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Chapitre 3 Le refus qui n'est pas un Non
Akissi Bla n'avait pas dormi. La nuit avait été une insomnie de princesse, peuplée de questions vertigineuses. Le lendemain, en fin d'après-midi, Jean-Marc Yao revint. Seul. Dépouillé de l'autorité paternelle. Vêtu avec cette élégance sobre des jeunes cadres de la SOTRA qui reviennent d'Abidjan : chemise immaculée, pantalon à la coupe impeccable, l'assurance tranquille de ceux qui pensent que leur situation parle pour eux. Il venait cueillir un consentement qu'il croyait déjà acquis, scellé entre deux pères. Kouassi Amoin le reçut au seuil de la cuisine, volontairement en retrait, gardienne mais non geôlière. - « Mon fils Jean-Marc, sois le bienvenu. J'ai transmis ta requête à ma fille. J'ai accompli ma part. Désormais, c'est à elle que tu dois t'adresser. Sa destinée n'est pas une parcelle que je cède, c'est un royaume qu'elle gouverne. » Jean-Marc fut décontenancé. Dans son logiciel de garçon d'Abidjan, habitué aux mariages négociés entre familles, l'affaire était déjà entendue. Akissi apparut. Ce n'était plus la jeune fille en pagne d'intérieur. C'était la femme active. Tailleur anthracite rigoureusement coupé, le dos d'une rectitude militaire, le regard minéral et sévère qu'elle avait déjà à la naissance. Une austérité magnétique. - « Bonsoir, Jean-Marc. Mon voisin. J'ai été informée que ton père a rendu visite à ma mère. Ma mère, avec la sagesse qui la caractérise, m'a consultée. Je t'écoute donc. Parle. » - « Akissi... Je ne vais pas m'encombrer de circonvolutions oratoires. Depuis mon retour d'Abidjan, je t'observe. Ton allure, ta rigueur, cette réputation d'intransigeance qui te précède... Tu es une anomalie splendide dans cette ville. Je suis cadre à la SOTRA, j'ai trente ans, j'ai une assise, une situation. Je n'ai pas de femme. Je ne cherche pas une aventure, je cherche une architecture. Je souhaite que tu deviennes la mienne. Je veux t'épouser. » Akissi l'écouta jusqu'au point final, sans ciller, sans l'interrompre. Puis, d'une voix d'une calme autorité, tranchante comme une lame d'obsidienne, elle leva la main. Un geste infime qui arrêta tout. - « Jean-Marc, je t'arrête. Je sais pertinemment ce que je suis. Je sais ce que je vaux, et je sais surtout ce que je récuse. Je ne cherche pas un homme pour combler une vacuité dans la cour, ni pour faire taire les conjectures oiseuses des voisines. Je ne quête pas un statut, je le détiens déjà. Je suis assistante informaticienne, autonome financièrement, entière moralement et inviolée physiquement. Je ne suis pas une vacance à pourvoir. » Elle marqua une pause, laissant le poids de chaque mot se sédimenter. - « Je récuse le mariage arrangé entre deux pères qui partagent une simple clôture. Je récuse que l'on me dépose à toi comme on dépose une dot sur un comptoir. Je suis Nanan Bla. Je ne m'offre pas, je me choisis. Et je choisis celui qui m'honore. Si je dois convoler, ce sera avec un homme que j'aurai moi-même élu, souverainement, pas avec un homme qu'on m'aura désigné par commodité de voisinage. Saisis-tu la nuance ? Elle est abyssale. Elle sépare la femme-objet de la femme-princesse. » - « Je saisis parfaitement, Akissi. Je saisis ton exigence et je la respecte. » - « Alors tu comprendras ma réponse. Ma réponse n'est pas une fin de non-recevoir. Ma réponse est une suspension. Je vais réfléchir. Je vais t'observer à mon tour, avec la même acuité que tu as mise à m'observer. Je vais éprouver ta constance, sonder ta sincérité, évaluer ton estime. Je ne veux pas d'un prétendant fébrile et pressé, je veux un homme d'une patience structurelle. Pour moi, l'amour n'est pas une acquisition prédatrice, c'est une reconnaissance mutuelle. C'est une révélation, pas une transaction. » Un silence dense, presque sacral, s'installa dans le salon. Kouassi Amoin, depuis l'embrasure de la cuisine, sentit ses yeux s'embuer d'une fierté indicible. Voilà son œuvre, aboutie. Non pas une fille qui acquiesce parce que le voisin est cadre, mais une femme qui impose son tempo, qui dicte sa cadence. Jean-Marc, lui, sentit son orgueil de jeune cadre supérieur subtilement écorché. Aucune femme à Yamoussoukro ne l'avait jamais contraint à l'attente. D'ordinaire, le simple intitulé « cadre SOTRA » suffisait à ouvrir toutes les portes et toutes les cuisses. Il crut déceler une coquetterie de façade. Il esquissa un sourire, un peu contraint, un peu cavalier. - « Akissi Bla, je vais t'attendre. Je t'accorde ce temps. Je reviendrai. Et je te démontrerai, avec méthode, que ma clé est la bonne. » Il partit, laissant derrière lui un sillage de parfum bon marché et de certitude ébranlée. Quand la porte se referma, Kouassi Amoin vint s'asseoir auprès de sa fille et lui enserra les mains avec force. - « Tu as parlé comme une reine, ma princesse. Un homme pour simplement dire "j'ai un homme", ce n'est pas un homme. L'homme que ton âme aura souverainement choisi, c'est celui-là seul qu'il faut épouser. » Akissi posa sa tête sur l'épaule robuste de sa mère. Pour la première fois de sa vie, elle n'avait pas parlé avec la voix de son éducation. Elle avait parlé avec sa propre voix, forgée mais émancipée. Elle ignorait que ce « je vais réfléchir », cette fin de non-recevoir polie, allait obséder Jean-Marc. Un cadre que l'on fait patienter ? Il allait revenir, non plus avec l'argument désuet du voisinage, mais avec une stratégie bien plus insidieuse, bien plus moderne. Le temple n'avait pas fermé sa porte. Il avait simplement exigé que l'on apprenne à frapper correctement.
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