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Chapitre 2
Nous nous sommes retrouvés dans un bureau improvisé, au milieu du chaos des œuvres sauvées. L'air sentait encore la fumée. Nous devions faire un premier bilan des dégâts. La tension entre nous était un mur invisible.
J'évitais son regard, me concentrant sur mes notes. Je me souvenais de nos week-ends à la campagne, de ses mains dessinant des plans sur une nappe en papier, de son rire. Des souvenirs douloureux, qui contrastaient violemment avec l'homme assis en face de moi.
Il a brisé le silence.
« Cette tapisserie était-elle plus importante que votre vie, Mademoiselle Girard ? Votre imprudence a mis tout le monde en danger. »
Sa voix était tranchante, accusatrice.
« Je faisais mon travail, » ai-je répondu, la gorge serrée. « C'est notre devoir de protéger ces œuvres. Vous devriez le savoir. »
« Mon devoir est de protéger les vies. Pas les objets. Vous étiez un fardeau. »
L'humiliation m'a submergée, suivie d'une colère froide.
« Un fardeau ? Et vous, Léo ? Où était votre compassion quand vous avez jeté ce médaillon ? »
Le médaillon. Il était là, posé sur la table entre nous, noirci mais intact. Un pompier l'avait retrouvé.
« Je vous l'ai dit, » a-t-il répété, sa voix dénuée d'émotion. « Ça ne signifie plus rien. Je l'avais oublié dans une vieille veste. C'est tout. »
Oublié. Le mot était une gifle. Il avait tout oublié. Notre histoire, nos promesses, moi.
Je n'ai rien dit. À quoi bon ? J'ai pris une décision. Je devais m'éloigner. Pas seulement de lui, mais de ce monde qui était devenu le sien.
Le lendemain, alors que nous attendions les experts de Paris, j'ai reçu un appel. Ma voisine. Ma mère avait fait un malaise. Elle était à l'hôpital.
J'ai tout laissé en plan et j'ai foncé à Paris. Le diagnostic est tombé, brutal, définitif. Une maladie neurologique rare, dégénérative. Les médecins ne lui donnaient que quelques mois.
Un seul espoir. Un traitement expérimental, mené par un unique spécialiste à Genève. La liste d'attente était longue de plusieurs années. Les places étaient quasi impossibles à obtenir.
J'ai passé des jours à chercher une solution, à appeler des contacts, à supplier. En vain.
C'est une ancienne collègue qui m'a donné l'information.
« La famille Dubois est l'un des plus grands mécènes de la fondation qui finance ces recherches à Genève. Si quelqu'un peut obtenir une place, c'est Léo. »
Le sort était ironique, cruel. Mon seul espoir résidait dans l'homme qui me haïssait le plus.
J'ai ravalé ma fierté. Je suis allée à son bureau, au Louvre. Je l'ai attendu, le cœur battant.
Il est sorti d'une réunion, l'air surpris de me voir.
« Qu'est-ce que vous faites là ? »
« J'ai besoin de ton aide. »
Ma voix a tremblé. J'ai tout expliqué. La maladie, Genève, l'urgence. Je l'ai supplié.
« Je t'en supplie, Léo. C'est pour ma mère. Je ferai n'importe quoi. Je quitterai Paris, je disparaîtrai de ta vie pour toujours. Mais s'il te plaît, sauve-la. »
Il m'a écoutée, son visage impassible. Quand j'ai eu fini, un long silence s'est installé.
Puis, il a parlé. Sa voix était plate, sans la moindre inflexion.
« Non. »
J'ai cru avoir mal entendu. « Quoi ? »
« J'ai dit non. Je ne peux pas vous aider. »
« Tu ne peux pas, ou tu ne veux pas ? » ai-je crié, le désespoir me faisant perdre tout contrôle. « C'est à cause de moi, n'est-ce pas ? Tu te venges ? »
Il n'a pas nié. Il a simplement soutenu mon regard.
« Je regrette chaque seconde passée avec toi, » ai-je lâché, les larmes coulant sur mes joues. « Je regrette de t'avoir jamais aimé. »
Son visage s'est contracté, une fraction de seconde. Une lueur de douleur. Puis le masque de glace est revenu.
Alors que je me tenais là, brisée, mon téléphone a sonné. L'hôpital.
« Mademoiselle Girard ? C'est au sujet de votre mère. Il y a eu une complication. »
J'ai couru. J'ai couru à travers les salles du Louvre, bousculant les touristes, mon monde s'effondrant.
Quand je suis arrivée, il était trop tard. Elle était partie.
Le chagrin était un océan noir, m'engloutissant. J'étais vide, engourdie. Je ne sentais plus rien.
Aux funérailles, je l'ai aperçu, au fond du cimetière, observant de loin. Il n'a pas approché. Quand nos regards se sont croisés, j'ai détourné la tête. Il n'existait plus pour moi.
Je me suis retrouvée seule à Saint-Sulpice, le lieu de notre début et de notre fin. J'avais tout perdu. Ma mère. L'homme que j'aimais. Et même cette version future de moi qui avait essayé de me prévenir. J'étais seule. Absolument seule.
Je me suis effondrée sur un banc, et pour la première fois, j'ai pleuré. J'ai pleuré la mort de ma mère, la fin de mon amour, la solitude de mon avenir.
De loin, sans que je le sache, Léo me regardait. Son téléphone a vibré. Un message de sa sœur.
« J'ai appris pour la mère d'Amélie. Je suis désolée. Tu aurais dû lui dire la vérité sur Papa. »
Léo a regardé le message, puis mon dos voûté par le chagrin. Il a serré les poings, a tapé une réponse rapide.
« Elle ne m'aurait pas cru. Il est trop tard. »
Il a rangé son téléphone et est parti, me laissant seule avec ma douleur et ma haine.
J'ai pris ma décision. Je ne pouvais plus respirer le même air que lui. J'ai vendu mon appartement, démissionné du Louvre et acheté un billet d'avion. Aller simple pour n'importe où. Loin de Paris. Loin de lui.
En route pour l'aéroport de Roissy, sous une pluie battante, un camion a dérapé. J'ai vu les phares arriver droit sur moi.
Puis, le noir.
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