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Chapitre 3 Le rejet

Il y a des silences qui durent une seconde et qui pèsent une vie.

Celui qui s'était abattu sur le grand hall semblait ne devoir jamais finir. Joelie, toujours à genoux sur les dalles, sentait la main d'Arno serrée autour de son poignet, chaude, tremblante, et tout son corps criait qu'elle venait de trouver quelque chose dont elle ignorait jusqu'à l'existence. Anga hurlait de joie au fond d'elle. Joelie, elle, n'arrivait même plus à penser.

Elle leva les yeux vers le visage d'Arno. Il la regardait comme on regarde un rêve qui menace de s'effacer.

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Arno n'entendait plus la salle.

Il n'entendait que Cabro, qui bondissait en lui avec une joie sauvage, une joie qu'il n'avait jamais connue. « C'est elle, disait le loup. C'est elle, c'est elle, c'est elle. » Arno connaissait le mot, bien sûr. Tous les loups le connaissaient : le lien du destin, celui que la lune tissait entre deux êtres, un seul par vie, qu'on attendait parfois pendant des décennies. Certains le cherchaient toute leur existence sans le trouver. Lui l'avait trouvé à vingt-cinq ans, dans le hall de son père, sous les guirlandes de la Lune des Moissons, au milieu d'un plateau renversé.

Il baissa les yeux sur la jeune femme. Une charognarde. Une tunique grise, des cheveux sombres qui s'échappaient de leur natte, des yeux d'un vert un peu trop clair, écarquillés, brillants d'une peur qu'il aurait voulu effacer d'un mot.

Et puis il sentit le regard de son père.

Il releva la tête. Sur l'estrade, Eneric s'était levé, immobile, le visage dur. Il ne disait rien. Il n'avait pas besoin de parler. Arno connaissait chaque nuance de ce silence : celui d'un Alpha qui attend de voir si son fils est digne de son nom.

À côté de lui, Nesline ne bougeait pas non plus. Elle avait posé ses mains sur la nappe, très droites, et son sourire s'était effacé. Il crut voir passer dans ses yeux quelque chose qui ressemblait à de la compréhension, et cela lui fit plus mal que tout le reste. Derrière elle, l'Alpha de l'est, son père, s'était crispé, et toute la table avait cessé de manger.

Les fiançailles devaient être annoncées ce soir. La paix des frontières tenait à cette alliance. Son père le lui avait répété si souvent qu'Arno pouvait réciter chaque argument comme une leçon apprise par cœur : les échanges, les passages, les clans voisins, la stabilité de la région pour une génération entière. Et lui, l'héritier, s'apprêtait à briser tout cela pour une charognarde qu'il ne connaissait pas.

« Cabro, murmura-t-il intérieurement. Calme-toi. »

« Non, répondit le loup. Elle est à nous. »

C'était la première fois que Cabro lui désobéissait. Et c'est cela, plus que le regard de son père, plus que la peur, qui poussa Arno à faire ce qu'il fit.

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Il lâcha la main de Joelie.

Il le fit lentement, comme s'il retirait un morceau de lui-même. Elle sentit la chaleur quitter son poignet, et quelque chose de glacé prit sa place. Il recula d'un pas. Puis d'un deuxième. Il se redressa de toute sa hauteur et, d'une voix qu'il voulait ferme et qui sonna creuse dans le silence du hall, il déclara :

« Il y a eu une erreur. »

Joelie ne comprit pas tout de suite.

« Ce que nous venons de ressentir, poursuivit Arno sans la regarder, ne correspond à rien de ce que l'on attend d'un lien. Un accident de la lune, un trouble passager, peut-être. Je ne reconnais pas ce lien. » Il inspira. « Je le refuse. »

Un murmure parcourut la salle, comme le vent dans un champ de blé. Quelqu'un poussa un petit cri étouffé. Plus loin, une voix de femme souffla : « Une charognarde... »

Joelie eut l'impression que le sol venait de disparaître sous ses genoux. Elle n'avait pourtant pas bougé. Elle sentait quelque chose se déchirer en elle, un fil très fin, très solide, que l'on tirait d'un coup sec. Une douleur sourde monta dans sa poitrine, glissa dans ses bras, s'installa dans sa gorge. Elle porta la main à sa bouche pour ne pas gémir.

Anga se recroquevilla au fond d'elle, muette.

« Tu n'es qu'une erreur », murmura Arno, si bas que seule Joelie put l'entendre. Il ne la regardait toujours pas. Ses yeux étaient rivés au sol, ou à un point invisible au-delà de la salle. « Pardonne-moi. Je ne peux pas. »

Il se retourna et regagna l'estrade sans un mot de plus.

