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Chapitre 2 1 Léo, les pieds dans l’eau
« Oui, s’il faut mettre des mots dessus, c’est ça : je te quitte. » Flegmatique dans son charme piquant, Léo passe une main agile dans sa chevelure d’or que le soleil égaie. Auréolées en contre-jour, ses mèches retombent sur un front franc et audacieux. Une claque monumentale le surprend et fait basculer sa tête de côté. Il sourit. Un ange, déjà prêt à tendre l’autre joue. Il a toujours été attiré par ce genre de filles, sanguines et peu austères, qui s’emportent dans tout et pour tout. Excessives dans leur état de vie. Les rires, les disputes, le sexe, la bouffe, les sorties, l’alcool : s’en mettre jusque-là et en demander encore ! Ces filles qui veulent tout et tout de suite, sans patience ni complexe, sans retenue ni faiblesse. Bourrées d’orgueil, à défaut d’une fragilité affichée. Léo les chérit et les aime. Il est comme aimanté par leur effronterie, magnétisé par leur appétit, leur indicible inconséquence et leur soif d’être. Faire un bout de chemin avec elles, vivre à cent à l’heure, dépasser la vitesse autorisée à tout instant, dévaler les pentes de chaque seconde à leur côté : un kiff ! Isadora se vexe : « t’es sérieux là ? Ça te fait marrer ? ». Bien plus meurtrie dans son ego qu’attristée de perdre les faveurs du bel éphèbe, elle attend que s’efface le sourire de ce « futur ex » qu’elle chérit encore un peu. « Pardon… C’est juste que… t’es belle quand tu t’énerves et… » Et bam ! Une autre claque. Il touche sa pommette rougie, puis fait faire un aller-retour rapide, de côté, à sa mâchoire inférieure comme pour la remettre en place. Réflexe.
« Allez, ta gueule Léo. » Elle se redonne une contenance en tirant un peu sur son top trop petit qui lèche une silhouette fine et dessine un corps bronzé, voluptueux dans ses proportions parfaites, sous ce soleil de midi. Isadora pose des lunettes fumées Gucci sur son nez aquilin, ajuste son sac à main, vague copie Gaultier qu’elle assume avec prestance, et fait un mouvement de tête qui ramène de côté sa chevelure noire de jais impeccable. Fashionista invétérée CSP-1, elle partira avec classe ! Un dernier regard sur ses formes : Léo accompagne l’image postérieure d’un amour antérieur… qui s’éteint. Même s’il sait qu’il ne perd pas au change, ce corps, il le veut encore. Elle dresse un majeur, bien droit, sans se retourner, qui perd toute vulgarité dans sa démarche envoûtante. Elle s’éloigne dans la lumière estivale, avec grâce, dans une colère suprême qui transpire de tous ses contours. Avec elle disparaît, mais pas tout à fait, le souvenir d’une rencontre, quelques mois auparavant, sur cette même plage. Des choses simples, des lieux communs, une œillade, un échange, des pulls marins quasiment identiques, un sandwich qui donne froid aux mains, des mains qui en réchauffent d’autres, une cigarette partagée…
Léo inspire à pleins poumons. Depuis qu’il a arrêté de fumer, il sent l’odeur du soleil quand l’air de bord de mer emplit tout son être. Il fait quelques pas dans le sable et s’approche de l’eau. Ses pieds goûtent le calme des premiers jours de juillet. Il contemple les reflets lumineux qui dansent sur l’étendue aquatique. Il se sent bien. Sa plage n’est pas bondée. Oui, « sa » plage. Ici, il se sent chez lui. C’est solaire et solitaire, un peu sauvage, un peu fouilli, comme lui ; entre le rocailleux, le végétal, un peu de sable et une mer d’huile. Quelques familles s’octroient un droit de visite quotidien des lieux à une heure matinale mais l’écrin de beauté est conservé. Des locaux, essentiellement, se croisent. Quelques touristes éclairés aussi bien sûr, mais peu, surtout des habitués : les puristes qui connaissent le coin. L’eau recouvre doucement les pieds de Léo. La sensation de fraîcheur remonte dans son corps clairvoyant par les routes sanguines de son anatomie. Seule sa tête se refuse à être refroidie : Léo est un rêveur, un passionné. Ses idées restent toujours au chaud et le gardent en émoi. Il observe, pimpant, le ballet des enfants qui jouent, les parents qui se prélassent : un lâcher-prise général, les vacances d’été.
