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Chapitre 2 La Lune des Moissons
À la nuit tombée, le grand hall de Shadow Ridge n'avait plus rien de la salle poussiéreuse que Joelie avait nettoyée le matin. Des centaines de bougies brillaient dans les lustres de fer, reflétées par les guirlandes de feuilles dorées qu'elle avait elle-même accrochées. Les longues tables croulaient sous les plats : volailles rôties, tourtes aux champignons, pommes au miel, pains tressés encore fumants. L'odeur de la fête montait jusqu'au plafond, épaisse et chaude, et le brouhaha de la meute rassemblée faisait vibrer les murs.
Debout près de la porte des cuisines, un plateau de gobelets d'argent dans les mains, Joelie respirait lentement. Elle avait réussi à traverser toute la soirée en servant les tables du fond, là où l'on ne remarquait pas les charognards. Mais Maren venait de passer derrière elle, lui avait glissé « Maintenant » à l'oreille, et il n'y avait plus de retard possible.
« Respire, murmura Anga. Tu sais faire. Tu poses, tu salues, tu repars.
- Je sais, répondit Joelie dans sa tête. C'est juste que je n'ai jamais servi aussi près d'eux. »
Elle redressa le dos et avança.
Sur l'estrade, à la place d'honneur, Arno Ashwood regardait sa fête sans la voir.
Il était rentré la veille de la frontière, après trois mois de tournée, et son corps réclamait encore le silence des forêts. Ici, tout était trop bruyant, trop chaud, trop parfumé. Les rires sonnaient comme des cuillères contre du verre. À sa droite, son père recevait les compliments des invités avec la grâce tranquille d'un Alpha qui a toujours su ce qu'il voulait. À sa gauche, Nesline, la fille de l'Alpha de l'est, lui souriait pour la dixième fois depuis le début du repas.
« Vous ne mangez rien, dit-elle doucement. Le voyage vous a fatigué ?
- Un peu, répondit-il poliment. Et vous ? Votre père m'a dit que la route avait été longue.
- Interminable. Mais je suis heureuse d'être enfin ici. »
Elle disait cela avec une douceur parfaite, et Arno cherchait en vain ce qu'il ressentait. Nesline était belle, intelligente, bien élevée. Elle ferait une excellente compagne pour l'héritier de Shadow Ridge, et l'alliance avec sa meute assurerait la paix des frontières pour des années. Son père le lui répétait depuis des semaines. Ce soir, l'annonce officielle serait faite, sous les lanternes, devant toute la meute.
Il aurait dû se sentir soulagé. Il se sentait vide.
En lui, Cabro, son loup, arpentait sa conscience sans relâche, agité depuis le matin. Arno l'avait mis sur le compte de la fatigue, de la foule, de l'odeur du festin. « Calme-toi, lui avait-il dit. Ce n'est qu'une fête. » Cabro avait grogné, sans explication.
« Tu boudes, dit une voix amusée à son oreille. Je le vois d'ici. »
Telon s'était glissé sur la chaise voisine, un verre à la main. Le frère cadet d'Arno avait vingt ans, les cheveux toujours en bataille et un sourire qui lui avait valu, depuis l'enfance, de se sortir de toutes les bêtises.
« Je ne boude pas, dit Arno.
- Tu boudes d'une façon très élégante, c'est tout. Regarde Orlan, là-bas. Il te surveille comme s'il craignait que tu t'enfuies par la fenêtre.
- Orlan s'inquiète toujours pour moi.
- Orlan s'inquiète pour tout le monde, c'est son métier. » Telon but une gorgée. « Sois poli avec ta fiancée, frère. Elle est bien plus gentille que la plupart des gens qu'on pourrait te proposer. »
Arno lui lança un regard exaspéré, mais sans colère. Telon avait toujours eu le don de dire les choses qu'on n'osait pas penser.
Puis les portes des cuisines s'ouvrirent, et le premier plateau de gobelets fit son entrée.
Joelie avançait entre les tables en fixant le bout de ses chaussures. Elle passa devant les familles des dominants, devant les conseillers de la meute, devant les invités de l'Alpha de l'est, sans croiser un seul regard. Sa mémoire répétait les consignes de Maren comme une chanson : pas de bruit, pas de geste brusque, pas de parole.
Elle monta les trois marches de l'estrade.
