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Chapitre 2 Je ne veux plus être votre épouse
Le visage de Jolie est apparu à l'écran à peine deux secondes après que j'ai accepté l'appel. Elle avait l'air tranquille. Trop tranquille. Comme quelqu'un qui appellerait juste pour prendre des nouvelles après une longue journée.
- Salut. Ta journée se passe bien ?
Sa voix était légère, presque chantante. Un contraste si violent avec la vidéo que je venais de voir que j'ai eu l'impression que le sol bougeait sous mes pieds. Elle savait exactement ce qu'elle faisait. Son sourire n'avait rien de doux. Dans son regard, il y avait cette satisfaction glacée, celle de quelqu'un qui vient de gagner et qui veut que tout le monde le sache.
Elle a bougé le téléphone. Lentement. Comme si elle voulait me faire visiter.
Je n'ai pas eu besoin de chercher longtemps. C'était la même suite. Les mêmes murs, la même tête de lit blanche. La même pièce que dans la vidéo qu'elle m'avait envoyée.
Au fond du cadre, une porte s'est ouverte. Jud MORO est passé en arrière-plan, torse nu, une serviette autour de la taille. Il a traversé le champ et disparu dans la salle de bain sans même regarder l'écran.
Mon cœur s'est serré à se faire mal.
Jolie, elle, n'a pas quitté mon visage des yeux. Elle guettait ma réaction. Elle la savourait.
- Tu sais qui va finir seule, comme une femme qu'on laisse tomber ? Pas moi, en tout cas.
Elle a ri. Un rire sec, moqueur, qui a claqué dans le silence de mon salon.
J'ai serré les dents. Je me suis interdit de pleurer. Je ne lui donnerais pas ça. Mais chaque phrase qu'elle prononçait s'enfonçait un peu plus.
- Jud ne te mérite pas, a-t-elle continué. Il lui faut quelqu'un à sa hauteur. Quelqu'un comme moi.
Elle a marqué une pause, savourant l'effet. - Je suis exactement le genre de femme dont il a besoin.
C'en était trop.
J'ai coupé l'appel. Brutalement. Sans un mot.
Le téléphone a glissé de mes mains et atterri sur le canapé. J'ai enfoui mon visage dans mes paumes. Je suis restée là, immobile, le souffle court.
La honte. La colère. Et surtout une fatigue immense. Pendant trois ans, j'avais encaissé. En silence. L'indifférence de Jud. Ses absences qui duraient des semaines. Le mépris poli qu'il avait pour moi. Cette solitude, même quand on dormait sous le même toit.
Tout ça, c'était fini.
Je refusais d'être encore cette femme qui attendait un regard, un mot gentil, une miette d'attention de la part d'un homme qui ne m'avait jamais vue comme sa femme.
Plus jamais.
Quand Jud est rentré, il était presque minuit. J'étais assise par terre, dos au canapé, dans le noir. Je ne sais pas pourquoi j'attendais. Peut-être que j'avais besoin de le voir une dernière fois avant de tirer un trait.
J'ai somnolé quelques minutes. Le bruit de la clé dans la serrure m'a réveillée net.
La porte s'est ouverte.
L'odeur de Jud est entrée avant lui. Ce parfum que j'avais associé pendant des années à la maison, à la sécurité. Sauf que ce soir, il m'a donné la nausée. Et sous cette odeur, j'ai cru reconnaître autre chose. Un parfum féminin. Léger. Celui de Jolie.
Je me suis levée doucement.
Nos regards se sont croisés.
Son visage était fermé. Impassible. Froid. Cette expression-là, je la connaissais. C'était celle qu'il avait à chaque fois qu'il me voyait.
Et ça m'a déchirée de penser qu'il y a quelques heures, je l'avais vu sourire. Vraiment sourire. Détendu. Complice. Avec Jolie.
Avec moi, il n'y avait jamais eu ça. Jamais.
Pendant trois ans, j'avais pourtant fait ce qu'on attendait de moi. J'avais géré ses repas quand j'étais là. J'avais veillé à ce que la maison tourne. J'avais signé des papiers pour SARL Mode quand on me le demandait. J'avais joué le rôle de l'épouse parfaite, en silence.
Je l'avais fait parce que mes parents me l'avaient ordonné. Je l'avais fait parce que je pensais naïvement que le temps finirait par l'adoucir. Je l'avais fait parce qu'au fond, je l'espérais encore.
Mais Jud n'a jamais changé. Il ne m'a jamais regardée.
