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Chapitre 1
Je m'appelle Jeanne Dubois, mais ce nom ne dit rien à personne.
Dans la journée, je suis Jeanne, la femme de ménage discrète du musée d'art moderne, celle qui passe la serpillère sans faire de bruit et qui vide les poubelles avec un air absent.
Personne ne sait que la nuit, je deviens une autre.
Une experte en « réanimation patrimoniale ».
C'est un terme que j'ai inventé. En gros, je ressuscite l'esprit créatif des œuvres d'art. Je leur parle, je les touche, je les aide à retrouver leur âme pour qu'elles puissent inspirer de nouvelles choses, une « descendance artistique », comme disent mes clients.
C'est un métier bizarre, mais ça paie incroyablement bien.
Mon seul but dans la vie est simple : gagner assez d'argent pour prendre ma retraite, m'acheter une petite maison à la campagne et ne plus jamais avoir à parler à des œuvres d'art ou à leurs propriétaires angoissés.
Ce soir-là, alors que je finissais de nettoyer une salle d'exposition vide, mon téléphone secret a vibré dans ma poche.
Ce n'était pas mon smartphone habituel. C'était un vieux téléphone à clapet, moche et intraçable.
Je l'ai ouvert. Un message crypté.
« Urgence. Jean-Luc Moreau. Dernière création. »
Jean-Luc Moreau. Le nom a immédiatement attiré mon attention. Le designer de génie, la star de la mode, retrouvé mort il y a une semaine. Suicide, disaient les journaux.
Une tragédie nationale.
J'ai tapé une réponse rapide.
« Tarif. »
La réponse est arrivée quelques secondes plus tard.
« 50 millions d'euros. »
J'ai failli laisser tomber mon balai. Cinquante millions. C'était plus que tout ce que j'avais accumulé en dix ans de carrière. C'était ma retraite. Ma maison à la campagne, mon jardin, ma vie de rêve.
Mon cœur battait à toute allure. Une joie pure et intense m'a envahie. C'est fini. Je vais pouvoir tout arrêter.
Mais mon cerveau professionnel a vite repris le dessus.
Cinquante millions, c'est une somme folle. Trop folle. Ça cache quelque chose de grave.
J'ai répondu.
« Conditions ? »
« Assurer une descendance artistique à son œuvre finale. Contrat immédiat. »
Assurer une descendance à une œuvre, ça voulait dire la « réanimer » pour qu'elle inspire de nouvelles collections. C'était mon travail habituel. Mais le prix... et l'urgence... c'était suspect.
L'appel est arrivé juste après. Une voix d'homme, grave et pressée.
« Mademoiselle Dubois. C'est le père de Jean-Luc Moreau. »
Sa voix était pleine d'autorité, mais on sentait une fissure, une douleur profonde.
« Je veux que vous veniez maintenant. La somme est non négociable. »
« Pour une œuvre inanimée, le tarif est exorbitant, Monsieur Moreau. Quel est le problème que vous ne me dites pas ? »
Il y a eu un silence. J'ai entendu une respiration tremblante.
« Ma famille... notre empire... tout repose sur le génie de mon fils. Sa dernière création doit engendrer l'avenir de la marque. C'est son testament. Nous avons besoin de vous. Le prix est le reflet de notre désespoir. »
Je sentais le piège, mais les cinquante millions brillaient dans ma tête.
« Le contrat stipule que je dois juste faire mon travail. Rien de plus. Si l'œuvre est... récalcitrante, ce n'est pas ma responsabilité. »
« Faites en sorte qu'elle ne le soit pas. Je suis prêt à payer un supplément pour garantir le succès. »
Un supplément. Mon pragmatisme a pris le dessus sur ma méfiance.
« J'accepte. Envoyez-moi les détails. »
Moins de trente minutes plus tard, une berline noire aux vitres teintées s'est garée devant le musée. Le chauffeur n'a pas dit un mot. Il m'a ouvert la portière et nous avons roulé à travers Paris, vers les quartiers les plus riches.
Le manoir des Moreau était immense, une forteresse de pierre blanche et de verre noir. Luxueux, mais froid.
Quand je suis entrée, j'ai eu un choc.
Le grand salon n'était pas un lieu de deuil. Il était décoré comme pour une fête. Des fleurs partout, des rubans de soie... mais tout était noir. Des roses noires, des lys noirs, des rubans noirs.
Au centre de la pièce, sur un piédestal de marbre, trônait la dernière œuvre de Jean-Luc Moreau. Une sculpture monumentale, faite de métal torsadé et de cristal brisé. C'était magnifique et terrifiant.
On aurait dit une cérémonie de fiançailles macabre, et la sculpture était la mariée.
Monsieur Moreau est apparu. Un homme grand, impeccablement habillé, mais son visage était dévasté. À ses côtés, une femme plus jeune, Madame Moreau, sa mère, visiblement sous tranquillisants, le regard vide.
« Mademoiselle Dubois. Merci d'être venue. »
Sa voix était un murmure.
« Mon fils... vous devez nous aider. Vous devez sauver son héritage. »
Il m'a tendu une tablette avec les croquis préparatoires de l'œuvre.
« Il y a un bonus de dix millions si vous garantissez une descendance prolifique. »
Soixante millions.
J'ai hoché la tête, touchée malgré moi par sa détresse. L'argent était la motivation, mais voir ce père puissant si brisé... ça a touché une corde sensible.
« Je ferai de mon mieux, Monsieur Moreau. »
J'ai commencé à faire défiler les croquis sur la tablette. Des dessins brillants, complexes. Et puis, mon cœur s'est arrêté.
Au bas d'une page, presque caché, il y avait un petit symbole. Une signature stylisée.
Une anomalie.
Une signature que je connaissais. Une signature que je n'avais pas vue depuis plus de dix ans.
Ce n'était pas la signature de Jean-Luc Moreau.
C'était celle de Philippe. Mon premier amour. Mon camarade des beaux-arts, disparu sans laisser de traces.
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