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Chapitre 2 Chapitre 2
Gabriel se lève. Il a ce geste qu'il fait toujours quand il cherche ses mots, passer la main dans ses cheveux, du front vers la nuque.
- Alizée, laisse-moi t'expliquer...
- Ne m'appelle pas comme ça.
Sa voix tremble, mais ce n'est pas de la colère. Pas encore. C'est autre chose, quelque chose de plus vulnérable qu'elle déteste laisser voir.
Éléna fait un pas en avant.
- Je suis désolée.
Un rire sec échappe à Alizée, presque contre sa volonté.
- Tu es désolée.
- Je ne voulais pas que tu l'apprennes comme ça.
- Comme quoi ? Tu voulais attendre le mariage ? Tu voulais être demoiselle d'honneur et coucher avec le marié le soir même ?
- Ce n'est pas ce que...
- Alors c'est quoi, Éléna ? Explique-moi. J'ai vraiment envie de comprendre.
Sa sœur baisse les yeux. Gabriel, lui, ne baisse pas les siens. Il la regarde bien en face, et dans ce regard il y a quelque chose qu'Alizée reconnaît avec un temps de retard, pas de honte. De la détermination.
- Je ne vais pas te mentir, dit-il, la voix étonnamment stable. J'aime Éléna.
Ces mots-là lui font plus mal que les photos, plus mal que la vidéo, plus mal que tout ce qu'elle avait imaginé pendant le trajet en voiture. Elle avait préparé quelque chose pour un mensonge, pour une excuse maladroite, pour un homme pris en faute qui bafouille. Pas pour ça. Pas pour cette froideur presque soulagée, comme s'il attendait ce moment depuis longtemps pour enfin pouvoir le dire tout haut.
Alizée reste immobile un instant. Puis elle hoche lentement la tête, une seule fois.
- Très bien.
Éléna relève brusquement le visage.
- Alors épouse-la, continue Alizée. Puisque apparemment tout le monde ici a déjà pris sa décision sans moi.
Elle tourne les talons. Elle traverse le salon, descend l'escalier au lieu d'attendre l'ascenseur parce qu'elle a besoin de bouger, de sentir ses jambes faire quelque chose, n'importe quoi, plutôt que de rester debout à encaisser. Elle ne pleure toujours pas. Elle se le répète comme une consigne, pas maintenant, pas ici, jusqu'à ce qu'elle atteigne sa voiture et referme la portière sur elle-même.
Là, seulement, dans le silence capitonné de l'habitacle, quelque chose cède.
Elle pleure sans bruit, les mains serrées sur le volant, le front presque posé dessus, pendant ce qui lui semble de longues minutes et qui n'en dure sans doute que trois ou quatre.
Son téléphone sonne.
Elle manque de ne pas répondre. Puis elle voit le nom sur l'écran, Papa, et quelque chose dans son instinct lui dit de décrocher quand même, malgré tout, malgré l'état dans lequel elle se trouve.
- Papa ?
- Alizée. Il faut que tu viennes à la maison. Maintenant.
La voix d'Henri Sinclair est méconnaissable. Pas la voix posée, presque théâtrale, qu'il utilise en réunion. Une voix étranglée, à vif.
- Qu'est-ce qui se passe ?
Un silence, plus long que celui d'Éléna quelques minutes plus tôt.
- L'entreprise. On... on est en train de tout perdre.
Alizée ferme les yeux, le front contre le volant.
- De combien on parle ?
- Beaucoup trop, Alizée. Beaucoup trop.
Elle démarre la voiture sans prendre le temps d'essuyer son visage. Sur l'autoroute, les lumières de Montréal défilent, indifférentes, et elle a cette pensée absurde, presque comique dans sa cruauté : en l'espace d'une heure, elle a perdu son fiancé, sa sœur, et peut-être maintenant l'entreprise que son grand-père a fondée.
