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Chapitre 3 Le domaine Vasseur

Bednas ne prononça pas un mot pendant tout le trajet, et Lucres jugea très vite plus sage de ne pas lui adresser la parole. Il gardait les yeux fixés sur son téléphone, dont l'écran restait pourtant éteint, et quand la voiture quitta enfin l'autoroute pour s'engager sur une route bordée de cyprès, elle le vit seulement relever la tête, l'air de revenir d'un endroit trop lointain.

« Ce que vous avez aperçu ce matin sur le trottoir d'en face, dit-il sans la regarder, vous ne le mentionnerez à personne dans cette maison. Pas même à Mme Brun.

— Qui était cet homme ?

— Une personne que vous rencontrerez bientôt, malheureusement. »

La grille s'ouvrit d'elle-même devant la voiture, et Lucres découvrit le domaine au bout d'une longue allée de gravier, un grand bâtiment de pierre claire dont les deux ailes s'étendaient de part et d'autre d'un perron central, avec des fenêtres hautes qui renvoyaient la lumière de l'après-midi. La maison paraissait à la fois somptueuse et vide, comme ces demeures qu'on entretient sans jamais les habiter, et elle ne put s'empêcher de la comparer à l'appartement exigu où elle avait grandi, au-dessus de la boulangerie, qui sentait le pain chaud dès cinq heures du matin.

Une femme d'une soixantaine d'années attendait en haut des marches, droite dans une robe grise, un trousseau de clés pendu à la ceinture, les mains jointes devant elle avec l'air de quelqu'un qui a tenu cette maison debout pendant des décennies. Ses cheveux blancs étaient tirés en chignon serré, et son visage portait cette sévérité apprise qui, chez certaines personnes, sert surtout à cacher une grande douceur.

« Madame Vasseur, dit-elle en inclinant légèrement la tête. Je suis Mme Brun, la gouvernante de la maison. Bienvenue.

— Appelez-moi Lucres, s'il vous plaît, répondit-elle, un peu gênée par ce titre qui ne lui appartenait pas.

— Le personnel vous appellera madame. » La femme jeta un coup d'œil à Bednas, qui hocha brièvement la tête, puis elle ajouta d'un ton plus bas : « Mais moi, quand nous serons seules, je ferai ce que je pourrai. »

Bednas s'éloigna sans un mot vers un bureau dont la porte se referma derrière lui avec un claquement sourd, et Lucres resta sur le seuil, ses mains serrées sur le sac de toile qu'elle avait récupéré à l'hôtel. Mme Brun l'observa un moment avec attention, puis lui fit signe de la suivre.

*

La chambre qu'on lui avait destinée se trouvait dans l'aile ouest, au premier étage, et elle était si vaste que le lit à baldaquin semblait presque petit au milieu des tapis. Des fleurs blanches embaumaient la pièce, un vase de lys posé près de la fenêtre qui donnait sur un jardin à la française, et Lucres eut l'impression absurde de pénétrer dans la chambre d'une inconnue dont elle devait prendre la place.

« Voici les règles de la maison, madame, commença Mme Brun en restant debout près de la porte. Le dîner est servi à vingt heures, et monsieur Vasseur n'y assiste que rarement. Le petit-déjeuner est à sept heures, mais vous pouvez demander qu'on vous l'apporte. Vous êtes libre de circuler partout dans le domaine, dans le parc comme dans les salons, à une exception près.

— L'aile est, devina Lucres.

— L'aile est est fermée à clé, et monsieur Vasseur est le seul à posséder la clé de la porte principale. » La gouvernante serra légèrement les lèvres. « Personne n'y entre, pas même moi. C'est une consigne qui date de très longtemps, bien avant votre arrivée, et je vous demande de la respecter, pour votre bien comme pour le sien.

— Qu'y a-t-il dans cette aile ?

— Je n'en sais rien, madame, et je préfère ne pas le savoir. »

Lucres vit passer une ombre sur son visage, une lueur furtive qu'elle n'aurait pas su nommer, et la gouvernante en savait visiblement plus qu'elle ne voulait le dire, mais insister ne servirait à rien. Elle déposa son sac sur le lit, regarda autour d'elle la richesse silencieuse de la pièce, et un frisson lui parcourut les épaules.

