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Chapitre 2 Le mariage express
Lucres n'avait pas dormi une seule minute dans la suite d'hôtel où la voiture noire l'avait déposée vers minuit, et lorsque le jour se leva derrière les rideaux de soie, elle était toujours assise au bord du lit, la robe de serveuse froissée sur le dos, à fixer son téléphone qui refusait de sonner. Un homme en costume gris se tenait devant la porte depuis la veille, immobile comme une statue, et chaque fois qu'elle avait collé l'oreille au battant pour guetter un bruit, elle avait entendu le même silence calculé.
À sept heures précises, quelqu'un frappa deux coups brefs.
« Mademoiselle Moreau ? Je m'appelle Julien, je suis l'assistant de monsieur Vasseur. »
Le garçon qui entra devait avoir vingt-cinq ans à peine, avec des lunettes rondes, une cravate mal nouée et un porte-vêtements qu'il tenait à bout de bras comme s'il craignait de le froisser. Il se montrait si visiblement gêné que Lucres, malgré la rancœur qui lui serrait la poitrine, sentit sa colère s'adoucir un peu.
« Monsieur Vasseur a pensé que vous voudriez quelque chose de plus confortable pour la cérémonie, expliqua-t-il en posant le tout sur le fauteuil. La robe est blanche, mais très simple. Si elle ne vous convient pas, je peux en chercher une autre avant dix heures.
— Est-ce que mon père est réveillé ? demanda-t-elle sans toucher au vêtement. Et mon frère ?
— Ils vous attendent devant la mairie, je vous le promets. » Il hésita, puis baissa la voix, ce qui eut pour effet de rendre sa phrase d'autant plus frappante. « Il n'a pas fermé l'œil de la nuit, vous savez. Je travaille pour lui depuis quatre ans et je ne l'avais jamais vu arpenter son bureau jusqu'au matin. »
Lucres aurait voulu répondre que cela lui était bien égal, mais elle se contenta de saisir la robe et de refermer la porte de la salle de bains derrière elle. Dans le miroir, elle découvrit une inconnue aux traits tirés qui portait encore l'odeur de friture du restaurant, et elle passa un long moment sous la douche à frotter sa peau comme pour effacer la soirée de la veille.
La robe lui allait parfaitement, ce qui l'inquiéta davantage encore, car elle ne se souvenait pas d'avoir jamais communiqué ses mesures à quiconque.
*
Les marches de la mairie étaient déjà noires de monde quand la voiture s'arrêta devant le bâtiment, non pas des invités, mais des photographes que quelqu'un avait manifestement prévenus, et dont les objectifs se braquèrent sur la portière avant même qu'elle s'ouvre. Bednas sortit le premier, vêtu d'un costume sombre qui accentuait la largeur de ses épaules, et il lui tendit la main sans un regard pour la presse. Lucres hésita une seconde, puis posa ses doigts froids dans sa paume, qui était chaude et ferme, et elle crut sentir une brève hésitation dans son geste, aussitôt effacée.
« Souriez, murmura-t-il à son oreille. Ils doivent croire que vous l'avez décidé librement. »
« Je n'y arrive pas. »
« Alors baissez la tête, cela passera pour de la timidité. »
Au sommet de l'escalier, elle aperçut son père, qui lui parut plus vieux que la veille, avec son costume du dimanche trop large aux épaules et ses grandes mains jointes devant lui comme à l'église. À côté de lui, Théo, quinze ans, raide dans une veste empruntée, fusillait Bednas du regard avec une hostilité que la peur n'avait pas encore eu le temps d'éteindre.
« Lucres, ma chérie. »
Elle se jeta dans les bras de son père, et l'odeur familière de farine et de savon l'envahit si brusquement qu'elle dut fermer les yeux pour ne pas pleurer devant les caméras. Il la serra plus fort qu'il ne l'avait jamais fait, et pendant un instant elle oublia les contrats et les menaces, elle oublia même l'homme debout derrière elle, qui n'avait pas cessé de la surveiller.
« Papa, dit-elle tout bas, il m'a dit que tu avais signé cette dette il y a six mois. Pourquoi tu ne m'as rien dit ? »
Gérard Moreau détourna les yeux, et ses lèvres tremblèrent.
