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Chapitre 3 Chapitre 3 - Chez Agnès
L'appartement d'Agnès était encore à moitié vide, des cartons empilés contre les murs, mais Ruth n'avait pas eu le temps de remarquer grand-chose avant qu'Agnès ne referme la porte derrière elle, les isolant toutes deux du reste du monde.
« Tu es venue, avait dit Agnès, sa voix trahissant un mélange de soulagement et d'appréhension. »
« Je ne pouvais pas rester comme ça, avait répondu Ruth, son cœur battant si fort qu'elle avait l'impression qu'il allait exploser. Après ce que j'ai dit tout à l'heure, devant toi, sans même réfléchir. »
Agnès s'était approchée, s'arrêtant à une distance qui n'était ni trop proche ni totalement sûre. « Tu le pensais vraiment ? Que tu ne peux pas épouser Alban ? »
Ruth avait fermé les yeux un instant, cherchant en elle une clarté qui lui échappait depuis le matin même. « Je ne sais pas comment t'expliquer ça sans que ça paraisse fou, avait-elle finalement dit. J'ai passé des années à construire une vie qui ressemblait à ce que tout le monde attendait de moi. Alban, le mariage, les deux familles réunies. Et ce matin, en te revoyant, tout ça s'est effondré en quelques secondes. »
« Pourquoi maintenant ? avait demandé Agnès doucement. Pourquoi pas avant, quand j'étais encore là ? »
« Parce que j'avais peur, avait avoué Ruth, les larmes lui montant aux yeux. Peur de ce que je ressentais pour toi, peur que ce ne soit pas normal, peur de décevoir tout le monde. Alors j'ai préféré faire comme si ça n'existait pas. »
Agnès avait fait un pas de plus, réduisant enfin cette distance qu'elles maintenaient depuis son arrivée. « Et maintenant ? »
« Maintenant je ne peux plus faire semblant, avait murmuré Ruth. Je t'ai regardée aujourd'hui, et j'ai compris que je n'avais jamais cessé de ressentir ce que je ressentais à dix-sept ans. Que ça n'était jamais parti, même après trois ans de silence. »
Le silence qui s'était installé entre elles n'avait plus rien de gêné cette fois, chargé plutôt d'une tension différente, celle de deux personnes au bord d'un précipice qu'elles avaient toutes deux évité de regarder en face pendant bien trop longtemps.
« Je t'ai attendue, avait finalement dit Agnès, sa voix se brisant légèrement. Pas activement, pas en comptant les jours, mais quelque part en moi, j'ai toujours espéré qu'un jour tu trouverais le courage de dire ce que je viens d'entendre. »
Ruth avait tendu la main, hésitante, et Agnès l'avait prise sans hésitation, leurs doigts s'entrelaçant pour la première fois avec une évidence qui semblait avoir attendu des années pour enfin exister pleinement. « Je ne sais pas comment faire marche arrière maintenant, avait dit Ruth. Alban attend dimanche. Toute ma famille attend dimanche. »
« Tu n'es pas obligée de faire marche arrière seule, avait répondu Agnès avec une détermination nouvelle. Mais tu ne peux pas non plus te fiancer à mon frère en sachant ce que tu ressens. Ce serait injuste envers lui, autant qu'envers toi-même. »
Ruth savait qu'Agnès avait raison, même si l'idée d'affronter Alban, de briser le cœur de cet homme bon qui ne méritait certainement pas une telle trahison, la terrifiait plus que tout ce qu'elle avait jamais eu à affronter. « Comment je lui dis ça ? avait-elle demandé, sa voix tremblante. Comment on dit à quelqu'un, trois jours avant ses fiançailles, qu'on ne peut pas l'épouser parce qu'on est amoureuse de sa sœur ? »
Agnès avait serré sa main plus fort, un geste de soutien silencieux mais puissant. « Je ne sais pas, avait-elle admis honnêtement. Mais je sais que continuer à mentir ne fera que rendre les choses plus douloureuses, pour lui comme pour toi, quand la vérité finira par éclater. Et elle finira toujours par éclater, Ruth. »
Un bruit de clé dans la serrure les avait soudain fait sursauter toutes les deux, Ruth lâchant précipitamment la main d'Agnès alors que la porte s'ouvrait sur une jeune femme qu'elle ne connaissait pas, visiblement surprise de trouver quelqu'un dans l'appartement.
« Oh, désolée, avait dit la jeune femme, je ne savais pas que tu avais de la visite. Je suis Hélène, la colocataire d'Agnès, avait-elle ajouté en se tournant vers Ruth avec un sourire curieux. »
Ruth avait senti son cœur manquer un battement face à cette révélation inattendue. « Colocataire ? avait-elle répété, incapable de masquer sa surprise. »
« On partage l'appartement depuis qu'on s'est rencontrées en cours d'art, l'année dernière, avait expliqué Agnès, une gêne perceptible dans sa voix. C'était plus simple, financièrement, de s'installer ensemble. »
Hélène avait observé la scène avec un intérêt grandissant, remarquant visiblement la tension palpable entre les deux femmes. « Je vais vous laisser, avait-elle finalement dit avec un sourire entendu, récupérant quelques affaires avant de repartir aussi vite qu'elle était arrivée. »
Une fois la porte refermée, Ruth avait senti un malaise nouveau s'installer, une jalousie irrationnelle qu'elle n'avait pas anticipée. « Vous êtes proches, toi et elle ? »
Agnès avait secoué la tête avec un sourire rassurant, semblant comprendre immédiatement l'origine de cette question. « On est amies, rien de plus, avait-elle précisé fermement. Et même si ça avait été davantage, Ruth, ça n'aurait rien changé à ce que je ressens pour toi. Ça n'a jamais changé, en trois ans. »
Ruth avait hoché la tête, un peu honteuse de cette réaction impulsive, mais soulagée malgré tout par cette clarification. « Je suis désolée, avait-elle dit. Je n'ai pas le droit d'être jalouse, pas alors que je suis moi-même censée me fiancer dans trois jours. »
« On est dans une situation impossible, toutes les deux, avait reconnu Agnès avec une tristesse sincère. Mais je préfère affronter ça avec toi, même maladroitement, plutôt que de continuer à vivre sans jamais savoir ce qui aurait pu se passer si on avait eu le courage d'être honnêtes plus tôt. »
Elles s'étaient rapprochées à nouveau, cette fois sans l'interruption d'une tierce personne pour les séparer, et Ruth avait senti, pour la première fois depuis des années, que ce qu'elle ressentait n'avait plus besoin d'être justifié, caché, ou minimisé. C'était simplement là, entre elles, aussi évident que l'air qu'elles respiraient.
« J'ai besoin de temps pour trouver les mots justes, avait finalement dit Ruth, son front posé contre celui d'Agnès. Pour Alban, pour mes parents, pour tout le monde. Mais je sais maintenant que je ne peux pas aller jusqu'à dimanche en faisant semblant. »
« Alors ne le fais pas, avait répondu Agnès doucement. Peu importe combien de temps il te faudra pour trouver le courage, je serai là, à t'attendre, comme je l'ai toujours fait sans même te le dire. »
Ruth était repartie ce soir-là avec une détermination nouvelle, fragile mais réelle, consciente que les trois jours qui la séparaient de ses fiançailles allaient désormais être consacrés non pas à préparer une cérémonie qu'elle ne pourrait jamais honorer sincèrement, mais à trouver le courage de dire, enfin, la vérité à ceux qui méritaient de l'entendre avant qu'il ne soit vraiment trop tard.
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