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Chapitre 3 Ce que ses mains disaient

Quand j'ai prononcé le nom de mon père, Julica a fermé les yeux.

Une seconde. Ses épaules se sont raidies. Ses doigts se sont crispés l'un sur l'autre. Quand elle les a rouverts, son visage était lisse, calme, vide.

Mais je vais trop vite. Reprenons au début de cette journée. Celle où je croyais qu'annoncer une invitation serait facile.

Je n'avais pas dormi. J'avais préparé trois façons de lui dire. À l'aube, je les trouvais toutes ridicules.

À dix-huit heures, j'ai poussé la porte de la librairie. La pluie avait chassé les clients. Odile, la propriétaire, comptait sa caisse en soupirant. Une femme ronde, des lunettes accrochées à une chaîne. Elle m'a fait signe vers le fond.

- Elle a passé la journée à regarder la porte, a-t-elle murmuré. Ne lui dites pas que je vous l'ai dit.

J'ai souri. Julica rangeait des recueils de poésie. Elle m'a entendu, s'est retournée. Son sourire a commencé par les yeux. Pendant une seconde, j'ai tout oublié. La villa. Mon père. L'ordre.

- Tu as une tête de conspirateur. Qu'est-ce que tu as encore inventé ?

- Mon père veut te rencontrer.

Je l'ai dit d'un coup, comme on arrache un pansement.

Son sourire est resté collé sur son visage. Figé. Puis ses mains ont tremblé. Elle tenait un livre de Rilke. Elle l'a posé sur l'étagère, très lentement. Il a failli tomber deux fois.

- Ton père, a-t-elle répété.

- Il dit que je disparais le soir. Il veut voir celle qui me fait sourire. Dimanche, vingt heures, chez lui. À Cologny. - À Cologny.

Elle disait chaque mot sans émotion, comme si elle les testait. Je m'attendais à de la gêne. À une blague. Peut-être à de la joie.

Pas à ce regard. Celui de quelqu'un qui mesure une distance avant de sauter.

- Julica ? Ça va ?

- Oui. Bien sûr.

Elle s'est assise sur l'escabeau, les mains serrées sur les genoux.

- Je n'ai jamais rencontré le père de quelqu'un que je connais depuis trois semaines, a-t-elle dit avec un petit rire forcé. C'est rapide.

- Si c'est trop tôt, je lui dirai non.

- Tu pourrais ?

La question n'était pas méchante. Mais elle faisait mal.

- Je pourrais essayer. Ce serait la première fois.

Elle a souri tristement. Comme quelqu'un qui reconnaît sa propre histoire.

- Il vit seul ? a-t-elle demandé.

- Depuis la mort de ma mère. Vingt ans.

Elle a détourné les yeux. Très vite. Comme si je venais de lui dire quelque chose qu'elle ne voulait pas entendre.

- Parle-moi de lui.

- Tu veux vraiment ?

- Oui. Ce qu'il aime. Ce qu'il déteste. Comment il parle.

Elle voulait tout savoir, vite. J'ai pris ça pour de la curiosité d'amoureuse. J'étais naïf.

Je lui ai dit : il est ponctuel jusqu'à la maladie. Il ne hausse jamais la voix. Il boit du cognac tous les soirs.

- Sans glace, a-t-elle dit.

Je me suis arrêté. - Pardon ? - Le cognac. Les hommes comme lui le boivent toujours sans glace.

Elle a haussé les épaules, l'air léger. Je n'ai pas relevé. Mais je ne lui avais jamais dit comment il le buvait. Cette phrase est restée dans ma tête, comme un caillou dans la chaussure.

- Il s'appelle comment ? a-t-elle demandé.

- Tu ne le sais pas ?

- Tu ne me l'as jamais dit. Tu m'as dit banquier. Pas que ton père était connu.

C'était vrai. Pendant trois semaines, j'avais évité de prononcer ce nom. Pour rester un inconnu.

- Valmont. Auguste Valmont.

C'est là qu'elle a fermé les yeux.

- Je vois, a-t-elle dit en les rouvrant.

- Tu le connais ? - Tout le monde connaît ce nom à Genève, a-t-elle répondu trop vite. Il est sur les murs de la ville.

C'était vrai. Rien d'inquiétant. Pourtant, quelque chose s'était fêlé entre nous. Comme une vitre qu'on ne voit qu'en la regardant de côté.

- Tu m'avais dit que l'argent ne t'intéressait pas, a-t-elle murmuré.

- C'est vrai. - Alors pourquoi tu ne m'as pas dit qui tu étais ?

Elle n'était pas en colère. Elle avait peur. Ma réponse comptait plus que je ne le pensais.

- Parce que, pour une fois, je voulais être aimé pour moi. Pas pour mon nom.

Elle m'a regardé longtemps. Puis elle a posé la main sur ma joue.

- Tu es quelqu'un de bien, Mano. Plus que tu ne le crois. Tu mérites mieux que ce qui t'attend. - Comment ça, ce qui m'attend ?

- Rien. Laisse-moi réfléchir. Donne-moi jusqu'à demain.

Elle a pris mes mains. Elles étaient glacées, comme si elle avait passé la journée dehors. - Je te promets de te répondre demain.

Je suis resté encore une heure. L'ambiance n'était plus la même. Julica servait les clients avec son sourire habituel, mais ses gestes étaient mécaniques. Plusieurs fois, je l'ai vue regarder son téléphone, posé à l'envers sur le comptoir. Comme on surveille un animal dangereux qui dort.

Quand je suis parti, Odile m'a attrapé près de la porte. Elle avait mis ses lunettes. Plus aucune bonhomie dans son regard.

- Monsieur Mano, je peux vous dire quelque chose ?

- Bien sûr.

- Julica est arrivée chez moi il y a un an, en novembre. Elle cherchait du travail. Je l'ai prise sans poser de questions. Elle avait l'air d'avoir besoin d'un endroit pour se cacher.

- Se cacher de quoi ?

- Elle ne me l'a jamais dit. Mais je sais une chose. Le loyer de son studio est payé chaque mois par virement anonyme. Elle croit que je ne le sais pas. J'ai vu le courrier de la banque, un jour, ouvert sur le comptoir.

Un froid m'est monté dans la gorge.

- Anonyme ? De qui ?

- C'est justement la question. Pas à moi de la poser. À elle. Mais posez-la doucement. Cette petite a plus peur qu'elle ne le montre.

Je suis sorti dans la nuit. L'air sentait le gel. Sur le trottoir, je me suis retourné vers la vitrine.

Julica était seule au comptoir. Elle tenait son téléphone. Elle fixait l'écran, immobile. Puis elle l'a posé, lentement, comme on rend les armes. Et elle s'est caché le visage dans les mains.

J'ai failli retourner. Je ne l'ai pas fait. Je lui avais promis jusqu'à demain. Et je croyais, à vingt-huit ans, que respecter le silence d'une femme, c'est de l'amour.

Je me trompais. Mais je ne le saurais que bien plus tard. Et ça m'a coûté cher.

Ce qui fait craquer la confiance, ce n'est pas toujours le mensonge. C'est parfois la question qu'on n'ose pas poser.

C'est tout ce qui est disponible pour le moment.

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Liste des chapitres

11 chapitres au total

  1. Chapitre 1Chapitre 1 La pluie de Genève
  2. Chapitre 2Chapitre 2 Personne ne refuse Auguste Valmont
  3. Chapitre 3Chapitre 3 Ce que ses mains disaient

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