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Chapitre 2 Personne ne refuse Auguste Valmont
- Tu te marieras avant la fin de l'année, Mano. Mon père n'a même pas levé les yeux de son verre. Il l'a dit comme on annonce une fusion. Un fait. Pas une question.
On était mardi soir, dans son bureau de la villa de Cologny. J'étais entré depuis dix secondes.
- Bonsoir, père. Moi aussi, je suis content de vous voir.
- Pas d'esprit. Assieds-toi.
Je suis resté debout. C'était ma seule rébellion dans cette pièce : ne jamais m'asseoir avant qu'il ait fini de parler.
Bastien m'avait appelé le matin. Bastien, c'est le secrétaire de mon père depuis trente ans. Un homme sec, silencieux, qui n'a pas de visage, juste une cravate. Il m'avait dit : « Monsieur votre père vous attend à dix-neuf heures précises. » Puis, d'une voix plus basse : « Soyez prudent, monsieur Mano. »
Il avait raccroché avant que je demande pourquoi.
La villa de Cologny dominait le lac. Immense, froide, éclairée comme un musée. J'y avais grandi sans jamais m'y sentir chez moi. Il y avait une seule pièce qui avait été vivante : la chambre de ma mère. Elle est morte quand j'avais douze ans. Le lendemain de l'enterrement, mon père a fait murer sa porte. Je n'ai jamais su si c'était par chagrin ou par commodité.
Auguste Valmont avait soixante ans. On lui en donnait cinquante. Grand, les tempes argentées, un regard qui n'a jamais demandé la permission à personne.
Ce soir-là, pourtant, quelque chose clochait. Son téléphone vibrait sur le bureau. Il l'a retourné d'un geste sec, sans le regarder. Mais j'avais vu son visage une demi-seconde avant. Il souriait. Un petit sourire secret, qu'il a effacé aussitôt. Mon père ne sourit jamais.
- Tu disparais le soir, a-t-il dit. Ton chauffeur te dépose en ville et repart à vide. Tu rentres à des heures où un Valmont devrait dormir. Tu sens la pluie et le café, Mano. Le café d'un endroit où on ne va pas.
- Vous me faites suivre ?
- Je protège ce qui m'appartient. Et ce qui m'appartient, c'est le nom que tu portes.
J'ai serré les poings dans mes poches.
- Les actionnaires parlent, a-t-il continué. Un héritier de vingt-huit ans sans épouse, c'est un bilan sans passif. Brillant en apparence. Fragile dès qu'on regarde de près.
- Je ne suis pas un bilan.
- Tu es mon bilan. Et je le veux solide.
Toute mon enfance était dans cette phrase. La colère est montée, celle que j'étouffais d'habitude. Mais ce soir-là, elle avait un visage : Julica, un crayon dans les cheveux, qui me disait : « C'est ce que tu es prêt à perdre pour avoir le droit de choisir. »
J'aurais pu me taire. J'ai fait pire.
- Et vous, père ? Votre voiture sort tous les soirs à vingt et une heures. Elle rentre à l'aube. Qui fait suivre qui ?
Le silence est tombé. Les glaçons de sa carafe ont tinté, un seul coup sec. Mon père m'a regardé comme on regarde un employé qui vient de dépasser les bornes.
- Mes affaires ne te regardent pas.
- Les miennes non plus, alors.
- Les tiennes portent mon nom. Les miennes, jamais.
Il a bu une gorgée. Sa main ne tremblait pas, mais ses doigts serraient le cristal beaucoup trop fort.
Je l'ai su à cet instant : il me cachait quelque chose, lui aussi. Et il avait peur que je le découvre.
- Je fréquente quelqu'un, ai-je dit.
Mon père s'est retourné.
Ça n'a duré qu'une seconde. Quelque chose a traversé son visage. J'ai cru que c'était de la surprise. Plus tard, j'ai compris : c'était de la peur. - Qui ?
- Une femme. Elle s'appelle Julica.
- Julica comment ?
- Je ne connais pas encore son nom de famille. Il a posé son verre. Très doucement. Comme si le moindre bruit pouvait le trahir.
- Tu fréquentes une femme dont tu ignores le nom, a-t-il répété d'une voix très calme. C'est imprudent pour un Valmont.
- Elle se fiche de l'argent. Elle ne sait même pas qui je suis.
- Ils le savent tous. Ils font juste semblant de l'ignorer.
- Pas elle.
Je ne sais pas pourquoi j'ai dit ça avec cette force. C'était la première fois que je défendais quelque chose devant lui.
Il m'a regardé longtemps. Je m'attendais à de la colère.
Il a souri.
Pas le sourire du téléphone. Le sourire d'un joueur qui comprend que la partie devient intéressante.
- Très bien. Présente-la-moi.
- Pardon ?
- Dimanche. Dîner ici, à vingt heures. Amène-la. Je veux voir la femme qui t'a fait sourire. Toi qui ne souris plus depuis la mort de ta mère. J'ai cessé de respirer.
Mon père ne prononçait jamais le nom de ma mère. Jamais. Il venait de l'utiliser comme une carte maîtresse.
- Et si elle refuse ?
- Elle ne refusera pas.
Il l'a dit sans orgueil, comme on dit la météo. - Personne ne refuse Auguste Valmont.
Il m'a tourné le dos, face à la baie vitrée. L'entretien était terminé.
Dans le hall, Bastien attendait près de l'escalier, les mains jointes. Il m'a ouvert la porte sans un mot. Au moment où je passais, il a murmuré, sans me regarder :
- Les fenêtres de cette maison ont des yeux, monsieur Mano. N'oubliez jamais ça.
- Qu'est-ce que vous voulez dire ?
Il a refermé la porte. Pas de réponse.
J'ai cru à la peur d'un vieil employé. À une superstition de maison trop grande. Je me trompais sur toute la ligne. p Dehors, il faisait un froid sec. Le lac était noir comme de l'encre. Au bout de l'allée, je me suis retourné.
Dans la grande baie éclairée, mon père se tenait immobile. Le téléphone collé à l'oreille. Même de loin, je voyais qu'il souriait.
À qui un homme comme lui peut-il sourire ainsi, un mardi soir, juste après avoir pris ma vie en main ?
Je n'ai pas trouvé la réponse. Je l'ai poussée au fond de ma tête. J'avais un dîner à annoncer. Et une femme à convaincre.
Je ne savais pas encore que le plus dur ne serait pas de la convaincre de venir. Ce serait de comprendre pourquoi, quand je lui en parlerais, ses mains se mettraient à trembler.
Celui qui veut tout contrôler a presque toujours quelque chose à cacher.
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