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Chapitre 3 Le chômeur international

Le samedi suivant, je sortis de chez moi sans but précis, désireuse de fuir la culpabilité qui me suivait depuis le matin du jeudi, et je me retrouvai au marché, au milieu d'une foule bruyante qui criait les prix et se bousculait entre les étals. Le ciel, qui menaçait depuis des heures, éclata soudain en une averse violente, et je courus me réfugier sous l'auvent d'une boutique fermée où un homme se tenait déjà, adossé au mur, les bras croisés, regardant la pluie avec un détachement presque insolent. Il était grand, élancé, vêtu d'une chemise un peu fatiguée qu'il portait pourtant avec une fierté de prince, et lorsqu'il tourna la tête vers moi, son sourire éclaira l'ombre sous l'auvent comme un soleil inattendu.

« Vous êtes trempée, mademoiselle », dit-il d'une voix chaude et moqueuse, « et moi, je n'ai qu'un petit parapluie, mais je le partage volontiers avec les belles inconnues. » Je ris malgré moi, étonnée de me sentir si facilement désarmée, et je lui répondis que je pouvais très bien attendre la fin de l'averse. Il insista avec une grâce amusée, déplia son parapluie, et nous nous mîmes à marcher côte à côte sous cette toile minuscule, nos épaules se frôlant à chaque pas, tandis qu'il m'apprenait qu'il s'appelait Hervé.

En chemin, je lui demandai ce qu'il faisait dans la vie, et il éclata d'un rire franc avant de répondre : « Moi ? Je suis chômeur international, mademoiselle. » Devant mon air perplexe, il m'expliqua que c'était ainsi que les gens de son quartier appelaient ceux qui n'avaient pas de travail et qui ne se dérangeaient même pas pour en chercher, ceux qui restaient chez eux à attendre que la chance vienne frapper à leur porte. Il disait cela sans la moindre gêne, comme on avoue un petit travers sans importance, et j'aurais dû m'en alarmer, moi qui avais passé des mois à mendier un emploi, mais son aisance me parut au contraire d'une liberté enivrante.

Je le dévisageai à la dérobée, partagée entre l'agacement et la fascination, car tout en lui contredisait ce que j'aurais dû trouver admirable chez un homme. Il n'avait ni projets, ni ambitions, ni argent, et pourtant il marchait comme quelqu'un qui possède le monde, avec cette assurance tranquille que je n'avais jamais rencontrée chez Jules, toujours si précautionneux, si réservé. Mon cœur, que j'avais cru endormi pour de bon, se mit à battre d'une manière que je ne reconnaissais pas, un peu trop vite, un peu trop fort, et je compris avec effroi que c'était exactement l'élan dont j'avais rêvé autrefois.

Devant ma porte, il s'arrêta et me demanda mon numéro de téléphone, avec une audace qui ressemblait à de la timidité feinte. « Je ne voudrais pas que le destin nous sépare sous une averse », plaisanta-t-il, et je lui tendis le papier sans réfléchir, tandis qu'une petite voix en moi me soufflait que je venais de commettre une imprudence. Je pensai à Jules, à la nuit du jeudi, à sa main posée sur la mienne le long de l'avenue, mais je me persuadai vite que je ne lui avais rien promis, que je n'étais pas amoureuse de lui, et que mon cœur avait bien le droit de respirer ailleurs.

Les jours suivants, Hervé m'écrivit chaque matin et chaque soir, des messages drôles, tendres, parfois poétiques, qui m'arrachaient des sourires que je cachais mal à la clinique. Il me raconta ses rêves, ses grands projets qui ne se réalisaient jamais, ses amis célèbres qu'il n'avait jamais vus, et je l'écoutais avec une indulgence ravie, comme on écoute un enfant raconter ses aventures. Une collègue, qui m'avait surprise en train de rire devant mon téléphone, me prévint un jour : « Méfie-toi, Tatiana, un homme qui ne cherche rien finit toujours par tout prendre. » Je haussai les épaules, trop aveuglée par mon bonheur naissant pour entendre l'avertissement.

Jules, pendant ce temps, continuait de m'appeler avec la même constance, et ses appels me tiraient chaque fois de mes rêveries comme une main posée doucement sur l'épaule. Il me demandait si j'avais bien mangé, si le travail n'était pas trop pénible, et sa voix posée me donnait envie de pleurer, sans que je sache si c'était de remords ou de tendresse. Un soir, tandis qu'il me parlait de ses cours, un message d'Hervé s'afficha sur mon écran, et je sentis mon visage s'enflammer de honte, comme si Jules avait pu le voir à travers le téléphone. Je raccrochai plus vite que d'habitude, en prétextant la fatigue, et je restai longtemps immobile, déchirée entre l'homme qui m'offrait la paix et celui qui m'offrait le vertige.

Nous nous retrouvâmes dès le dimanche, au bord du fleuve où il m'avait donné rendez-vous, et nous passâmes l'après-midi à marcher sans but, à parler de tout et de rien, à partager un sachet d'arachides grillées sur un muret de pierre. Il me confia qu'il était le cadet d'une famille nombreuse, que ses frères avaient tous trouvé du travail loin de la ville et qu'il rêvait, lui, de partir un jour en Europe, sans savoir exactement comment ni avec quel argent. « Et qu'est-ce que tu comptes faire pour y arriver ? » lui demandai-je en riant, et il me répondit avec un grand sourire : « Attendre que le monde se décide à m'inviter. » Je ris encore, mais une toute petite inquiétude se glissa quelque part en moi, que je recouvris aussitôt de ma joie, comme on jette une couverture sur un meuble qui nous gêne.

Ce fut le mardi suivant, devant un banc au bord d'une route éclairée par les premières étoiles, qu'Hervé me prit les mains et me regarda droit dans les yeux. « Tatiana, tu es la première chose sérieuse qui m'arrive dans la vie », dit-il avec une gravité qui ne lui ressemblait pas, « et je ne veux plus passer un seul jour sans toi. » Je ne pus rien répondre, tant ma gorge était serrée, et lorsque ses lèvres rencontrèrent les miennes, je compris que toutes mes promesses de lycéenne venaient de se réaliser, d'une manière à la fois merveilleuse et terrible.

Je rentrai chez moi en flottant, les joues brûlantes, le cœur chantant, sans voir l'ombre qui s'allongeait derrière moi sur le trottoir. Je ne savais pas que cet homme que j'aimais déjà avec toute la fougue de mes années d'attente, ce menteur charmant, ce rêveur qui ne cherchait rien, allait devenir la plus profonde de mes blessures. Si j'avais pu entendre alors la voix de la sagesse, j'aurais compris que l'élan qui fait battre le cœur ne suffit pas à reconnaître celui qui mérite d'être aimé.

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Liste des chapitres

10 chapitres au total

  1. Chapitre 1Chapitre 1 Le refus
  2. Chapitre 2Chapitre 2 Le retour de Jules
  3. Chapitre 3Chapitre 3 Le chômeur international

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