La table d'honneur était plus longue qu'elle ne l'avait imaginé. L'Alpha Eneric en occupait le centre, droit comme un arbre, vêtu de noir, les yeux gris comme l'acier. À côté de lui, deux chaises plus loin, se trouvait le Bêta, Orlan, qui ne leva même pas les yeux à son passage. Plus loin, une jeune femme blonde et souriante, dans une robe couleur d'aurore. Nesline, la fiancée. Elle avait un visage doux, des yeux vifs, et Joelie eut l'impression, fugitive, que ces yeux la regardaient plus longtemps que nécessaire.
Elle déposa les gobelets un par un, en commençant par l'extrémité de la table. Ses mains tremblaient à peine. Elle sentait le poids des regards, pas agressifs mais attentifs, comme ceux qu'on pose sur un objet dont on vérifie la propreté. Elle servit le frère cadet, qui lui adressa un petit sourire amical, ce qui la troubla plus qu'un mépris.
Il ne restait qu'une dernière place. Celle de l'héritier.
Elle avança.
Arno n'avait pas prêté attention à la charognarde qui servait. Il regardait ailleurs, distrait, quand un parfum inconnu traversa l'air. Ce n'était pas celui de la fête, ni celui des plats. C'était plus subtil, plus vif : la pluie sur la terre chaude, un feu de bois qui venait de s'éteindre.
En lui, Cabro se figea.
Puis se dressa d'un seul coup, avec une force qu'Arno ne lui avait jamais connue, et le monde parut ralentir.
Joelie ne vit pas le pli du tapis.
Ce fut stupide, presque comique : un bord de laine relevé, à peine visible sous le reflet des bougies, et le pied qui s'y accroche. Elle sentit le sol se dérober, le plateau lui échapper des mains, et tout s'enchaîna avec une lenteur cruelle. Les gobelets d'argent rebondirent sur les dalles avec un fracas de cloches. Le vin rouge éclaboussa les marches. Une coupe de fruits roula jusqu'aux bottes de l'héritier et s'y immobilisa.
Un silence terrible tomba sur le hall.
Joelie était à genoux, le visage brûlant, les mains tremblantes. Elle entendit, au loin, un rire étouffé dans l'assistance, puis un chuchotement. Dans sa tête, les mots de Maren revinrent comme un écho absurde : Si vous renversez quelque chose, vous n'avez rien renversé.
« Pardon, balbutia-t-elle. Pardon, je suis désolée, je vais tout nettoyer... »
Elle tendit la main vers les gobelets, cherchant désespérément à réparer l'irréparable. Elle n'osait pas lever les yeux. Elle entendit un bruit de chaise qui reculait. Des pas lents, mesurés, qui s'approchaient d'elle.
Des bottes noires s'arrêtèrent devant ses mains.
« Levez-vous », dit une voix grave.
Elle ne bougea pas. Elle ne pouvait pas. Son cœur cognait contre ses côtes.
Une main se referma doucement autour de son poignet.
Ce fut comme si la foudre avait choisi le hall pour s'y abattre sans bruit.
Une chaleur immense remonta dans le bras de Joelie, traversa sa poitrine et lui coupa le souffle. Elle releva les yeux sans l'avoir décidé. Le visage qui se tenait au-dessus d'elle était celui d'Arno Ashwood, pâle, les yeux écarquillés, les lèvres entrouvertes, comme s'il venait d'entendre son nom prononcé par un inconnu dans le noir.
Et il y avait cette odeur. Cendre et pluie. Elle l'avait déjà sentie, quelques secondes plus tôt, sans savoir d'où elle venait. Maintenant elle comprenait : elle venait de lui.
Dans sa tête, Anga poussa un cri que Joelie n'avait jamais entendu, un cri de joie et d'épouvante mêlées, un mot qu'aucun charognard n'avait le droit de prononcer en présence des Ashwood.
« Compagne. »
Joelie cessa de respirer.
Elle vit, dans les yeux d'Arno, ce même mot se former, le même éclair de stupeur, la même lumière étrange. Son loup avait senti ce que sa louve avait senti. Ils se tenaient face à face, elle à genoux, lui debout, leurs deux mains soudées par un fil invisible que ni l'un ni l'autre n'avait demandé.
Autour d'eux, le hall s'était figé. Plus un bruit, plus un mouvement. Les bougies vacillaient dans leurs lustres. Sur l'estrade, une chaise grinça : celle de l'Alpha Eneric, qui venait de se lever lentement, les yeux rivés sur la scène, le visage soudain d'une pâleur étrange.
Et personne, dans la salle entière, n'osait plus respirer.
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