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Chapitre 1
La lumière de fin d'après-midi filtrait à travers les vitraux de Saint-Sulpice, projetant des taches de couleur sur les dalles de pierre froide. C'était mon rituel annuel, un pèlerinage silencieux dans ce lieu qui avait vu naître et mourir mon premier amour.
J'avais vingt-six ans. Restauratrice d'art au Louvre, ma vie était réglée, professionnelle, solitaire.
Soudain, une silhouette s'est formée dans la pénombre, près d'un pilier. Une femme. Elle me ressemblait, mais en plus âgée, plus dure. Ses yeux portaient une fatigue que je ne connaissais pas encore.
Elle s'est approchée, son visage grave. Un murmure a flotté jusqu'à moi, à peine audible.
« Reste loin de Léo Dubois. »
J'ai cligné des yeux. La femme avait disparu.
Une hallucination. Le surmenage, sans doute. Je n'avais pas vu Léo depuis six ans, depuis que j'avais choisi ma carrière à sa place. Le contact était rompu, définitivement.
Le lendemain matin, l'odeur de térébenthine et de vieux vernis de mon atelier au Louvre m'a ramenée à la réalité. Monsieur Bernard, le directeur du département, est entré, le visage rayonnant.
« Amélie, une nouvelle fantastique ! Nous avons enfin obtenu les fonds pour la rénovation de l'aile Richelieu. Et nous avons le meilleur architecte pour le projet ! »
Mon cœur s'est mis à battre plus lentement.
« Un prodige, revenu de New York. Spécialiste des monuments historiques. Son nom est Léo Dubois. »
Le monde s'est arrêté. La vision d'hier n'était pas une hallucination. C'était un avertissement.
La réunion de présentation a eu lieu dans la grande salle de conférence. Il est entré, et la pièce a semblé se rétrécir. Il avait changé. Plus grand, plus large d'épaules, son costume sur mesure criait le succès. Mais ses yeux... ses yeux étaient devenus froids, comme du verre poli.
Il a serré la main de Monsieur Bernard, puis la mienne. Son contact était bref, impersonnel.
« Enchanté. Léo Dubois. »
Il m'a regardée comme une parfaite étrangère. Pas la moindre lueur de reconnaissance.
Monsieur Bernard, ignorant tout de notre passé, a poursuivi avec enthousiasme.
« Amélie est notre meilleure restauratrice. Vous allez former une équipe formidable. Elle connaît chaque pierre de ce musée. »
Léo a hoché la tête, son regard balayant la pièce, déjà concentré sur les plans étalés sur la table.
« Ma fiancée, Chloé de Veyrac, sera ravie de visiter le chantier. Son père est un grand admirateur du Louvre. »
Fiancée. Le mot a résonné dans ma tête, creux et violent. Un vide s'est installé dans ma poitrine. C'était donc ça. La fin. La vraie fin.
Plus tard dans l'après-midi, un coursier a livré une caisse en bois à mon atelier. À l'intérieur, tous nos souvenirs. Mes croquis de lui, endormi. Le médaillon en argent que j'avais gravé pour son vingtième anniversaire. Des photos. Des lettres.
Tout était là, froidement emballé.
Par réflexe, j'ai pris mon téléphone. J'ai cherché son nom. Son profil avait disparu. Il m'avait supprimée de partout. Effacée.
Je me suis souvenue de notre rupture. J'avais obtenu une bourse prestigieuse à Florence. C'était l'opportunité d'une vie. Il voulait que je reste, que je construise notre avenir à Paris.
« Si tu pars, c'est fini, Amélie, » m'avait-il dit.
J'étais partie. J'avais choisi ma carrière, mon indépendance. J'avais cru que c'était le bon choix. Aujourd'hui, ce choix avait le goût amer du regret.
Quelques semaines plus tard, la galerie du père de Chloé organisait un vernissage. Tout le gotha parisien était présent. Léo était là, Chloé à son bras. Elle était exactement comme je l'avais imaginée : élégante, souriante, parfaite.
Elle m'a aperçue près du buffet. Elle s'est approchée, son sourire s'élargissant.