Il a passé à côté de moi comme si j'étais une chaise mal placée et il s'est dirigé vers la chambre.
Cette fois, je n'ai pas baissé la tête.
- Je veux divorcer.
Il s'est arrêté net.
Il s'est retourné lentement, comme si je venais de parler dans une langue étrangère.
- Qu'est-ce que tu racontes ?
Mes jambes étaient engourdies. Je me suis levée. Je l'ai regardé droit dans les yeux.
- Je ne veux plus être ton épouse.
Les mots sont sortis. Simples. Nets.
Et aussitôt, quelque chose s'est détendu en moi. Comme une chaîne qui lâche. Comme si je respirais pour la première fois depuis longtemps.
Trois ans plus tôt, on m'avait traînée devant l'autel dans une robe qui n'était pas la mienne.
Je revois encore la scène quand je ferme les yeux.
La robe de Jolie m'serrait la taille. Le voile cachait la moitié de mon visage. Devant moi, Jud dans son costume, impeccable. Derrière nous, la salle pleine du LC Group, les flashes, les sourires de mes parents.
Un mariage parfait. Pour tout le monde, sauf pour moi.
Quand Jud a compris que ce n'était pas Jolie en face de lui, son visage s'est fermé. Une colère froide, contenue. Moi, j'étouffais. Le collier de diamants qu'on m'avait mis au cou me coupait la respiration. Mes mains étaient glacées. J'avais envie de courir. Mais partir n'était pas une option.
Mes parents, dans le premier rang, rayonnaient. Ils applaudissaient presque. Eux qui m'avaient forcée à prendre la place de ma sœur faisaient semblant d'assister au plus beau jour de ma vie.
Les invités ont applaudi. Personne n'a rien vu.
Et puis le pasteur a dit la phrase que je redoutais :
- Vous pouvez embrasser la mariée.
Jud s'est approché. Mon cœur battait à tout rompre. Pendant une seconde, j'ai cru.
Il s'est penché. Pas pour m'embrasser. Pour me parler. Tout bas. Une voix coupante, qui ne tremblait pas :
- La seule chose que tu auras de moi, c'est le titre d'épouse.
Ces mots ne m'ont jamais quittée.
Pendant trois ans, j'ai porté ce titre comme on porte des chaînes.
Aujourd'hui, je le lui rendais.
- Je veux divorcer, Jud.
Je l'ai dit plus fort cette fois.
Il m'a fixée. Les sourcils froncés. Puis son masque est revenu.
- Ce n'est pas toi qui décides.
Je n'ai rien dit.
Il a soupiré, agacé. - J'ai du travail. Ne viens pas me perdre mon temps avec ça. Et n'essaie pas d'attirer mon attention comme ça.
J'ai failli rire. Attirer son attention ? En trois ans, je n'avais jamais réussi à avoir un vrai regard de lui. Il n'avait pas vu mes efforts. Il n'avait pas vu que je tenais la maison à bout de bras. Il n'avait pas vu que je dormais seule chaque nuit. Et maintenant que je partais, il pensait que c'était une stratégie.
J'ai inspiré.
Je n'avais pas l'énergie de me battre.
- Mon avocat vous enverra les papiers du divorce.
Je l'ai vouvoyé exprès. Pour marquer la distance.
Il m'a regardée une seconde. Sans répondre. Puis il a tourné les talons, est entré dans la chambre et a claqué la porte.
Le bruit a résonné dans toute la maison.
Je suis restée là.
Mon regard est tombé sur ma main. Sur l'anneau.
Je l'ai retiré. Lentement. Je l'ai regardé. Ce petit cercle de métal qui résumait trois ans de silence, d'attente, d'humiliation.
Je ne le voulais plus.
Je l'ai posé sur la table basse.
Ma valise était déjà prête. Je l'avais faite avant même de lui parler. Comme si une part de moi savait que ce soir serait le dernier.
Je l'ai prise. Je suis sortie.
L'air de la nuit m'a frappée le visage. Frais. Libre.
Je me suis arrêtée une seconde sur le perron. J'ai levé le visage. Le vent dans mes cheveux. Et pour la première fois depuis très longtemps, j'ai respiré à pleins poumons. Un poids venait de tomber.
J'ai sorti mon téléphone. J'ai composé un numéro que je connaissais par cœur.
Ça a sonné. Une fois. Deux fois. Trois fois.
J'ai serré la poignée de ma valise.
Cette fois, je ne ferais pas demi-tour.
Quand la voix a répondu, j'étais calme. Claire.
- Je divorce. Viens me chercher.
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