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Le hall attendit, comme on attend après un coup de tonnerre.

Puis une voix grave s'éleva : celle d'Eneric, calme et tranchante.

« Que l'on relève cette jeune femme et qu'on la reconduise chez elle. »

Il n'avait pas élevé la voix. Il n'avait pas eu besoin. Aussitôt, deux servantes s'approchèrent de Joelie et la relevèrent par les coudes. Elle se laissa faire, comme une poupée. Autour d'elle, la meute avait repris son souffle, et les conversations éclataient déjà en chuchotements avides. On la regardait sans la regarder, avec cette curiosité gênée qu'on réserve aux accidents des autres.

Elle avança, poussée doucement vers la sortie, entre les tables où les visages se détournaient. Elle vit des femmes qui se penchaient vers leurs voisines, des hommes qui riaient sous cape, des enfants qu'on empêchait de regarder. Elle vit une paire d'yeux, seulement, qui ne se détourna pas : ceux de Telon, le frère cadet, assis à la table d'honneur. Il la fixait avec une expression étrange, presque douloureuse, comme s'il aurait voulu se lever et n'y parvenait pas.

Elle baissa la tête.

Et là, sur l'estrade, elle aperçut Maren, la doyenne des charognards, qui se tenait près de l'entrée des cuisines, les poings serrés, la mâchoire crispée. Leurs regards se croisèrent une seconde. Maren ne dit rien. Mais elle fit un geste très bref de la main, comme pour dire : tiens bon.

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L'air de la nuit lui gifla le visage.

Joelie marcha jusqu'au bas de la colline sans savoir comment. Les servantes l'avaient laissée devant le chemin qui descendait au quartier des charognards, en lui disant, avec une gentillesse gênée : « Rentrez, mademoiselle. Reposez-vous. » Elle ne se rappelait pas leur avoir répondu.

Elle s'assit sur une pierre au bord du sentier, les mains à plat sur ses genoux. Son poignet la brûlait encore, à l'endroit exact où il l'avait tenue. Elle le regarda, comme si elle s'attendait à y trouver une marque. Il n'y avait rien. Juste la peau, pâle, sous la lune.

« Il a dit que j'étais une erreur, dit-elle à voix haute.

- Il a eu peur, murmura Anga d'une voix faible. Je l'ai senti. Sa peur était plus grande que la mienne.

- Ça ne change rien. »

Anga se tut. Puis, très doucement : « Ça change beaucoup de choses. Mais pas ce soir. »

Joelie ferma les yeux. Elle avait envie de pleurer, et les larmes ne venaient pas. Tout en elle semblait suspendu, comme un instrument dont on aurait tranché une corde. Elle serra sa tunique, à l'endroit où reposait le pendentif de sa mère, et sentit le métal contre sa peau.

Il était tiède.

Elle rouvrit les yeux, surprise. Puis elle secoua la tête. Non. Elle n'avait pas la force de comprendre. Pas ce soir.

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Dans la salle du festin, la fête avait repris tant bien que mal.

Les musiciens avaient recommencé à jouer, plus fort que nécessaire. Les convives feignaient de rire, de manger, de discuter. Eneric avait regagné son siège, impassible, et remercié l'Alpha de l'est d'une voix posée. L'annonce des fiançailles avait été reportée à demain, avec une élégance que personne n'avait osé commenter.

Arno, assis à sa place, fixait son assiette sans la voir. Nesline, à côté de lui, avait repris son sourire, poli et immobile. Elle lui dit doucement : « Vous avez bien fait, je pense. »

Il ne répondit pas.

Elle ajouta, plus bas : « Ou peut-être pas. Mais c'était courageux, en tout cas. »

Il tourna la tête vers elle, surpris. Elle regardait droit devant elle, et il ne parvint pas à savoir si elle avait parlé sincèrement ou par simple politesse.

En lui, Cabro s'était couché, la tête entre les pattes. Il ne grondait plus. Il ne parlait plus. Il pleurait, doucement, comme un chien qui a perdu son maître.

Et dans un coin de la salle, Orlan observait l'héritier d'un regard attentif, tandis que, plus haut, l'Alpha Eneric ne quittait plus des yeux la porte par laquelle la charognarde était sortie.

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Liste des chapitres

39 chapitres au total

  1. Chapitre 1Chapitre 1 Les charognards
  2. Chapitre 2Chapitre 2 La Lune des Moissons
  3. Chapitre 3Chapitre 3 Le rejet

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