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Chapitre 2 Le silence
Le couloir m'a semblé interminable.
Trois mètres. Dix mètres. Vingt mètres. Je ne sais plus combien de pas j'ai faits avant d'entendre la voix de Joe dans mon dos. « Ella ! Attends ! »
Je n'ai pas ralenti. Mes talons s'enfonçaient dans la moquette rouge sans faire de bruit, et cette absence de bruit m'a semblé presque cruelle. J'aurais voulu claquer des pas sur du marbre, que tout l'hôtel m'entende s'en aller. Mais la vie ne m'offre jamais le décor que je voudrais.
Derrière lui, j'ai entendu Caroline murmurer mon prénom. Un petit « Ella », étranglé, fragile, comme celui d'une enfant prise en faute. Le même ton qu'elle prenait quand nous avions huit ans et qu'elle avait cassé un vase dans le salon de ma mère. À l'époque, j'avais pris la faute sur moi. J'avais été punie à sa place, une semaine entière, sans jamais la dénoncer. Je me suis demandé combien de fois, dans ma vie, j'avais payé pour Caroline.
Je suis arrivée devant l'ascenseur et j'ai appuyé sur le bouton. Rien ne s'est passé. Il avait dû rester bloqué à l'étage du dessous. J'ai appuyé encore, et encore, avec un calme qui m'a presque fait peur. « Ella, je t'en prie. »
Joe était là. Il avait enfilé un pantalon à la hâte et courait pieds nus, sa chemise ouverte flottant derrière lui. Il m'a rejointe au moment où la grille dorée s'ouvrait enfin, et il a posé sa main dessus pour m'empêcher de la refermer.
Je me suis arrêtée et j'ai regardé cette main. Une main que j'avais tenue des centaines de fois. Une main qui m'avait fait des pâtes, un dimanche soir, dans une cuisine minuscule, pendant que je me disais que j'avais enfin trouvé quelqu'un de vrai.
« Laisse-moi t'expliquer », a-t-il dit. Il respirait fort, la voix cassée. « Ce n'est pas ce que tu crois. »
Ce n'est pas ce que tu crois.
J'avais lu cette phrase dans mille romans, entendue dans mille films. Je ne pensais pas qu'un jour quelqu'un la prononcerait vraiment, devant moi, en espérant que j'y croie.
Je l'ai regardé dans les yeux. Longtemps. Il y cherchait quelque chose, une colère, une larme, une ouverture. Quelque chose qui lui donnerait une prise. Mais je ne lui ai rien donné. J'ai simplement retiré sa main de la grille, doucement, un doigt après l'autre, comme on retire la main d'un enfant qui s'accroche à un manteau.
Puis je suis entrée dans l'ascenseur et j'ai refermé la grille moi-même.
« Ella ! » a-t-il crié à travers les barreaux. « Dis quelque chose ! N'importe quoi ! Crie-moi dessus, mais dis quelque chose ! »
C'est ce qu'il voulait, bien sûr. Que je crie. Un cri, c'est une conversation. Un cri, ça lui aurait permis de répondre, de se défendre, de retourner la situation en me faisant passer pour une femme hystérique. Les hommes comme lui savent très bien se défendre contre le bruit.
Ils ne savent pas se défendre contre le silence. L'ascenseur a commencé à descendre dans un grincement. Le visage de Joe a disparu, étage après étage, jusqu'à ce que je ne voie plus que le mur sombre du puits. Puis le miroir fêlé m'a renvoyé mon image.
Mes mains ne tremblaient même pas. Je les ai regardées avec une sorte de curiosité détachée. Elles étaient fermes, calmes, posées sur mon sac. Comme si elles appartenaient à quelqu'un d'autre. À quelqu'un qui n'avait pas vu ce que je venais de voir.
Au rez-de-chaussée, le réceptionniste, un vieil homme à lunettes, a levé les yeux de son journal. Il m'avait vue entrer quelques minutes plus tôt, et il avait sûrement compris, à mon visage, ce qui se passait dans les étages. Il n'a rien dit. Il m'a juste adressé un petit hochement de tête, un geste discret, presque tendre. C'était la première gentillesse de la soirée, et elle venait d'un inconnu.
Dehors, l'air froid m'a frappé le visage. Le parking de l'hôtel était minuscule, éclairé par un seul lampadaire qui grésillait. Ma voiture m'attendait dans un coin. Une berline grise, banale, que j'avais choisie exprès pour ne pas attirer l'attention. L'héritière d'un empire dans une voiture de tout le monde. J'avais trouvé ça malin, quelques heures plus tôt.