« Amélie Girard ! Léo m'a parlé de vous. L'experte du Louvre. »
Elle a ensuite haussé la voix, juste assez pour que les personnes autour entendent.
« Oh, mais c'est toi, l'ex de Léo ! Il ne m'avait pas dit que tu travaillais si près de lui. C'est drôle, la vie, non ? »
Les regards se sont tournés vers moi. Des chuchotements ont commencé à onduler dans la foule. J'ai senti le rouge me monter aux joues. J'étais piégée, exposée.
Léo s'est approché, posant une main protectrice sur le bras de Chloé. Son regard m'a frôlée, sans s'arrêter.
« Chloé, ne dérange pas Mademoiselle Girard. C'est du passé. »
Du passé. Un mot simple pour rayer six ans de ma vie.
Les jours suivants ont été un enfer. Les rumeurs au musée étaient insidieuses. J'étais celle qui essayait de récupérer son ex. La harceleuse. La femme bafouée qui ne pouvait pas tourner la page.
Je me suis réfugiée dans le travail. Le projet de rénovation avançait, nous forçant à interagir. Nos échanges étaient strictement professionnels, brefs, glaciaux.
Un jour, Monsieur Bernard m'a convoquée.
« Amélie, je ne comprends pas. L'ambiance entre vous et Monsieur Dubois est électrique. Nous avons besoin de cohésion pour ce projet. »
« Il n'y a aucun problème, Monsieur Bernard. Nous sommes professionnels. »
« Le professionnalisme n'exclut pas la courtoisie. Faites un effort. »
J'ai essayé. Le lendemain, je l'ai attendu près de la machine à café.
« Léo, pourrions-nous parler ? Juste cinq minutes. »
Il a rempli sa tasse, son regard fixé sur le liquide noir.
« Nous n'avons rien à nous dire, Mademoiselle Girard. »
Il est parti sans un regard en arrière. J'ai serré mon gobelet en carton si fort qu'il s'est écrasé, le café chaud se répandant sur ma main. La douleur physique n'était rien comparée à l'humiliation.
Le projet nous a ensuite menés dans un château de la Loire, où une partie des collections du Louvre avait été mise à l'abri pendant des travaux antérieurs. Nous devions expertiser les conditions de conservation.
Une nuit, une vieille installation électrique a pris feu. L'alarme a hurlé dans le silence de la campagne. La fumée envahissait les couloirs.
« Il faut sortir les tapisseries de la salle nord ! » ai-je crié, la panique me serrant la gorge.
Léo était déjà là, organisant les gardiens.
« La structure est instable ! Il faut évacuer ! » a-t-il ordonné.
« Pas sans les tapisseries ! Elles sont uniques ! »
Nous nous sommes retrouvés dans la salle, la chaleur devenant insupportable. Nous avons travaillé ensemble, dans une synchronisation parfaite, comme si les six dernières années n'avaient jamais existé. Lui, dégageant le passage, moi, préparant les œuvres pour le transport.
Dans la panique, le médaillon qu'il portait autrefois est tombé de la poche de sa veste, qu'il avait jetée au sol. Je l'ai ramassé.
« Tu l'avais gardé. »
Il s'est tourné vers moi, le visage noirci par la suie, ses yeux brillant d'une fureur froide.
« Ça ne signifie rien. »
Il me l'a arraché des mains et l'a jeté dans les flammes.
Au même moment, un craquement sinistre a retenti au-dessus de nous. Une poutre maîtresse, rongée par le feu, s'est détachée du plafond. J'étais pétrifiée. La poutre se dirigeait droit sur une tapisserie que je n'avais pas eu le temps de protéger.
Par réflexe, je me suis jetée dessus pour la couvrir de mon corps.
J'ai senti un bras puissant m'arracher de là une seconde avant l'impact. Léo m'a projetée sur le côté. La poutre s'est écrasée là où j'étais, soulevant un nuage de poussière et de cendres.
Il m'a relevée, ses mains fermes sur mes bras.
« Tu es folle ? »
Puis, il m'a lâchée, sa distance revenant instantanément.
« Sors d'ici. Maintenant. »
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