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Chapitre 1
Je suis assise dans l'atelier de l'École du Louvre, l'odeur de térébenthine et de peinture à l'huile flotte dans l'air. C'est un endroit que j'aime, un refuge. Ici, je ne suis que Chloé, une étudiante en art parmi d'autres. Personne ne connaît mon nom de famille, ni le château viticole de Bordeaux qui y est attaché. C'est mon choix.
Pourtant, depuis quelques semaines, ce refuge est devenu inconfortable.
La cause est assise à quelques mètres de moi. Manon. Elle est boursière, venue d'un coin de campagne que personne ne connaît. Au début, j'ai eu de la pitié pour elle. Elle semblait perdue, dépassée par Paris.
Maintenant, je ressens autre chose.
Elle porte une blouse blanche en lin, une imitation bon marché de celle que j'ai achetée la semaine dernière dans une petite boutique du Marais. Ses cheveux sont attachés de la même manière que les miens, avec un crayon planté dedans. Même sa façon de tenir son fusain, elle la copie.
Mon malaise a commencé par des détails, des coïncidences. Puis c'est devenu une obsession. La sienne.
Julien, un étudiant en histoire de l'art, s'approche de mon chevalet. Il est charismatique, intelligent, et son sourire est sincère.
« Chloé, c'est incroyable. La lumière que tu arrives à capter... »
Je souris, un peu gênée.
« Merci, Julien. »
« Il y a une exposition privée ce soir, une collection de croquis de Delacroix. Ça te dit de venir avec moi ? »
Mon cœur s'accélère un peu.
« J'adorerais. »
Derrière nous, j'entends un bruit. Manon a fait tomber sa boîte de pastels. Elle se penche pour les ramasser, le visage rouge. Nos regards se croisent une seconde. Le sien est plein d'une intensité qui me met mal à l'aise.
Le soir, à l'exposition, Julien et moi admirons les œuvres. L'ambiance est feutrée, intime. Nous parlons d'art, de nos projets. C'est simple, c'est agréable.
Soudain, une voix familière nous interrompt.
« Oh, Julien, Chloé, quelle surprise de vous voir ici ! »
Manon est là. Elle porte une robe noire qui essaie de ressembler à la mienne, mais le tissu est synthétique et mal coupé. Elle s'est immiscée dans notre conversation, son regard fixé sur Julien.
Plus tard, je raconte à Julien une anecdote sur un voyage en Italie, un souvenir lié à un tableau du Caravage. Il rit, captivé.
Cinq minutes après, j'entends Manon parler à un autre groupe d'étudiants.
« ...et c'est là, devant ce tableau du Caravage, que j'ai vraiment compris... »
Elle répète mon histoire, mot pour mot. Seuls les lieux ont changé. La nausée me monte à la gorge. Ce n'est plus de la pitié que je ressens. C'est une forme de dégoût.
Le lendemain, à l'école, la rumeur a déjà fait son chemin, propagée par Léa, l'amie dévouée de Manon.
« C'est fou, Chloé copie tout sur Manon. Même ses histoires personnelles. C'est pathétique, elle n'a aucune personnalité. »
Certains me regardent différemment. Manon, avec son statut de boursière et son air de victime, a gagné leur sympathie. Moi, la fille discrète, je deviens soudain l'arrogante qui vole les idées d'une pauvre fille talentueuse.
Je ne dis rien. Je serre les poings dans mes poches et je continue de peindre.
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