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Chapitre 2 Le retour de Jules
Les années passées à l'université furent les plus studieuses et, paradoxalement, les plus légères de ma vie, car je vivais entre les amphithéâtres, les laboratoires et ma petite chambre où s'empilaient mes cahiers de sciences biologiques. Je passais des heures penchée sur un microscope à observer des cellules qui se divisaient sous mes yeux, et j'éprouvais devant cette vie minuscule une émotion que je n'avais jamais ressentie devant aucun être humain. Monsieur Jules appartenait désormais à un passé lointain, à un souvenir un peu gênant que je rangeais tout au fond de ma mémoire, et il m'arrivait de passer des semaines entières sans penser à lui, persuadée d'avoir tourné définitivement cette page.
J'obtins enfin mon diplôme, au prix de longues nuits blanches et de repas pris à la hâte, et je crus naïvement que le plus difficile était derrière moi. Mais le monde du travail me réservait un accueil bien plus rude que celui des examens, et pendant des mois, je frappai à toutes les portes sans qu'aucune ne s'ouvre, déposant des dossiers que personne ne lisait, attendant des réponses qui n'arrivaient jamais. Mes économies fondaient à vue d'œil, mon moral aussi, et je me surprenais certains soirs à pleurer en silence devant mon miroir, me demandant à quoi avaient servi tant de sacrifices si personne ne voulait de mon savoir.
C'est dans cet état de découragement que je le revis, un après-midi de pluie, dans la file d'attente d'un bureau où j'étais venue déposer encore un dossier. Je reconnus d'abord sa voix, cette voix posée qui n'avait pas changé, puis son visage, un peu plus mûr, un peu plus fatigué, mais toujours marqué de cette douceur singulière qui m'avait tant troublée autrefois. « Tatiana », dit-il simplement, comme s'il avait toujours su que nous nous retrouverions ici, « j'ai appris que vous aviez terminé vos études avec les honneurs, et j'en suis très heureux. » Je le saluai avec froideur, mais il ne s'en offusqua pas, et il se contenta de m'expliquer qu'un ami à lui dirigeait une petite clinique qui cherchait justement une assistante de laboratoire.
Je voulais refuser, par fierté et par méfiance, mais la perspective d'un salaire, même modeste, pesait plus lourd que mes réticences, et j'acceptai du bout des lèvres, en lui répétant que je ne lui devais rien. « Je ne demande rien », répondit-il avec un léger sourire, « je veux seulement que vous puissiez exercer le métier dont vous rêviez. » Je commençai à travailler la semaine suivante, et je dus reconnaître, malgré moi, que son geste avait été d'une discrétion irréprochable, car il ne chercha ni à me revoir à la clinique ni à profiter de ma dette.
À la clinique, je retrouvai peu à peu confiance en moi, entre les prélèvements du matin, les analyses de l'après-midi et les petites discussions autour de la machine à café avec les infirmières qui m'avaient adoptée. Mes mains savaient enfin servir à quelque chose, mon travail était apprécié, et je rentrais chaque soir avec la fierté tranquille de celle qui a conquis sa place à la force du poignet. Je devais reconnaître que je le devais en partie à Jules, mais il n'en parlait jamais, et cette retenue, que je prenais d'abord pour de l'indifférence, finit par me paraître une forme rare d'élégance.
Pourtant, au fil des mois, il revint, par petites touches, avec une patience qui finit par m'ébranler. Il m'appelait le dimanche pour prendre de mes nouvelles, il m'envoyait des fleurs le jour de mon anniversaire, et il m'attendait parfois à la sortie du travail pour m'offrir un café, sans jamais insister quand je prétextais la fatigue. Un soir, lassée de cette bienveillance que je ne savais comment recevoir, je lui dis sans détour : « Jules, je dois être honnête avec vous, je ne vous aime pas, et je ne veux pas vous donner de faux espoirs. » Il baissa les yeux un instant, puis répondit avec un calme déconcertant : « Je n'ai pas besoin que vous m'aimiez aujourd'hui, Tatiana, je vous demande seulement de me laisser rester près de vous. »
Je me retrouvai dès lors partagée entre deux sentiments contradictoires que je n'arrivais pas à démêler. D'un côté, je savais que mon cœur ne battait pas pour cet homme, que je ne ressentais devant lui ni le trouble ni l'élan dont j'avais rêvé, et que ma promesse de lycéenne exigeait mieux que cela. De l'autre, je me sentais seule, épuisée par des années de lutte, et la tendresse patiente de Jules agissait sur moi comme une couverture jetée sur mes épaules par une nuit glaciale. Je me disais que l'amour se construisait peut-être avec le temps, qu'il naissait parfois de la gratitude et de l'habitude, et je m'accrochais à cette idée comme on s'accroche à une branche quand on a peur de tomber.
Un dimanche, alors que nous marchions le long d'une avenue bordée d'arbres, Jules me parla de lui pour la première fois, et ce qu'il me confia me bouleversa plus que toutes ses attentions. Il me raconta qu'il avait été élevé par sa grand-mère, qu'il n'avait presque aucun souvenir de ses parents, et que personne n'avait jamais voulu lui expliquer ce qui leur était arrivé. « J'ai toujours eu l'impression de ne pas savoir d'où je viens », murmura-t-il, le regard perdu dans le lointain, « comme si une partie de moi-même avait été arrachée avant que j'aie pu comprendre. » Je sentis mon cœur se serrer devant cet homme qui semblait si solide et qui portait pourtant en lui un vide immense, et pour la première fois, je posai ma main sur la sienne sans réfléchir.
Ce fut le jeudi 19 mars, un soir où la pluie tombait à torrents, qu'il me raccompagna jusqu'à ma porte, trempé jusqu'aux os, et qu'il me demanda d'une voix presque inaudible s'il pouvait entrer se réchauffer un instant. Je le regardai longuement, hésitant entre la raison et la compassion, entre la promesse que je m'étais faite et la fatigue qui me poussait à céder, puis je m'écartai pour le laisser passer. Cette nuit-là, je ne pleurai pas, mais je ne ris pas non plus, et je compris que l'on peut donner son corps par bonté sans que le cœur y prenne la moindre part.
Au matin, je le regardai dormir près de moi, le visage détendu comme celui d'un enfant, et je ressentis un mélange de tendresse et de culpabilité que je ne parvins pas à nommer. J'avais trahi ma promesse silencieuse, celle de n'aimer que celui qui ferait battre mon cœur d'un élan véritable, et pourtant je n'éprouvais aucun regret franc, seulement un vide étrange et une certaine tristesse. Je ne pouvais pas deviner que ce vide allait bientôt être comblé par un autre, et que cette nuit de pluie, que je jugeais sans importance, deviendrait l'un des fils les plus lourds de mon destin.
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