Léo aime son village, sa parcelle de vie. Plus jeune, il ne rêvait que de se tirer de là. S’échapper, s’enfuir. Il a tout fait pour, tout : les études pour trouver un « quelque part », les petits boulots pour se payer un appartement rapidement, ailleurs, la réparation du tacot que le cousin de sa mère lui avait laissé généreusement, pour pouvoir tracer la route, les plats de pâtes quotidiens pour accumuler assez de fric pour vivre seul, sans attaches ni besoin des autres. Il a tout fait. Jusqu’à la mort du père. Il a compris alors que ce qu’il fuyait n’était pas d’ordre géographique. Sa mère a pu trouver un apaisement relatif ce jour-là. Léo n’a pas assisté à l’enterrement. Il est reparti, puis revenu. Et il est resté.
On dit qu’il faut trois semaines à l’être humain pour installer une habitude. Au début, il s’est occupé d’elle, de sa mère. Il est des blessures qu’on ne panse jamais. Il a pris soin des autres. Il l’a serrée dans ses bras forts et ses mots doux, lui a fait à manger, l’a bordée, l’a fait sortir, marcher, se lever le matin, se coucher le soir, il l’a fait sourire à nouveau, lui a raconté des histoires, il leur a inventé des souvenirs et ils en ont fabriqué d’autres. Il l’a fait vivre, tout simplement. Pour beaucoup, vivre est naturel. Pour d’autres, ça s’apprend. Elle a arrêté de boire. Elle a commencé à souffler, à respirer. Il a trouvé une location pas loin de chez elle. Une petite maison dans laquelle il a pu poser son sac et ses quelques bricoles. Un vélo, une planche de surf, quelques fringues… Léo n’est pas attaché au matériel, ça évite le bordel. Il a laissé derrière lui des études qui ne le passionnaient pas, une vieille bagnole qui rendrait bientôt l’âme, et une fille qu’il avait rencontrée, après bien d’autres. Il se sentait pourtant amoureux. Ça lui a coûté de partir comme ça. Mais finalement, il l’a vite remplacée. Comme quoi. Pour ce qui était de ses études, ç’avait été moins dur. Elles ne lui servaient que d’échappatoire. Il avait fait quelques connaissances dans les jardins de la Connaissance – c’est ce qu’il avait préféré à l’université : les jardins ; mais aucune n’était devenue véritablement « amie »… Alors voilà, il est parti, comme ça. Sa mère lui disait : « Ce n’est pas de ta faute », « tu n’es pas redevable », « tu dois vivre ta vie »… Bla-bla-bla : sa vie. Elle pensait qu’il rentrait pour elle. Il n’a jamais regretté. Ce n’est pas son genre, le regret. Sa mère est douce, sensible, dans sa bulle. Mais plus que tout, elle est fragile. De douleur et d’emprise, elle a survécu et s’est grandie. Elle a honte. Dans ses grands moments, elle l’a eu répété à son fils, presque maladivement, frappant son visage de ses poings, le creusant de ses larmes, griffant sa peau trop vieillie et flétrie, abîmée, usée : la honte s’accroche à son corps marqué, comme le pollen qui se dépose sur les cheveux. Il est léger, indicible, mais il démange, il gratte, ça pique, et tant qu’on ne fait rien ça empire. À moins de s’en nettoyer complètement, il reste. Et quand on le chasse… on sait bien qu’il reviendra, juste après, se déposer à nouveau, comme si de rien n’était. Sa mère l’a abandonné. C’est ce qu’elle dit. Elle a sacrifié la jeunesse de son enfant en offrant la sienne au Diable. Elle a laissé faire. Léo n’est pas de cet avis. Le fils a grandi et c’est lui qui a choisi de la protéger en attirant les coups. Après trop de tentatives de sauvetages vaillants et quelques passages hospitaliers, il a jugé qu’il avait fait son temps. Il s’est tiré. Il a regardé ailleurs, il a fui. Il s’est inventé une vie pour ne pas subir la sienne. Il paraît qu’un être humain est constitué de soixante-cinq pour cent d’eau. Alors, la douleur se pleure. Léo a toujours beaucoup plus ressenti ses os que l’eau. Gamin, il en aurait pleuré son squelette. Lui aussi, il a honte : il l’a abandonnée à son tour. Il lui a bien proposé mille fois de changer de vie, ensemble. De se faire la belle, elle et lui… mais les mots ne suffisent pas toujours. La détresse étouffe mais elle enferre aussi. Ce n’est pas parce que l’on sait rêver que l’on est capable de croire. On dit que oui, ce serait bien, on imagine, on illusionne, on rit, on pense que tout est possible ! Puis on revient à soi, à la réalité, qu’on constate avec frayeur, froideur, rationalisme. On accepte son sort. Et on attend. Léo n’a plus honte. Lui et sa mère se voient régulièrement et ne parlent plus de ce qui s’est passé. C’est arrivé, c’est tout. C’est surtout fini. C’était avant. Le père est mort. Ce qui compte c’est maintenant. Quand elle ressasse de trop, elle prend un somnifère. Lui, il court. Le reste n’a plus d’importance
