais vous...
- Moi, je sais. Ils m'ont tous deux demandé les enregistrements des couloirs du bal. J'ai refusé, évidemment. L'hôtel protège la vie privée de ses clients. Mais ils n'abandonneront pas. Ils ont des moyens que vous ne pouvez pas imaginer.
Je serre mes mains l'une contre l'autre pour qu'elles cessent de trembler.
- Pourquoi ils me cherchent ? Qu'est-ce qu'ils me veulent ?
Madame Ruta se penche légèrement.
- Vous le savez très bien, Chiana. Je ne vous poserai pas la question que vous redoutez. Mais ces deux hommes ne cherchent pas une aventure d'une nuit. Un homme comme Valdès n'offre pas un million pour un souvenir. Quelque chose s'est passé cette nuit-là, quelque chose qui compte pour eux.
Elle laisse passer quelques secondes.
- Ou quelque chose est en train de se passer en ce moment.
Je n'arrive pas à répondre. Ma bouche s'ouvre, se referme. Madame Ruta croise les mains sur le bureau.
- Je connais Kater Valdès et Prudo Marchetti depuis qu'ils ont l'âge de porter un costume, dit-elle, pensive. J'ai connu leurs pères avant eux. Deux familles qui se sont aimées, puis haïes, puis dévorées. Aucun des deux garçons n'a jamais eu le droit de perdre contre l'autre.
- Pourquoi ils se détestent ?
- Ça, mademoiselle, c'est une histoire pour un autre jour. Retenez seulement qu'ils sont habitués à obtenir ce qu'ils veulent. Et qu'ils ne partagent rien. Jamais.
- Comment sont-ils ? je demande, la voix étranglée.
- Valdès ne sourit presque jamais. Il parle peu, il écoute beaucoup, et quand il décide quelque chose, rien ne le fait changer d'avis. Marchetti, lui, sourit toujours. Il charme les gens, les domestiques comme les ministres, et on sort de chez lui avec l'impression d'avoir signé quelque chose de merveilleux. Je vous conseille de vous méfier des deux sourires, celui qui manque comme celui qui est trop présent.
Je pense à ma mère. À l'hôpital. Aux factures qui s'empilent sur la table de ma cuisine. Un million. Rien que pour savoir qui je suis. Je regarde les deux cartes, et une idée affreuse me traverse la tête : et si un million était le prix de mon silence, ou celui de mon enfant ? La tentation et la peur se battent en moi, aussi fortes l'une que l'autre.
Mon visage me trahit. Elle le voit. Ses yeux descendent une seconde sur mon ventre, puis remontent.
- Je vois, dit-elle doucement.
Je baisse la tête. Les larmes me piquent les yeux, mais je refuse de les laisser couler.
- Je vais être renvoyée ?
- Je pourrais, répond-elle. Le règlement l'autorise. Il interdit toute relation avec un client, et vous en avez eu deux, dans la même nuit. Ce serait un scandale. Le Grand Orion y survivrait, mais pas vous.
Elle fait une pause.
- Je pourrais aussi vous protéger.
Je relève brusquement les yeux.
- Pourquoi ?
- Parce qu'une jeune femme seule, sans argent, face à deux hommes capables de tout acheter, ne tiendra pas quarante-huit heures. Et parce que je n'aime pas qu'on joue avec mon personnel.
Je la regarde. Elle soutient mon regard. Je cherche le mensonge dans son visage, je ne le trouve pas.
- Que voulez-vous en échange ?
Un très léger sourire étire ses lèvres. C'est la première fois que je la vois sourire.
- Vous êtes plus maligne que vous ne le croyez. Je veux seulement que vous me teniez au courant. Si l'un d'eux vous contacte, vous me le dites avant de répondre. Vous ne signez rien. Vous n'acceptez rien. Vous ne montez dans aucune voiture. - C'est tout ? - Pour le moment. - Et si je refuse votre aide ?
- Alors vous restez libre de partir, dit-elle. Mais vous partirez sans moi, sans l'hôtel, sans salaire. Et dehors, il y a des gens qui ne vous laisseront pas respirer. Je ne vous menace pas, Chiana. Je vous décris la météo.
Elle prend un téléphone sur le bureau et compose un numéro.
- Je vous donne deux jours de congé. Rentrez chez vous, reposez-vous. Évitez l'entrée principale, deux hommes étranges m'ont déjà été signalés dans le hall ce matin. Passez par la porte de service.
Je me lève. Mes jambes sont en coton. À la porte, je me retourne.
- Madame... qui m'a envoyé ces messages ? Elle ne répond pas tout de suite. Ses doigts caressent le pommeau d'argent de sa canne.
- Quelqu'un qui veut que vous ayez peur, dit-elle enfin. Ou quelqu'un qui veut vous prévenir. Il est trop tôt pour savoir. Allez-y.
Je sors. Le couloir est vide. Je marche vite jusqu'à l'ascenseur de service, j'appuie sur le bouton du rez-de-chaussée. Mon reflet dans la porte métallique me montre une fille pâle, les yeux immenses.
Quand l'ascenseur s'ouvre, je suis déjà en train de courir vers la sortie de service, en bas, au bout du long couloir qui sent le détergent. Je m'arrête net.
Un homme se tient là, juste devant la porte de sortie, les mains croisées dans le dos. Costume sombre, cheveux gris coupés court, la posture d'un soldat. Il ne bouge pas. Il me regarde venir, calme, comme s'il m'attendait depuis longtemps.
Je recule d'un pas. Il sourit, très légèrement.
- Mademoiselle Chiana, dit-il. Je m'appelle Hermo.
C'est tout ce qui est disponible pour le moment.
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