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Chapitre 3 L'homme qui propose l'impensable

L'homme retire son manteau avec une lenteur calculée, comme s'il avait tout son temps, comme si l'urgence qui écrase la pièce depuis le matin ne le concernait absolument pas. Il le tend à Henri sans un mot, un geste presque insolent dans sa simplicité, celui d'un homme habitué à ce qu'on prenne soin de ses affaires sans qu'il ait besoin de le demander.

Henri le prend. Alizée voit la mâchoire de son père se contracter.

- Alizée, dit Henri d'une voix qu'elle ne lui connaît pas, voici Charles Sterling.

Le nom met une seconde à s'imposer. Puis, brutalement, tout s'assemble.

Sterling.

Gabriel Sterling.

- Vous êtes le père de Gabriel, dit-elle, et ce n'est pas vraiment une question.

- En effet.

Il ne détourne pas le regard en le disant. Il n'y a dans sa voix ni gêne ni excuse, seulement un constat, prononcé avec la même économie que s'il annonçait le taux directeur de la Banque du Canada.

Alizée sent quelque chose se durcir dans sa poitrine. La journée entière, les photos, la vidéo, Gabriel debout au bord du lit, sa sœur près de la fenêtre, les mots j'aime Éléna, tout cela remonte d'un coup, comme une vague qui n'avait fait que reculer avant de revenir plus fort.

- Alors je crois que nous n'avons rien à nous dire, monsieur Sterling. Si vous êtes venu défendre votre fils, vous perdez votre temps.

- Je ne suis pas ici pour mon fils.

Sa mère referme discrètement la porte du bureau derrière elle, laissant les trois adultes seuls dans la pièce lambrissée. Henri contourne son bureau et vient s'asseoir plutôt que de rester debout, un geste qu'Alizée reconnaît immédiatement, son père fait toujours ça quand il a besoin de se donner une contenance, quand ses jambes ne le portent plus tout à fait.

- Charles, commence Henri, je pensais qu'on avait convenu de discuter seuls d'abord, avant de...

- Nous n'avons plus le temps pour les formes, Henri.

La voix de Charles Sterling ne monte pas d'un ton. C'est justement ce qui la rend redoutable, cette absence totale d'inflexion, comme si la colère, l'impatience, l'urgence même n'avaient pas leur place dans son registre.

Il s'approche du bureau, pose sur le plateau d'acajou un mince dossier de cuir noir, puis se tourne vers Alizée. Il l'observe un instant, et elle a la sensation désagréable, précise, d'être en train d'être lue plutôt que regardée, comme un document qu'on parcourt pour en évaluer la valeur.

- Vous voulez bien vous asseoir, mademoiselle Sinclair ?

- Je préfère rester debout.

Un léger mouvement au coin de sa bouche, pas un sourire, quelque chose de plus retenu, presque de l'amusement contenu.

- Comme vous voudrez.

Il s'assoit lui-même dans le fauteuil face au bureau d'Henri, sans y avoir été invité, avec l'aisance tranquille d'un homme qui n'a jamais eu à demander la permission de s'installer où que ce soit.

- Votre père traverse une crise de liquidités sévère, dit-il en s'adressant directement à elle plutôt qu'à Henri, ce qui fait sursauter légèrement ce dernier. La Banque Nationale a retiré sa ligne de crédit ce matin à neuf heures douze. Trois investisseurs se sont désengagés dans les dernières quarante-huit heures, Lachance Capital, le fonds Bérubé-Tremblay, et Financière Aurore. À ce rythme, sans intervention, Sinclair Industries dépose son bilan dans un délai de six à huit jours.

Alizée sent le sol vaciller légèrement sous elle. Elle regarde son père.

- Papa, comment est-ce qu'il sait tout ça ?

Henri ne répond pas. Il fixe le bureau, les mains jointes, incapable de croiser le regard de sa fille.

