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Chapitre 1

Solange Moreau revenait de Corse.

Pas seule.

Un jeune homme l' accompagnait, Julien Blanchard.

Léo Vincent attendait sur le port, comme toujours.

Il était le bras droit de Solange, son ombre.

Depuis qu' elle l' avait sorti des quartiers Nord, adolescent.

Il avait vu le bateau accoster, la passerelle descendre.

Solange est apparue, impériale dans son tailleur clair.

Puis Julien, un peu en retrait, l' air d' un gamin perdu.

Léo a senti une pointe froide dans le ventre.

Ce n' était pas normal.

Solange ne ramenait jamais personne de ses "voyages d' affaires".

Surtout pas un type comme ça, avec des yeux trop clairs, un sourire trop poli.

Elle a salué Léo d' un signe de tête bref.

« Léo. Voici Julien. Il va rester avec nous. »

Sa voix était neutre, sans chaleur.

Julien a tendu une main molle à Léo.

« Enchanté. »

Léo n' a pas répondu. Il a juste regardé Solange.

Elle a esquivé son regard.

Ça, c' était nouveau.

Ça sentait mauvais.

Dans la voiture qui les menait à la villa de Solange, sur les hauteurs de Marseille, personne ne parlait.

Léo conduisait, les mains crispées sur le volant.

Il observait Solange dans le rétroviseur.

Elle parlait à voix basse à Julien, penchée vers lui.

Un geste tendre, presque maternel.

Léo n' avait jamais vu Solange comme ça avec qui que ce soit.

Pas même avec lui, dans les premiers temps.

Une colère sourde montait en lui.

Mêlée à une peur qu' il ne connaissait pas.

La peur de perdre sa place.

La seule place qu' il ait jamais eue.

Julien riait doucement à quelque chose que Solange disait.

Un rire clair, trop innocent pour ce monde.

Ou alors, très bien joué.

Léo serrait les dents.

Il connaissait Solange.

Elle ne faisait rien au hasard.

Ce Julien était un pion.

Mais dans quel jeu ? Et contre qui ?

Arrivés à la villa, Solange a pris Julien par le bras.

« Viens, je vais te montrer ta chambre. Tu dois être fatigué. »

Elle a traversé le hall immense sans un regard pour Léo.

Comme s' il n' existait plus.

Léo est resté planté là, au milieu des marbres froids.

La valise de Julien à ses pieds.

Il s' est senti vide.

Solange est redescendue un peu plus tard.

Elle s' est servi un verre de vin blanc, le fixant.

« Tu as un problème, Léo ? »

Sa voix était dure, un avertissement.

« Qui est ce type, Solange ? »

Elle a bu une gorgée, lentement.

« Quelqu' un qui m' intéresse. Quelqu' un qui a du potentiel. Peut-être plus que d' autres. »

Les mots étaient des gifles.

Léo a encaissé.

« Ta place n' est plus aussi sûre, Léo. »

Elle a souri, un sourire cruel qu' il connaissait bien.

« Tu vas devoir me prouver que tu la mérites encore. Ou alors… »

Elle a haussé les épaules.

« … Julien apprend vite. »

Le choc. La douleur. Brutale.

Elle le jetait. Ou presque.

Après toutes ces années.

Après tout ce qu' il avait fait pour elle.

Léo a passé une nuit blanche.

Les paroles de Solange tournaient en boucle dans sa tête.

"Ta place n' est plus aussi sûre."

"Julien apprend vite."

Il se sentait trahi, humilié.

Une rage impuissante le rongeait.

Partir ? claquer la porte ?

L' idée lui a traversé l' esprit.

Mais où irait-il ?

Solange était toute sa vie.

Sans elle, il n' était rien. Un chien perdu.

Non. Il ne partirait pas.

Il allait se battre.

Comprendre ce qui se passait.

Démasquer ce Julien.

Prouver à Solange qu' elle se trompait.

Qu' il était le seul. Le seul loyal.

Sa décision était prise.

Il observerait. Il attendrait son heure.

Même si ça devait lui coûter cher.

Il ravala sa fierté, sa douleur.

Pour Solange. Toujours.

Les jours suivants ont été un supplice.

Solange affichait Julien partout.

Elle le présentait à ses contacts, le couvrait de cadeaux.

Léo assistait, impuissant, à cette parade.

Il voyait Solange rire avec Julien, lui toucher le bras, des gestes qu' elle ne lui avait jamais accordés.

Elle l' emmenait choisir des costumes hors de prix rue Paradis.

Léo devait les accompagner, porter les paquets.

Comme un larbin.

Julien jouait son rôle à la perfection.

Le jeune homme timide, reconnaissant, un peu dépassé.

Mais Léo voyait parfois une lueur de calcul dans ses yeux clairs.

Une lueur qui ne lui plaisait pas du tout.

L' amertume le rongeait.

Chaque geste de Solange envers Julien était une nouvelle blessure.

Elle le détruisait à petit feu.

Et elle le savait.

Un soir, lors d' une fête de quartier dans le Panier, Solange a trouvé un prétexte futile pour l' humilier publiquement.

Une parole de travers, un regard mal interprété.

Elle l' a convoqué devant tout le monde.

La pluie commençait à tomber, une pluie fine et froide.

