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Chapitre 1
C'était la fête des vendanges au domaine Fowler. J'avais seize ans. L'air sentait le raisin mûr et la terre humide de Bourgogne.
Mon cœur battait fort, non pas pour la fête, mais pour Alan Moore.
Il était le meilleur ami de mon frère Joseph, de six ans mon aîné. Un galeriste parisien, sophistiqué, charismatique. Pour moi, il était tout.
Pour lui, j'étais juste la petite sœur agaçante de son ami.
Ce soir-là, je l'ai vu, appuyé contre un vieux fût de chêne, un verre de vin à la main. Il était ivre, ses joues étaient rouges et son regard était flou.
Mon frère m'avait dit de ne pas le déranger. Mais mon cœur adolescent était stupide et courageux.
Je me suis approchée de lui.
« Alan. »
Il a levé les yeux, a plissé les paupières pour me reconnaître. Un sourire moqueur s'est dessiné sur ses lèvres.
« Tiens, la gamine. Qu'est-ce que tu veux ? »
Mon courage s'est effrité. Mais j'ai rassemblé mes forces. J'ai posé mes mains sur ses épaules et je l'ai embrassé. C'était rapide, maladroit. Ça avait le goût du vin rouge et de l'humiliation.
Il m'a repoussée, pas violemment, mais avec une froideur qui m'a glacée.
« Qu'est-ce que tu fais, Juliette ? »
Son ton était sobre maintenant, tranchant.
« Je... je t'aime, Alan. »
Il a ri. Un rire court, sans joie.
« Tu aimes ? Tu ne sais même pas ce que c'est. Je ne m'intéresse pas aux gamines. »
Chaque mot était une claque. Les larmes me sont montées aux yeux, mais je les ai ravalées.
Il a vu ma détresse, mais n'a montré aucune pitié. Pour se débarrasser de moi, il a ajouté, avec un air de défi :
« Écoute. Si à vingt-deux ans, quand tu auras l'âge de comprendre le vin et la vie, tu m'aimes toujours, alors j'y réfléchirai. »
C'était une promesse cruelle, un faux espoir. Mais pour moi, c'était tout.
Pendant les six années qui ont suivi, cette promesse a guidé ma vie. Je me suis plongée dans l'œnologie, pas seulement par passion, mais pour lui. Pour lui prouver que je pouvais comprendre le vin, et donc la vie. J'ai créé un vin spécial, une cuvée d'exception, juste pour lui. Pour le jour de mes vingt-deux ans.
Le jour de mon anniversaire est arrivé. J'ai pris le train pour Paris, la précieuse bouteille emballée avec soin dans mon sac. Mon cœur débordait d'espoir.
Je suis arrivée à sa galerie d'art. La porte était entrouverte. J'ai entendu des voix et des rires. Sa voix.
Je me suis arrêtée, voulant lui faire la surprise.
Et c'est là que j'ai tout entendu.
« Alors, Alan, cette Juliette, elle va vraiment venir aujourd'hui ? » a demandé un de ses amis.
La voix d'Alan était pleine d'arrogance. « Bien sûr. Elle est obsédée. Mais j'ai tout prévu pour m'en débarrasser définitivement. »
Un autre a ri. « Le coup de la fiancée et du gosse ? C'est machiavélique. »
« Il le fallait, » a répondu Alan. « Carole commençait à s'impatienter. Elle a accepté de jouer le jeu pour qu'on puisse enfin être ensemble. Je lui ai dit que cette gamine était un problème, et elle m'aide à le 'résoudre'. Une fois que Juliette aura disparu, Carole sera enfin à moi. »
Le monde s'est effondré autour de moi. La fiancée, l'enfant, tout était un mensonge. Un plan cruel pour me repousser et séduire une autre femme. Carole. Son amie d'enfance. Son véritable amour.
Mes mains ont tremblé. La bouteille de vin, le symbole de mes six années d'espoir, m'a glissé des doigts.
Elle s'est écrasée sur le trottoir dans un bruit de verre brisé. Le vin rouge s'est répandu sur le sol, comme mon cœur.
Le bruit a alerté ceux qui étaient à l'intérieur. Mais je ne suis pas restée. J'ai tourné les talons et j'ai couru. La pluie a commencé à tomber, se mêlant à mes larmes.
Je me suis enfuie sous la pluie parisienne, laissant derrière moi mes illusions brisées.
Dans ma fuite, un souvenir m'est revenu. La raison pour laquelle j'étais tombée amoureuse de lui. J'avais dix ans, j'étais tombée d'un arbre et m'étais cassé le bras. C'est Alan qui m'avait trouvée, m'avait portée jusqu'à la maison, me parlant doucement pour me calmer. Ce jour-là, il avait été mon héros.
Cette gentillesse passée rendait sa cruauté actuelle encore plus insupportable.
Pendant six ans, j'avais refusé toutes les autres opportunités, toutes les autres vies possibles. J'avais consacré chaque jour à devenir la femme qu'il voulait, pour réaliser que je n'étais qu'un pion dans son jeu.
Arrivée à mon petit hôtel, trempée et anéantie, j'ai appelé mon frère, Joseph.
« Joseph, » ma voix était brisée. « L'opportunité en Californie... elle est toujours disponible ? »
Il y a eu un silence à l'autre bout du fil. Puis, sa voix, douce et triste. « Oui, Juliette. Elle l'est. Qu'est-ce qui s'est passé ? »
« Il aime Carole. Il l'a toujours aimée, n'est-ce pas ? »
« ...Oui. Je suis désolé, petite sœur. J'aurais dû te le dire. »
Sa confirmation a été le dernier clou dans le cercueil de mon amour.
Mon téléphone a vibré. Un message d'Alan.
« Juliette, j'ai quelque chose d'important à te dire. Je suis avec quelqu'un. Nous avons même un enfant. J'espère que tu comprendras. S'il te plaît, ne me cherche plus. »
Il mettait son plan à exécution. Il me mentait, sans savoir que je savais déjà tout. La cruauté de ce message m'a suffoqué.
J'ai répondu par un seul mot : « D'accord. »
Puis, j'ai bloqué son numéro. J'ai sorti de mon sac toutes les photos de lui que je gardais, les lettres que je n'avais jamais envoyées, et je les ai déchirées en mille morceaux. J'ai jeté les débris dans la poubelle.
C'était fini. Mon amour pour Alan Moore était mort.
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