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Chapitre 3 Enfin libre

La nuit était froide contre ma peau, mais je ne bougeais pas. Debout devant la grille, ma valise à côté de moi, je regardais une dernière fois la maison que j'avais habitée pendant trois ans. Trois ans à vivre là-dedans comme une invitée qu'on aurait oublié de renvoyer.

Pour la première fois depuis très longtemps, je n'avais aucune envie de me retourner.

C'était fait. Je venais de partir. Et rien que d'y penser, une chaleur bizarre me montait à la poitrine. Pas de la tristesse. Du soulagement.

Au loin, des phares ont percé l'obscurité. Ils se sont rapprochés vite. Trop vite. Je connaissais ce bruit de moteur. Cette voiture rouge qui crie qu'elle n'a peur de rien.

Elle s'est arrêtée net devant moi. Élégante, agressive, parfaite.

La vitre s'est baissée. Et là, ce visage. Ce sourire en coin. Ces lunettes de soleil posées sur la tête à minuit.

Syntiche.

Ma meilleure amie. Plus que ça. Ma sœur de cœur depuis la fac. Celle qui avait vu mes chutes et mes relevés. Avec qui j'avais partagé les nuits blanches, les idées fauchées et les rêves trop grands pour nous à l'époque.

On avait grandi ensemble. On avait bâti quelque chose ensemble aussi. SARL Mode. Notre bébé. Une boutique en ligne qu'on avait lancée avec rien, juste l'envie de proposer des vêtements qui parlaient aux femmes de notre âge. Pas de la haute couture coincée. Des pièces qui bougent, qui racontent quelque chose.

On a commencé petit. Un shooting dans mon salon. Des colis que Syntiche déposait elle-même à la poste. Et puis les influenceuses ont parlé de nous. Les commandes ont explosé. Les gens ont commencé à retenir le nom.

Syntiche, elle, c'était le génie créatif. Elle pouvait regarder un tissu et en sortir une collection entière. Elle gérait le style, les visuels, l'âme de SARL Mode. Moi, je m'étais spécialisée dans les bijoux. Les petites pièces qui finissent un look. Celles qu'on remarque sans savoir pourquoi.

On avait même ouvert Atelier, notre espace privé. Un endroit pour une clientèle exigeante, où on faisait du sur-mesure, des pièces uniques. À 50-50. Comme tout ce qu'on faisait.

On était devenues des noms. Des jeunes femmes qu'on invitait, qu'on citait. Et puis je me suis mariée. Et j'ai tout mis de côté.

Parce que "une bonne épouse ne travaille pas autant". Parce que "Jud a besoin de quelqu'un à la maison". Parce que je croyais que si je m'effaçais assez, il finirait par me voir.

Quand j'ai vu le sourire de Syntiche dans l'encadrement de la fenêtre, j'ai su. Elle allait se moquer. C'était sa façon de dire "je t'aime".

J'ai ouvert le coffre, j'ai jeté ma valise dedans, et je me suis glissée sur le siège passager. Ceinture. Soupir. Tout.

Syntiche a démarré au ralenti.

- Alors, madame la divorcée... Prête à quitter ce boulet et à redevenir toi-même ?

J'ai tourné la tête vers elle.

- Tu ne pouvais pas attendre cinq minutes avant de commencer ?

Elle a ri. Un vrai rire qui a rempli la voiture.

- Tu me connais. Fallait que je savoure.

Elle a jeté un œil dans le rétro, puis sur la route.

- Sérieusement Flora. Je n'ai jamais compris comment tu as pu passer trois ans à servir un homme qui ne t'a jamais regardée.

J'ai levé les yeux au ciel.

- Parce que j'étais aveugle.

J'ai marqué un temps. - Mais là, je vois très bien.

Syntiche a accéléré un peu.

- Enfin. Je commençais à croire que tu allais finir tes jours à repasser ses chemises.

Un petit rire m'a échappé.

- Tu as raison. Il est temps.

Elle m'a jeté un regard de biais, malicieux.

- Et je vais te dire un truc que je garde depuis trop longtemps.

- Quoi encore ?

Elle a ralenti au stop. Derrière nous, la grande maison de Jud MORO disparaissait dans le noir.

- Ton mariage avec ce type m'a rendue dingue.

J'ai souri.

- Je m'en doute.

- Non tu ne sais pas. Depuis le jour un, je détestais ça. Je ne savais pas comment te le dire sans te faire mal. Alors des fois je faisais semblant d'être contente pour toi. Et des fois je changeais de sujet direct quand tu parlais de "mon mari".