Je me suis assise au volant et j'ai refermé la portière.
Le silence de l'habitacle m'a enveloppée comme une couverture. Je n'ai pas allumé le moteur. Je suis restée là, les mains sur le volant, les yeux fixés droit devant moi. Et j'ai pensé aux autres.
Au premier, qui m'avait demandé de lui prêter de l'argent le soir même de notre premier baiser. Au troisième, qui parlait de ma famille avant même de connaître mon prénom. Au cinquième, qui m'avait demandé en mariage au bout de six semaines, avec une insistance qui aurait dû m'alerter. Et à toutes ces amies, ces copines, ces cousines, qui avaient souri, souri, souri, tout en cherchant la meilleure manière de me demander une faveur.
Six fois, je m'étais relevée. Six fois, je m'étais dit que la prochaine serait la bonne. La septième venait de m'ouvrir une porte d'hôtel, pieds nus.
Mon téléphone a vibré dans mon sac. Une fois. Deux fois. Dix fois. Je l'ai sorti et j'ai regardé l'écran sans le toucher : quatorze appels manqués. Joe. Joe. Caroline. Joe. Caroline. Caroline. Et des messages qui s'empilaient les uns sur les autres, dont je ne voyais que les premiers mots.
« Ella, je t'en supplie... »...« Ce n'est pas ce que... » « Réponds-moi, s'il te plaît, je peux tout... »
J'ai éteint l'écran. C'est à ce moment-là que je les ai vus par le pare-brise. Joe venait de sortir de l'hôtel. Il avait remis ses chaussures à la va-vite, sa chemise était mal boutonnée, et il tournait sur lui-même sous le lampadaire, les mains plaquées sur la tête, cherchant ma voiture dans le noir. Derrière lui, Caroline est apparue, un manteau jeté sur les épaules. Elle s'est arrêtée à quelques pas de lui, et je l'ai vue lui dire quelque chose.
Ils étaient trop loin pour que je les entende. Mais je n'avais pas besoin d'entendre. Je voyais leurs visages, et ce que j'y voyais ne ressemblait pas à des amoureux surpris en pleine faute. Ils se disputaient.
Caroline parlait vite, les mains agitées, le doigt pointé vers le ciel de l'hôtel. Joe secouait la tête. Elle a prononcé une phrase, et j'ai vu Joe se figer, comme si on l'avait giflé. Il s'est tourné vers elle, il lui a répondu en baissant la voix, et elle s'est reculée d'un pas.
Je me suis demandé ce qu'elle lui avait dit. Quelle était cette phrase qui avait pu le faire taire.
Je n'ai pas eu envie de le savoir. Pas encore.
J'ai tourné la clé. Le moteur a ronronné doucement, et les phares ont balayé le parking, éclairant un instant leurs deux visages. Joe a levé la main devant ses yeux, aveuglé. Caroline a fait un pas vers moi, la bouche ouverte, comme si elle voulait me retenir par la seule force de son regard.
Je n'ai pas freiné. Je suis passée devant eux à vitesse normale, les mains posées sur le volant, sans tourner la tête. Dans le rétroviseur, leurs silhouettes ont rapetissé, puis disparu.
Je n'ai pleuré qu'au premier feu rouge.
Ça n'a pas été un sanglot bruyant. Seulement de l'eau qui coulait, toute seule, sans que je puisse l'arrêter, sur mes joues et sur mon col. Je regardais le feu passer au vert, puis au rouge, puis au vert encore, sans bouger. Derrière moi, un chauffeur a klaxonné. Je n'ai pas bougé. Il a fini par me contourner en me lançant un regard noir.
Quand j'ai pu respirer de nouveau, j'ai pris mon téléphone et j'ai appelé une seule personne.
« Mademoiselle ? » a répondu la voix grave d'Antoine, le chef de ma sécurité. Il était réveillé, il l'est toujours. Je n'ai jamais su quand cet homme dormait.
« Antoine, ouvrez-moi le portail. J'arrive dans vingt minutes. » « Bien, Mademoiselle. Tout va bien ? »
J'ai regardé mon visage dans le rétroviseur. Mes yeux rouges. Mon rouge à lèvres intact, ridiculement parfait.
« Antoine, a dit ma voix, très calme. Cette nuit, n'ouvrez à personne d'autre. » « À personne, Mademoiselle ? » « À personne. Même si c'est ma famille. »
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