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Chapitre 3 Klune
Le portail s'est ouvert avant même que j'aie klaxonné.
Antoine m'attendait sur le perron, droit comme un piquet, les mains croisées dans le dos. Il n'a pas posé de questions. Il m'a juste ouvert la portière quand j'ai arrêté la voiture, et il a regardé mon visage une seconde de trop pour que ce soit un hasard.
« Les consignes sont passées, Mademoiselle. Personne n'entrera cette nuit. » « Merci, Antoine. » « Mademoiselle... » « Plus tard », ai-je dit. « Pas ce soir. » Il a hoché la tête. Il comprend toujours quand il faut se taire. C'est pour cela que mon père l'a choisi, il y a vingt ans.
La maison était silencieuse. Immense, comme toujours. Trop de pièces, trop de couloirs, trop de lustres éteints. Quand j'étais petite, je me perdais dans les étages et je pleurais, jusqu'à ce que quelqu'un vienne me chercher. Aujourd'hui encore, il m'arrive de traverser le grand hall en me disant que cette maison a été construite pour une famille nombreuse, et que je n'en ai plus aucune.
J'ai posé mon sac sur la console de l'entrée. J'ai retiré mes talons, un pied après l'autre. J'ai levé les yeux. Il était là.
Klune était assis au milieu du hall, à l'endroit exact où il m'attend toujours. Il ne dormait pas. Il ne dort jamais quand je ne suis pas rentrée. Ses yeux sombres étaient fixés sur moi, et sa queue a battu une fois, deux fois, doucement, sur le carrelage.
Il n'a pas bondi. Il n'a pas aboyé. Il s'est levé, il a traversé le hall d'un pas lent, et il est venu s'appuyer contre mes jambes de tout son poids, comme s'il savait.
Et c'est là que mes jambes ont lâché. Je me suis laissée glisser contre le mur, jusqu'au sol, dans ma robe noire, au milieu du hall. Klune s'est couché contre moi. Il a posé sa tête sur mes genoux. Il a soupiré, un long soupir chaud, et il n'a pas bougé.
Il n'a rien demandé. Il ne m'a pas dit « je t'avais prévenue ». Il ne m'a pas dit « ce n'est pas si grave ». Il ne m'a pas dit « tu trouveras mieux ». Il était là. C'était tout. C'était exactement ce dont j'avais besoin. « Klune », ai-je murmuré. Il a levé les yeux vers moi. « Tu avais raison. »
C'est vrai, il avait raison. Depuis le début, Klune n'avait jamais aimé Joe. Il le regardait de loin, les oreilles baissées, et quand Joe essayait de le caresser, il se raidissait. Je disais que c'était de la jalousie. Que les chiens sont comme ça avec ceux qui prennent leur place. Je riais, je m'excusais pour lui auprès de Joe, et Joe riait aussi : « Il est comme sa maîtresse, il me teste. »
Je m'étais trompée de victime. Ce n'était pas Klune qui se méfiait de Joe par jalousie. C'était Klune qui voyait ce que je refusais de voir.
Mes parents me l'ont confié le jour de ma naissance. Un tout petit chiot, qui tenait dans les deux mains de ma mère. Ils me répétaient souvent, quand j'étais enfant : « Il est à toi. Il sera toujours à toi. » Je n'avais pas compris, à l'époque, la portée de cette phrase. Je comprenais seulement qu'il était à moi, qu'il dormait au pied de mon lit, qu'il me suivait dans toutes les pièces, qu'il me léchait les larmes quand je pleurais.
J'ai grandi avec lui. Tous mes premiers chagrins, il les a reçus. La première amie qui m'a laissée tomber pour une fille plus populaire. Le premier garçon qui a ri de moi devant toute la classe. Le premier cousin, à douze ans, qui m'a demandé s'il pouvait « emprunter » ma montre, et qui ne me l'a jamais rendue.
À chaque fois, je rentrais. Et à chaque fois, Klune était là.