- Parce que je surveille cette situation depuis plusieurs mois, répond Charles à sa place, sans que rien dans sa voix ne trahisse une quelconque gêne à devancer ainsi son interlocuteur. Et parce que je suis, entre autres choses, l'un des créanciers indirects de votre père par l'intermédiaire d'une société-écran que je préfère ne pas nommer ici.

- Vous nous avez... espionnés ?

- Je préfère le mot observés.

Elle sent la colère monter, plus franche, plus simple à identifier que la douleur diffuse qui l'habite depuis le matin.

- Et vous êtes venu ici pour quoi, exactement ? Nous annoncer notre ruine en personne ? Vous auriez pu envoyer un courriel.

Pour la première fois depuis qu'il est entré, quelque chose bouge réellement dans l'expression de Charles Sterling. Pas de la surprise, plutôt une forme d'intérêt, comme s'il venait de constater qu'elle n'était pas exactement ce à quoi il s'attendait.

- Je suis venu vous proposer une solution, mademoiselle Sinclair.

- Quel genre de solution ?

Il ouvre le dossier de cuir, en sort une simple feuille qu'il fait glisser sur le bureau, entre Henri et elle. Alizée baisse les yeux. C'est un document dense, plein de clauses, avec en en-tête, en lettres capitales sobres : ACCORD DE PARTENARIAT, GROUPE STERLING / SINCLAIR INDUSTRIES.

Elle lève les yeux vers lui, cherchant le piège.

- Un investissement.

- Une injection de capital suffisante pour éponger l'intégralité de la dette de votre père, stabiliser Sinclair Industries et lui permettre de repartir sur des bases saines. Immédiatement. Sans délai bancaire, sans comité d'approbation, sans les six mois qu'il faudrait normalement pour structurer une opération de cette ampleur.

Henri relève enfin la tête.

- Charles, on avait discuté d'un prêt, pas d'un...

- Les termes ont changé, Henri.

Un silence tombe. Alizée regarde son père, dont le visage est vidé de toute couleur, puis Charles, dont l'expression reste parfaitement lisse, presque courtoise.

- Quels termes ? demande-t-elle.

Charles la regarde longuement avant de répondre. Dans la lumière tamisée du bureau, elle remarque pour la première fois de petites rides au coin de ses yeux, une fatigue qu'il ne laisse transparaître nulle part ailleurs sur son visage. Il a quelque chose de méthodique dans chacun de ses gestes, comme un homme qui a appris, il y a longtemps, à ne jamais rien laisser au hasard.

- Un mariage, dit-il enfin.

Alizée met une seconde entière avant de comprendre qu'il ne plaisante pas.

- Pardon ?

- Vous m'avez très bien entendu.

- Vous voulez que j'épouse votre fils ? articule-t-elle, la voix tremblante de rage contenue. Après ce qu'il vient de me faire ? Vous savez qu'il est en ce moment même chez lui, dans son lit, avec ma propre sœur ?

Quelque chose passe dans le regard de Charles, pas de la surprise, remarque-t-elle, mais quelque chose qui y ressemble, une confirmation plutôt qu'une découverte.

- Je suis parfaitement au courant de la situation entre Gabriel et votre sœur, dit-il d'une voix légèrement plus basse. Ce n'est pas de mon fils que je parle.

Un silence absolu s'installe dans la pièce. Alizée entend distinctement le tic-tac de l'horloge ancienne posée sur la cheminée, un son qu'elle n'avait jamais remarqué dans ce bureau malgré les centaines d'heures qu'elle y a passées enfant.

- Alors de qui ?

Charles ne détourne pas les yeux.

- De moi.

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Liste des chapitres

64 chapitres au total

  1. Chapitre 1Chapitre 1 Quatre jours avant le mariage
  2. Chapitre 2Chapitre 2 Chapitre 2
  3. Chapitre 3Chapitre 3 L'homme qui propose l'impensable

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