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Chapitre 3 Le nom

Le dernier message ne contenait presque pas de texte, seulement une photographie et quelques lignes sous l'image. La photo était un peu floue, prise de loin à travers la vitre d'un restaurant éclairé d'une lumière chaude de soir d'automne, et il m'a fallu quelques secondes pour distinguer les deux hommes attablés.

L'un d'eux, penché en avant, avait le visage que je connaissais mieux que le mien depuis cinq ans, la même mâchoire, la même façon de sourire d'un seul côté quand il voulait être convaincant. C'était Fadil. Mon Fadil, celui qui dormait à cette heure dans notre appartement, avec mes enfants dans la pièce voisine.

Sous l'image, quelques mots avaient été tapés sans ponctuation inutile : « Fadil. Regardez la date de la photo. Il a vendu son ami pour une part de sa fortune, puis il n'a jamais payé ceux qu'il avait engagés. L'homme en face de lui se fait appeler First. » Dans le coin de l'image, en petits chiffres blancs, s'affichait la date de la prise de vue, neuf jours avant la mort d'Armand. J'ai relu ces chiffres trois fois en espérant qu'ils changent. Neuf jours, c'était largement le temps qu'il fallait pour organiser un piège.

« Ça ne prouve rien, ai-je dit, et ma voix n'était plus qu'un souffle. Fadil connaît des centaines de gens, il déjeune avec des clients, des amis, des fournisseurs. N'importe quelle photo de lui pourrait ressembler à celle-là. » Je m'accrochais à cette idée comme on s'accroche à un bord glissant, parce que la lâcher signifiait tomber dans un endroit dont je n'avais aucune carte.

Je me suis entendue énumérer des explications de plus en plus absurdes, un ancien camarade, un rendez-vous d'affaires, un cadeau à préparer pour l'anniversaire d'Armand, et je savais déjà, au fond de moi, que je ne croyais aucune d'entre elles.

« J'ai pensé exactement la même chose, a fini par répondre Nadège d'une voix rauque. Pendant une heure, j'ai cherché toutes les raisons possibles de ne pas croire ce message. » Elle s'était approchée sans que je l'entende et se penchait par-dessus mon épaule, les yeux fixés non pas sur Fadil, mais sur l'homme assis en face de lui. Sa main s'est portée à sa bouche, et j'ai vu ses doigts trembler contre ses lèvres. J'ai compris que ce que je prenais pour de la pitié, depuis qu'elle avait franchi la porte, était en réalité de la terreur.

Je me suis tournée vers l'écran et j'ai regardé enfin le second homme. Il était large d'épaules, le crâne rasé, vêtu d'un manteau sombre dont le col relevé cachait la moitié du visage, et il posait sur la table une enveloppe épaisse avec l'aisance de quelqu'un qui n'a jamais eu à demander la permission. Rien dans sa silhouette ne me disait quelque chose. Je lui ai demandé si elle le connaissait, et Nadège a mis longtemps à répondre, comme si chaque mot devait traverser une pièce remplie de verre brisé.

« Cet homme s'appelle Lazard, a-t-elle enfin murmuré. Le message le nomme First, c'est le surnom qu'on lui donne dans son milieu, mais moi je n'ai jamais connu que Lazard. C'est mon mari. » Je suis restée immobile, incapable de saisir ce que je venais d'entendre.

Elle m'a expliqué en s'arrêtant à chaque phrase qu'il lui avait toujours dit posséder des entrepôts dans le New Jersey, quelques salles de sport et des parts dans des restaurants, qu'il rentrait tard, qu'il ne parlait jamais de son travail, et qu'elle n'avait jamais posé de questions parce qu'elle croyait pouvoir dormir tranquille auprès d'un homme si doux avec elle.

Je regardais tour à tour la photo et son visage, cherchant la moindre trace de mensonge, et je n'en ai pas trouvé. Elle avait l'air d'une femme dont la maison vient de s'effondrer sous ses pieds et qui découvre en même temps que les fondations étaient pourries depuis toujours. Je comprenais maintenant pourquoi elle avait fixé si longuement la photo des jumeaux sur mon bureau, et pourquoi l'expéditeur avait choisi de s'adresser à elle plutôt qu'à moi. Quelqu'un savait qu'elle travaillait pour moi et qu'elle dormait chaque nuit à côté de l'homme qui avait signé ce contrat. Quelqu'un voulait que nous découvrions la vérité ensemble.

Alors les souvenirs sont revenus un par un, comme des objets remontant d'une eau noire. Fadil qui, la semaine avant le départ d'Armand, avait proposé de l'accompagner, puis s'était rétracté au dernier moment en invoquant une migraine. Fadil qui, le soir de l'annonce, était arrivé chez nous les yeux rougis avant même qu'on ait fini de lui apprendre la nouvelle. Fadil qui n'avait jamais posé une seule question sur l'enquête et qui changeait de sujet dès qu'on prononçait le nom du quartier où Armand avait été tué. J'avais pris tous ces silences pour de la pudeur, et je m'en voulais maintenant de ne pas avoir compris qu'un homme peut se taire par chagrin comme par peur.

« Il me disait toujours que la chance d'Armand lui faisait du bien, ai-je dit sans m'en rendre compte, et que c'était sa façon d'aimer ses amis. » Je ne sais pas à qui je m'adressais.

Nadège a posé une main sur mon épaule, et ce contact m'a fait sursauter comme une brûlure. J'ai reculé, j'ai regardé mes propres mains, et j'ai vu qu'elles tremblaient si fort que le cadre des jumeaux tintait contre le bureau. Je me suis rendu compte que je n'avais presque plus d'air dans les poumons.

Quand j'ai enfin retrouvé ma voix, je lui ai demandé depuis combien de temps elle savait que son mari fréquentait Fadil. Elle a secoué la tête, en m'assurant qu'elle n'en savait rien.

Elle n'avait rencontré Fadil qu'une seule fois, au dîner de fin d'année de l'entreprise, et rien dans leur échange n'avait laissé soupçonner un lien avec son mari. Si cette photo disait vrai, alors les deux hommes avaient joué la comédie pendant cinq ans, sous les yeux de deux femmes qui n'avaient jamais rien vu.

« Si ce message dit la vérité, a repris Nadège, alors mon mari est l'homme qui a fait tuer le vôtre. » Elle s'est arrêtée, la gorge nouée, et j'ai compris qu'elle venait de prononcer à voix haute la phrase qu'elle tournait dans sa tête depuis trois heures. Je n'ai pas répondu. Je pensais à notre appartement de Brooklyn, à Fadil qui avait préparé le dîner, aux jumeaux endormis dans leurs lits. Ils étaient seuls avec lui dans le noir, et moi j'étais assise à dix-huit étages du sol, incapable de bouger. Pour la première fois depuis cinq ans, j'avais peur de rentrer chez moi.

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Liste des chapitres

61 chapitres au total

  1. Chapitre 1Chapitre 1 Le soir où tout a basculé
  2. Chapitre 2Chapitre 2 Le message
  3. Chapitre 3Chapitre 3 Le nom

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