« Une dernière chose, ajouta Mme Brun en sortant de la poche de son tablier un écrin de velours noir. Monsieur Vasseur m'a demandé de vous remettre ceci. »

C'était l'alliance du matin, mais lorsque Lucres l'enfila, elle épousa son doigt avec une exactitude parfaite, sans glisser ni serrer. Sous le velours, une petite carte pliée en deux portait quelques mots à l'encre noire, d'une écriture nette et hâtive : *Ajustée. B.V.* Elle relut ces deux lettres plusieurs fois, sans trop savoir pourquoi, car elles ne contenaient aucune tendresse, mais elles prouvaient qu'il avait tenu parole le jour même, alors qu'il n'avait rien promis d'autre qu'un contrat.

« Il ne le montre jamais, madame, murmura Mme Brun en voyant son expression, mais il pense à tout. C'est même ce qui le rend si difficile à vivre. »

*

Le dîner lui fut servi seule, à l'extrémité d'une table pouvant accueillir vingt convives, sous le regard du portrait d'un homme aux traits sévères dont la ressemblance avec Bednas lui sauta aux yeux. Elle mangea à peine, trop nerveuse pour apprécier le gratin et la volaille rôtie, et elle posa plusieurs fois sa fourchette pour écouter les bruits de la maison, un craquement de boiserie, le pas feutré d'un domestique, le grincement lointain d'une porte.

Après le dîner, elle tenta d'appeler son père depuis le téléphone de sa chambre, mais un homme en costume sombre lui expliqua poliment, depuis le couloir, que les appels s'effectuaient depuis le bureau de monsieur et uniquement sur son autorisation. Elle serra les poings sur ses genoux, vaincue par la politesse de cette réponse, et se coucha en gardant sa robe de mariée, incapable de s'imaginer dans le lit d'une inconnue.

Vers deux heures du matin, un cri la fit se redresser d'un bond.

Il ne ressemblait à aucun bruit qu'elle eût jamais entendu, un hurlement rauque, étouffé par les murs épais, qui semblait venir de l'autre bout de la maison et qui se prolongea assez longtemps pour qu'elle sente ses doigts trembler sur le drap. Elle bondit hors du lit, pieds nus, et ouvrit la porte de sa chambre sur le couloir plongé dans la pénombre.

« Non ! » La voix de Bednas résonna, déformée par l'angoisse. « Ne la touchez pas, elle n'a rien fait, laissez-la partir ! »

Lucres s'élança dans le couloir, guidée par ce cri qui se répétait, mais à peine eut-elle atteint le palier central qu'une main ferme se referma sur son bras. Mme Brun se tenait là, en robe de chambre, les cheveux défaits sur les épaules, son visage pâle et tendu dans la lumière faible d'une applique.

« Madame, n'y allez pas, je vous en supplie.

— Il souffre, vous l'entendez ? Il faut le réveiller.

— Cela arrive presque chaque nuit depuis des années, et il ne supporte pas que l'on entre dans sa chambre quand cela se produit. » La gouvernante lui serra le bras plus fort encore, avec une gravité qui n'admettait aucune réplique. « La seule fois où quelqu'un a essayé, il a failli lui briser le poignet sans même se réveiller. Laissez-moi m'en occuper, madame, retournez dans votre chambre.

— Qui est-ce qu'il essaie de protéger ? » murmura Lucres, le cœur battant à tout rompre.

Mme Brun ne répondit pas, mais ses yeux se détournèrent vers le fond du couloir, vers la double porte close de l'aile est, et Lucres eut le temps d'apercevoir, sous le battant, un filet de lumière dorée qui n'aurait pas dû s'y trouver.

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Liste des chapitres

22 chapitres au total

  1. Chapitre 1Chapitre 1 Épouse-moi, ou ta famille perd tout
  2. Chapitre 2Chapitre 2 Le mariage express
  3. Chapitre 3Chapitre 3 Le domaine Vasseur

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