La maison familiale, dans le Golden Square Mile, est plongée dans une agitation feutrée quand elle arrive. Deux hommes en costume qu'elle ne connaît pas quittent le bureau de son père au moment où elle franchit la porte, mallettes à la main, mine grave. Sa mère, dans le vestibule, a le visage d'une femme qui vient d'apprendre une très mauvaise nouvelle et qui essaie encore de comprendre comment la transmettre.
- Où est papa ?
- Dans son bureau.
Henri est assis derrière son immense bureau d'acajou, celui qui a appartenu à son propre père, les mains posées à plat sur une pile de documents qu'il ne regarde pas vraiment. Il lève les yeux quand Alizée entre, et ce qu'elle voit sur son visage l'effraie plus que tout ce qu'elle vient de vivre dans les dernières heures.
- Les comptes sont bloqués, dit-il sans préambule. La banque a retiré sa ligne de crédit ce matin. Trois de nos investisseurs se sont retirés dans les dernières quarante-huit heures. Si on ne trouve pas une solution d'ici la fin de la semaine, on perd tout. La maison. L'entreprise. Tout ce que ton grand-père a construit.
- Comment est-ce que ça a pu arriver si vite ?
- Ce n'est pas arrivé vite, Alizée. Ça couvait depuis des mois. Je ne voulais pas t'inquiéter avant le mariage.
Le mot mariage résonne étrangement dans la pièce, comme un objet qu'on aurait oublié de ranger.
- Il n'y aura pas de mariage, dit-elle d'une voix plate. Gabriel me trompe avec Éléna.
Son père la regarde, incrédule, puis quelque chose dans ses traits s'effondre encore un peu plus, comme si cette nouvelle venait s'ajouter à une liste déjà trop longue de catastrophes qu'il n'a pas la force d'absorber.
- Depuis quand ?
- Je ne sais pas. Je viens de l'apprendre.
Un silence tombe entre eux, épais, presque solide.
- Il existe peut-être une solution, dit finalement Henri, mais sa voix hésite, comme s'il redoutait déjà la réaction de sa fille. Pour l'entreprise.
- Laquelle ?
- Un homme. Quelqu'un que je connais depuis longtemps, qui a les moyens d'injecter les capitaux dont on a besoin, immédiatement, sans passer par les banques.
- Alors appelle-le.
- Ce n'est pas si simple.
Alizée sent l'épuisement de la journée peser sur elle comme une chape.
- Pourquoi ce n'est jamais simple avec toi, papa ?
Avant qu'Henri puisse répondre, on frappe à la porte du bureau. Sa mère passe la tête dans l'entrebâillement, le visage encore plus pâle que quelques minutes plus tôt.
- Henri. Il est là.
- Qui ça ?
Mais Alizée, elle, connaît déjà la réponse avant même que sa mère prononce le nom, parce que quelque chose dans l'air de la pièce vient de changer, une tension nouvelle, différente, qui n'a rien à voir avec les créanciers ni avec les banques.
La porte s'ouvre en grand.
Un homme se tient sur le seuil. Grand, la cinquantaine élégante, un manteau de laine sombre encore sur les épaules comme s'il n'avait pas pris le temps de le retirer en entrant. Son regard balaie la pièce, s'arrête un instant sur Henri, puis se pose sur Alizée avec une attention qui n'a rien de courtois, quelque chose de plus direct, presque clinique, comme s'il évaluait.
Elle n'a jamais vu cet homme de sa vie. Et pourtant, à la façon dont son père se raidit derrière son bureau, à la façon dont sa mère recule d'un pas dans le couloir, elle comprend instantanément que cet homme n'est pas un simple visiteur.
- Henri, dit l'inconnu d'une voix basse, posée, celle de quelqu'un habitué à ce que le silence se fasse dès qu'il parle. On doit discuter.
Puis son regard revient vers Alizée, et il ajoute, sans qu'elle comprenne encore ce que ces mots signifient réellement :
- Seul à seule, si vous permettez. Avec votre fille.
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