J'ai compris très tôt que les gens ne m'aimaient pas comme on aime une fille. Ils m'aimaient comme on aime une fortune. À treize ans, j'entendais déjà les murmures : « C'est elle, l'héritière. » À quinze ans, on me flattait pour savoir si mes parents prévoyaient de nouveaux investissements. À dix-huit ans, on me proposait des « partenariats ». À vingt-trois ans, mon premier amoureux m'a demandé de signer pour lui un prêt « juste pour dépanner ».
Et à chaque fois, quelque chose en moi se ratatinait un peu.
Klune, lui, n'a jamais rien voulu. Il ne sait pas ce que c'est, un empire. Il ne sait pas ce que valent mes comptes en banque. Il sait seulement que je suis Ella, la fille qui l'a nourri, qui lui a parlé, qui l'a gardé près d'elle chaque nuit de sa vie.
Je suis restée longtemps sur ce carrelage froid, la main dans son poil, à écouter son souffle. Il y a eu un moment où je me suis mise à rire, un rire sec, sans joie, qui m'a fait peur à moi-même. « Sept », ai-je dit à voix haute. « Sept fois, Klune. » Sept fois, j'avais cru. Sept fois, je m'étais trompée.
Il y a un moment, dans la vie, où l'on comprend que le problème n'est peut-être pas les autres. Mais je n'avais pas envie de regarder de ce côté-là. Pas ce soir. Ce soir, j'avais besoin d'une conclusion simple, brutale, qui me tienne debout.
Alors je me suis dit, tout bas, comme on prête serment : « Plus jamais. »
Plus jamais d'amoureux. Plus jamais de fiancé. Plus jamais de cousines à qui je dirais tout. Plus jamais cette impression stupide qu'une main tendue peut être tendue pour moi, et non pour ce que je possède.
Je me suis relevée, j'ai attrapé mon sac et je suis montée dans ma chambre, Klune sur les talons. Je me suis déshabillée sans allumer la lumière. J'ai défait mes cheveux. J'ai posé mon téléphone sur la table de nuit, face contre le bois.
Il vibrait encore. Il vibrait sans cesse, comme un insecte coincé dans une boîte.
Je me suis assise sur le lit. J'ai regardé la bague à mon doigt, la petite bague modeste. J'ai fait tourner la bague autour de mon doigt, une fois, deux fois. Je n'arrivais pas à la retirer. Pas encore. C'était comme si, en l'enlevant, j'allais admettre que tout cela était vraiment arrivé.
Klune a sauté sur le lit, ce qu'il n'est pas censé faire, et il s'est couché en travers de mes jambes. Je ne lui ai rien dit.
J'ai fini par attraper mon téléphone, par curiosité plus que par envie. Soixante-trois notifications. Je les ai fait défiler sans les lire. Joe, Joe, Caroline, ma tante, Joe, Caroline, un numéro inconnu. Un numéro inconnu.
Je me suis arrêtée sur lui. Un seul message, envoyé il y avait vingt minutes, à vingt-et-une heures quarante. Je l'ai ouvert.
« Je suis désolée. Je savais que ça vous ferait mal, mais il fallait que vous le voyiez de vos propres yeux. Je ne vous demande rien, je ne vous demande pas de me croire. Mais s'il vous plaît, ne signez rien et ne dites rien à personne. Ce n'est pas tout. » C'était Esdra.
J'ai relu le message trois fois, lentement, mot après mot. Ne signez rien.
Je n'avais aucune idée de ce qu'elle voulait dire. Je n'avais rien à signer, rien de prévu, rien d'urgent. Pourtant, quelque chose s'est serré dans ma poitrine, une alarme très ancienne, celle qu'on m'a appris à écouter depuis l'enfance.
Je me suis tournée vers Klune. Il avait relevé la tête. Ses oreilles étaient dressées et ses yeux fixaient la fenêtre, où les rideaux bougeaient à peine dans la nuit.
« Qu'est-ce qu'il y a ? » lui ai-je soufflé. Il a grogné, tout bas, une seule fois.
Et j'ai relu les trois derniers mots du message, sans parvenir à détacher mes yeux de l'écran.
Ce n'est pas tout.
C'est tout ce qui est disponible pour le moment.
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