« Pas ici, murmura-t-il. Pas devant eux. Je t'expliquerai quand je le pourrai, je te le jure.
— Tu ne peux pas, intervint Théo, la voix chargée d'une rage qui cachait mal sa terreur. Il t'a achetée, Lucres, tu ne comprends pas ? Il t'achète comme on achète un meuble. »
Elle posa la main sur sa joue, et il laissa faire malgré lui.
« Il ne m'a pas achetée. J'ai choisi de signer, pour vous deux, et toi tu vas retourner au lycée lundi matin comme si de rien n'était. D'accord ? »
Théo ne répondit pas, mais il hocha la tête, les dents serrées, et elle sut qu'elle venait de lui arracher une promesse qu'elle n'était pas certaine de pouvoir tenir.
*
La cérémonie dura moins de vingt minutes, dans une petite salle aux boiseries défraîchies où l'adjoint au maire, pressé de passer à autre chose, récitait les articles du code civil d'une voix monocorde. Les deux témoins, un clerc du notaire et une employée de l'hôtel dont Lucres n'avait jamais entendu les noms, regardaient leurs chaussures avec l'air de gens très bien payés pour ne rien remarquer. Son père et son frère se tenaient au premier rang, sans oser se regarder l'un l'autre.
Lorsque vint le moment des alliances, Bednas sortit de sa poche un petit écrin de velours noir, et Lucres retint son souffle malgré elle. L'anneau était en or blanc, d'une simplicité presque austère, et il glissa trop facilement sur son doigt pour y rester fixé, de sorte qu'elle dut serrer le poing pour l'empêcher de tomber.
« Elle est trop grande, chuchota-t-elle.
— Je sais. » Il avait répondu si vite qu'elle se demanda s'il avait prévu l'erreur. « Je la ferai ajuster ce soir. »
Il passa la sienne à son propre doigt sans la regarder, un cercle de métal ordinaire, usé sur le bord comme si on l'avait portée longtemps, et ce détail, qu'elle n'aurait pas dû remarquer, lui resta en mémoire plus longtemps que tout le reste de la cérémonie.
« Vous pouvez embrasser la mariée », annonça l'adjoint en refermant son registre.
Lucres se figea, le cœur battant, car même si elle avait lu le contrat ligne à ligne et savait qu'aucune clause ne le lui imposait, le sang lui monta tout de même aux joues, parce que la salle entière attendait et que les photographes, derrière la porte entrouverte, retenaient leur souffle. Bednas la regarda un instant, et elle crut voir passer dans ses yeux gris quelque chose qui ressemblait à de la douleur.
« Ce ne sera pas nécessaire », dit-il d'une voix calme.
Il lui prit la main et l'effleura des lèvres, avec une gravité étrange qui n'avait rien d'une comédie, puis il se redressa et se dirigea vers la sortie, la laissant derrière lui, sidérée, au milieu d'un silence que personne n'osait rompre.
*
Dehors, la lumière de midi l'aveugla tandis que les photographes criaient son nom, ou plutôt le nom qu'elle portait désormais, madame Vasseur, et ces deux syllabes sonnaient pour elle comme celles d'une inconnue. Julien se fraya un passage pour l'escorter jusqu'à la voiture, mais avant de monter, une main se glissa dans la sienne, celle de son père, qui l'attira à l'écart.
« Pardonne-moi, souffla-t-il à son oreille, les yeux humides. Je ne pensais pas qu'il irait jusque-là. Je te jure que je ne voulais pas qu'il te prenne.
— Qui, papa ? Bednas ?
— Non. »
Mais Gérard ne termina pas sa phrase, car les portières claquèrent et Julien le repoussa poliment en arrière. Lucres se retourna une dernière fois vers la rue avant de s'asseoir, et elle aperçut sur le trottoir d'en face un homme d'une soixantaine d'années, en manteau gris, qui ne prenait aucune photo et qui ne souriait pas. Il observait la scène en silence, les mains dans les poches, avec la patience satisfaite de quelqu'un qui regarde enfin se refermer un piège préparé de longue date.
Bednas, assis près d'elle, avait suivi son regard, et elle vit sa mâchoire se crisper tandis qu'il tirait brusquement le rideau de la vitre.
« Roulez », ordonna-t-il au chauffeur.
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