Une ombre élancée, longiligne, se projette à côté de Léo sur l’eau. Elle ondule, comme un corps mou et radieux qui se laisse aller dans une danse immobile. Il baisse un œil malicieux sur celle-ci. Déjà, la joie gagne son cœur. Il prend son temps, sent le parfum boisé et végétal qui, sur cette peau, embaume d’une fragrance unique qui évoque la merveille et l’évasion. Ce parfum en notes de patchouli qui explosent lorsqu’elle vient de se baigner. Souvenir olfactif. L’altération des odeurs touche Léo. Sentir, ça l’emporte. Il est sensible à ça, aux odeurs. Celle du pain, le matin, c’est chaud. Celle du café, c’est intense. De l’été, c’est salé. Des femmes, c’est suave. De sa mère, c’est fleuri. Des soirées, c’est alcoolisé. Des coques de bateaux, c’est vinaigré et humide. Des cheminées, c’est cendré. Des livres, des pages qui ont emprisonné l’empreinte tabagique d’antan qui s’est mêlée au parfum du quotidien. L’ombre lève une main sur son front comme pour atténuer une clarté trop intense.
— Je t’éblouis ? ironise Léo, séducteur, sans quitter l’horizon des yeux.
— Ça ou mon reflet sur l’eau, je sais pas trop, répond une voix féminine rauque et sensuelle.
Léo se retourne vivement et empoigne Clémentine par la taille. De sa musculature sèche et tout en force, il la soulève solidement, dans une aisance déconcertante, et la fait tournoyer dans ses bras virils. La silhouette fusionnée des deux corps n’a le temps de faire qu’un tour avant que le baiser qui les unit ne devienne déjà profond.
Elle s’accroche à son visage.
Son visage. De la douceur, et quelques cicatrices çà et là, imperceptibles à moins de s’approcher très près. Très près, elle l’est.
Il la dépose à terre. Un pas élastique.
Une plume, une danseuse, une diva, un voile d’esthétique.
Elle fouille sa tignasse sauvage.
Des cheveux fins, blonds, très clairs, comme s’il avait gardé la couleur de l’enfance qui n’a pas su passer.
Il mord son cou.
Une chair exquise, sucrée, un peu laiteuse, un goût de miel en arrière-bouche, on a envie d’y plonger des crocs féroces ! Féroce, il sait l’être. Elle descend sur son torse. Ferme, conquérant, avec cette trace de brûlure qu’il garde du côté droit, comme en rappel d’une époque révolue. Tout près du cœur.
Il caresse ses hanches.
Souplesse et fluidité, il voudrait s’y accrocher et n’ose retirer ses mains de peur de ne plus pouvoir s’y aventurer.
Elle pose sa tête contre son épaule.
Une tendresse infinie au cœur de la tentation extrême.
Il l’enlace.
Tendresse infinie au cœur de la tentation extrême.
Chaleur estivale, corporelle, sentimentale, sensuelle. Clémentine est Andalouse par son père. Elle a hérité de son sang chaud et d’un tempérament bien trempé. Caractérielle, superficielle parfois, tranchée toujours, déterminée, cassante, c’est une bombe sans retardement. Le métissage apporté par une mère bretonne lui offre un physique de velours qui sent les collines et l’océan. Elle a aussi hérité de cette chaleur des insulaires qui connaissent le froid sans le craindre. Exubérante, attirante, insolente, ravissante, stigmatisante, indolente, dilettante, lancinante, rayonnante, dissonante… et un peu chiante. Léo se défait de l’étreinte pour plonger dans son âme. Les yeux dans les yeux. Elle lui est parfaite. Merde, encore ? Ça ne fait pourtant qu’une semaine qu’il l’a rattrapée ! Elle courait de petites enjambées sur l’esplanade qui relie la baie au centre-ville. Elle a perdu un talon. Juste en face de lui. Il faisait un jogging : short-baskets, juste en face d’elle. Elle a trébuché, hop dans ses bras ! Un signe ? Y a-t-il des « signes » ? Il n’en sait rien mais dans le doute, autant les saisir. Un ange lui tombait du ciel : il l’a invité à boire un verre. Et voilà. Encore. Léo est encore tombé amoureux.
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