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Chapitre 1
Le silence dans le salon était lourd, presque solide. Je regardais Chloé, ma femme, qui faisait défiler distraitement quelque chose sur son téléphone, son visage illuminé par la lueur bleue de l'écran. Chaque seconde qui passait creusait un peu plus le fossé qui s'était installé entre nous depuis des mois. J'ai pris une profonde inspiration, l'air semblait manquer dans mes propres poumons.
« Chloé, il faut qu'on parle. »
Elle n'a même pas levé les yeux, son pouce continuant son ballet mécanique sur le verre.
« Je t'écoute, Antoine. »
Sa voix était plate, dénuée de toute émotion, comme si je lui demandais de passer le sel. J'ai senti une pointe de douleur dans ma poitrine, une sensation familière.
« Ça ne peut plus durer comme ça, ai-je dit, ma propre voix plus fragile que je ne l'aurais voulu. Nous ne nous parlons plus, nous vivons comme des étrangers sous le même toit. Je pense... je pense qu'on devrait peut-être envisager de se séparer. »
Là, elle a enfin levé la tête, mais son regard était vide. Pas de surprise, pas de tristesse, juste une sorte d'ennui poli.
« Si c'est ce que tu veux. »
C'est tout. Deux mots. Mon cœur, qui battait la chamade, a semblé s'arrêter net. Je m'attendais à des cris, des larmes, une dispute, n'importe quoi qui prouverait qu'il restait quelque chose à sauver. Mais il n'y avait rien, juste cette indifférence glaciale. Mon esprit tournait en boucle, cherchant une explication, une raison à ce vide. C'était moi, l'architecte de renom, qui avais construit cette maison pour nous, pour notre avenir, et maintenant, elle s'effondrait sur moi.
Soudain, son téléphone a vibré avec une sonnerie particulière, une petite musique joyeuse que je ne connaissais pas. Son visage s'est instantanément illuminé, un vrai sourire cette fois, un sourire qui ne m'était plus destiné depuis longtemps. Elle s'est levée d'un bond, me tournant le dos pour répondre.
« Allô ? Oui, mon cœur... Non, il ne me dérange pas, je l'écoute à peine... »
Elle a chuchoté, s'éloignant vers la baie vitrée qui donnait sur le jardin. Chaque mot était un coup de poignard. "Mon cœur". Elle l'appelait "mon cœur" alors que j'étais là, à quelques mètres, en train de lui parler de la fin de notre mariage. Mon monde s'est écroulé. La discussion sur notre avenir, sur notre famille, venait d'être balayée par un simple appel téléphonique. J'étais devenu un bruit de fond dans ma propre vie.
Pendant qu'elle riait doucement au téléphone, le dos tourné, mes yeux se sont posés sur un cadre photo sur la cheminée. Une photo de notre mariage, il y a dix ans. Nous étions jeunes, souriants, pleins d'espoir. À côté de moi, il y avait mon témoin, mon meilleur ami d'enfance, Marc. Marc, avec son sourire charismatique et son bras passé autour de mes épaules. En regardant cette photo, un souvenir m'est revenu, une bribe de conversation surprise quelques semaines avant le mariage. J'avais trouvé Chloé et Marc en train de discuter à voix basse dans la cuisine, ils avaient arrêté net en me voyant. Chloé avait dit que Marc essayait juste de la rassurer sur le mariage. À l'époque, j'avais trouvé ça touchant. Aujourd'hui, ce souvenir prenait une couleur bien plus sombre, une couleur de trahison.
Elle a raccroché et est revenue vers moi, son sourire ayant disparu, remplacé par une expression neutre. Elle a dû voir la douleur sur mon visage, car elle a soupiré, comme si ma souffrance était une corvée de plus pour elle.
« Bon, écoute, Antoine. Puisqu'on est dans les grandes annonces, autant tout te dire. »
Elle a posé une main sur son ventre plat, un geste presque théâtral.
« Je suis enceinte. »
Un instant, une lueur d'espoir insensée a traversé mon esprit. Un bébé. Peut-être que ça pouvait tout arranger, nous donner une raison de nous battre.
« Mais... c'est merveilleux, Chloé, pourquoi... »
Elle m'a coupé, son regard dur comme de la pierre.
« Ce n'est pas de toi, Antoine. C'est de Marc. »
Le monde a cessé de tourner. Le son a disparu, remplacé par un bourdonnement assourdissant dans mes oreilles. L'air m'a manqué, j'ai eu l'impression de me noyer. Mon meilleur ami. Ma femme. Un enfant. Tout s'est mélangé dans un tourbillon de douleur et de nausée. Je l'ai regardée, cherchant une trace de regret, de remords, n'importe quoi. Il n'y avait rien. Juste une sorte de soulagement, comme si elle venait de se débarrasser d'un lourd fardeau.
Machinalement, sans un mot, j'ai glissé ma main gauche dans ma poche. Mes doigts ont trouvé la bague, l'alliance que je portais depuis dix ans. Je l'ai fait tourner, sentant le métal froid contre ma peau. Puis, lentement, je l'ai retirée. Le geste était lourd, définitif. J'ai ouvert la main et j'ai regardé l'anneau d'or dans ma paume. Il semblait soudain étranger, un artefact d'une vie qui n'était plus la mienne. Je l'ai posé doucement sur la table basse, entre nous. Le petit bruit métallique a résonné dans le silence.
Chloé a jeté un coup d'œil à l'alliance, puis a haussé les épaules. Elle n'a rien dit. Elle n'a pas réagi. C'était comme si je venais de poser un simple verre. J'étais brisé, anéanti, et tout ce qu'elle a fait, c'est de regarder à nouveau son téléphone.
« Je n'ai pas mangé depuis ce midi, a-t-elle dit d'un ton neutre. Qu'est-ce qu'on fait pour le dîner ? Il reste des pâtes ? »
La question m'a frappé avec une violence inouïe. Je venais d'apprendre que ma vie était un mensonge, que ma femme me trompait avec mon meilleur ami et portait son enfant, et sa seule préoccupation était de savoir ce qu'il y avait pour le dîner. À cet instant précis, j'ai compris. J'ai compris que l'homme qu'elle avait épousé était déjà mort pour elle depuis longtemps. J'étais un fantôme dans ma propre maison.
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