Je me suis mise à rire doucement. Je me souvenais. Syntiche n'a jamais su mentir. Elle bégayait quand elle devait me souhaiter "bon anniversaire de mariage". Elle trouvait toujours une excuse pour ne pas venir aux dîners du LC Group.

À l'époque je faisais comme si je ne voyais rien. Aujourd'hui, ça me faisait presque du bien d'en rire.

- Tu n'as jamais été très discrète, non.

- Évidemment ! Et puis il y avait ta façon de t'habiller.

J'ai froncé les sourcils.

- Qu'est-ce qu'elle avait ma façon de m'habiller ?

Syntiche a pris un air outré, dramatique.

- Tu veux vraiment que je te dise ?

- Vas-y.

- Des robes sans forme. Du beige. Du gris. Des chaussures plates dans lesquelles tu pouvais courir le 100 mètres.

Je l'ai poussée du coude en riant.

- Syntiche !

Elle n'a pas lâché.

- Et surtout le beige ! Flora, je crois que je n'ai jamais vu quelqu'un porter autant de beige de toute sa vie.

J'ai secoué la tête.

- J'essayais d'être l'épouse parfaite. Discrète. Sérieuse.

Elle a soupiré, exagérément.

- Le jour où je t'ai vue en robe de soirée avec des baskets plates, j'ai cru faire une syncope.

Je me suis esclaffée.

- Tu exagères.

- Pas du tout ! Ce mariage t'a volé ton style.

J'ai regardé défiler les réverbères par la fenêtre.

- Ok, d'accord. Certaines de mes tenues étaient... tristes.

- Certaines ? a-t-elle répété, faussement choquée.

Je lui ai donné une tape sur le bras.

- Bon, ça va.

Elle a ri. - Je suis juste contente de retrouver ma vieille Flora.

Ces mots m'ont touchée droit dans la poitrine.

Ma vieille Flora. Celle d'avant Jud. Celle d'avant la robe de Jolie. Celle qui riait fort, qui portait du rouge, qui ne demandait la permission à personne.

Je l'avais perdue quelque part.

- Elle m'a manqué aussi, ai-je murmuré.

Syntiche a hoché la tête, plus douce maintenant.

- Je sais.

On est restées silencieuses quelques secondes. Juste le bruit du moteur et de la ville la nuit.

Puis je me suis souvenue d'un truc et j'ai ri.

Une réception. Il y a deux ans. Pour le LC Group. Je m'étais préparée pendant des heures. Une robe noire, dos nu, simple mais que j'aimais. Pour une fois je me trouvais belle.

Jud est entré, m'a regardée de haut en bas, et a dit devant tout le monde :

- Tu ne peux pas te changer ? C'est indécent pour une femme mariée.

Le silence autour de nous. Les regards qui se posaient. Ma honte.

Le pire c'est que mes parents l'avaient su. Et au lieu de me défendre, ils m'avaient dit que j'aurais dû "faire plus attention".

C'est ce soir-là que j'avais rangé les couleurs vives. Les talons. Le rouge à lèvres. Je m'habillais pour lui. Pour eux. Je m'habillais pour devenir invisible.

Quel gâchis.

J'ai soupiré.

- J'ai raté beaucoup de choses pendant trois ans.

Syntiche a posé sa main sur la mienne une seconde.

- Mais tu es là maintenant.

- Oui.

Elle a appuyé sur l'accélérateur. On s'est engouffrées sur l'avenue principale. Les lumières de la ville glissaient sur la carrosserie.

Au bout d'un moment, elle a demandé :

- Bon, on va où ?

Je me suis tournée vers elle.

- À l'aéroport.

Elle a freiné un peu trop fort.

- À l'aéroport ?!

- Oui.

- Attends. Tu ne viens même pas dormir chez moi ?!

J'ai souri. Un vrai sourire.

- J'ai envie de partir. Quelques jours. Juste moi.

Syntiche m'a regardée, surprise, puis son sourire s'est élargi.

- Eh bien. Je pensais te garder au moins une nuit.

J'ai regardé par la vitre. Les buildings, les néons, la ville qui ne dormait jamais.

Pour la première fois depuis trois ans, je n'avais personne à qui demander. Pas de "Jud, tu es d'accord ?" Pas de "Mes parents vont penser quoi ?" Juste moi. Et mes décisions.

Je pouvais aller où je voulais. Faire ce que je voulais. Recommencer.

Je me suis adossée au siège, apaisée.

- Cette fois, c'est moi qui décide.

C'est tout ce qui est disponible pour le moment.

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Liste des chapitres

40 chapitres au total

  1. Chapitre 1Chapitre 1 La vidéo qui a tout détruit
  2. Chapitre 2Chapitre 2 Je ne veux plus être votre épouse
  3. Chapitre 3Chapitre 3 Enfin libre

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