« À genoux, Léo. »

Sa voix a claqué, sèche.

Les murmures se sont tus. Tous les regards étaient braqués sur lui.

Léo a hésité. Son sang bouillait.

« J' ai dit, à genoux. »

Il a croisé son regard. Froid, implacable.

Il s' est agenouillé.

Lentement.

Dans la boue qui commençait à se former.

La pluie redoublait, lui cinglant le visage.

« Tu manques de respect, Léo. Tu oublies qui je suis. »

Elle parlait fort, pour que tout le monde entende.

« Tu crois que tu es irremplaçable ? Tu te trompes. »

Chaque mot était une pierre.

Il est resté là, tête basse, sous la pluie battante.

L' humiliation était totale.

Il entendait les ricanements étouffés.

Il sentait le poids du mépris.

Quand elle l' a enfin autorisé à se relever, il était trempé jusqu' aux os, couvert de boue.

Mais c' est son âme qui était la plus souillée.

Il s' est éloigné sans un mot, la rage au cœur.

Elle l' avait brisé un peu plus.

Pour le plaisir. Pour montrer à Julien qui commandait.

Quelques jours plus tard, une transaction importante devait avoir lieu.

Des bijoux volés, une grosse somme en jeu.

Julien devait y assister, pour "apprendre".

Léo avait un mauvais pressentiment.

Les types en face n' étaient pas fiables.

Il a essayé de prévenir Solange.

« C' est risqué. Julien n' est pas prêt. »

Elle l' a regardé avec dédain.

« Tu es jaloux, c' est tout. Julien est plus malin que tu ne le penses. »

La transaction a eu lieu dans un entrepôt désaffecté sur le port.

Léo était en retrait, observant.

Julien était nerveux, il transpirait.

Au moment de l' échange, tout a dérapé.

Les acheteurs ont sorti des armes.

Ils voulaient la marchandise et l' argent.

Julien s' est figé, incapable de réagir.

Léo est intervenu, rapide, précis.

Il a désarmé un type, en a blessé un autre.

Tony Lefèvre, le lieutenant fidèle de Solange, a fait le reste.

La fusillade a été courte, brutale.

Deux hommes à terre côté adversaires.

Julien était livide, tremblant.

Solange est arrivée, alertée par les coups de feu.

Elle a vu le carnage, Julien indemne mais terrorisé.

Léo s' attendait à un mot, un regard.

Rien.

Elle s' est approchée de Julien, l' a pris par les épaules.

« Ça va ? Tu n' as rien ? »

Sa voix était pleine de sollicitude.

Puis elle s' est tournée vers Léo.

Son visage était dur.

« C' est ta faute. Tu aurais dû mieux surveiller. »

L' injustice de l' accusation l' a frappé en plein visage.

C' était Julien l' incompétent. C' était lui qui avait failli tout faire capoter.

Et c' était lui, Léo, qui avait sauvé la situation.

Et elle l' accusait ?

Julien, derrière Solange, a esquissé un sourire mauvais.

Un sourire que Léo n' a pas manqué.

Ce type était un serpent.

Un manipulateur.

Et Solange tombait dans son piège.

Léo n' a rien dit. À quoi bon ?

Elle ne l' écoutait plus.

Elle ne voyait que Julien.

Son nouveau protégé. Son favori.

Il s' est senti plus seul que jamais.

Il a quitté l' entrepôt, laissant Solange consoler son incapable.

Il a marché sans but dans les rues du Vieux-Port.

La colère, la frustration, le désespoir.

Un cocktail amer qui lui brûlait la gorge.

Il a fini par échouer dans un bar sombre, mal famé.

Un de ces endroits où Solange lui interdisait d' aller.

Il a commandé un pastis. Puis deux. Puis trois.

L' alcool anesthésiait un peu la douleur.

Mais pas assez.

Il pensait à sa pièce de dix francs. "Espoir".

Quel espoir lui restait-il ?

La porte du bar s' est ouverte.

Solange.

Elle l' avait retrouvé.

Elle s' est assise en face de lui, sans un mot.

Elle a commandé un verre de vin.

Le silence était lourd, pesant.

« Tu te caches maintenant ? » a-t-elle fini par dire.

Sa voix était pleine de mépris.

« Je prends l' air. »

« Tu te morfonds, oui. Tu fais pitié, Léo. »

Elle le provoquait. Encore.

« Tu crois que c' est en buvant que tu vas régler tes problèmes ? »

« Quels problèmes ? Je n' ai pas de problèmes. »

Elle a ri. Un rire sec, sans joie.

« Tu es le problème, Léo. Tu es devenu faible. Sentimental. »

Elle s' est penchée vers lui.

« Je n' ai pas besoin d' un homme faible à mes côtés. »

Il a bu son verre d' une traite.

Le feu de l' alcool lui a tordu les entrailles.

Mais la douleur qu' elle lui infligeait était pire.

« Tu veux que je parte ? C' est ça ? »

Elle a souri.

« Peut-être. Ou peut-être que je veux juste te voir te battre. Si tu en es encore capable. »

Elle s' est levée.

« Ne rentre pas trop tard. J' ai encore besoin de toi. Pour l' instant. »

Elle est partie, le laissant avec ses démons et son verre vide.

Pour l' instant.

Ces mots résonnaient comme une condamnation.