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Chapitre 3 No.3
Les cinq jours que Cléa a faits en doublon avec Mme Park se sont bien déroulés finalement. Il y a énormément à faire tous les jours, mais c’est faisable, elle s’en sent le courage finalement. Elle n’a pas recroisé le proprio, à son grand bonheur. Mais ce dernier ne sera même pas venu saluer une dernière fois, la jeune retraitée septuagénaire, qui a été à son service, tant d’années ! Cléa déteste cet état d’esprit et renforce encore plus son mépris pour ce vieux riche arrogant. Les trois employés du manoir font un dernier geste de la main à la vieille femme, s’éloignant dans son taxi. La dernière phrase de Mme Park résonne dans la tête de la jeune fille « S’il vous plaît, ne détestez pas le maître, mais ne l’aimez pas non plus ! » Elle a acquiescé par politesse mais cela l’a rendue perplexe. C’est comme une énigme pour la jeune femme. Elle est tendue par ses futures tâches quotidiennes, et décide de ne pas y prêter trop d’attention. Demain est un nouveau jour, la pression de bien faire est sur ses épaules.
De plus, la vue du beau Tom devrait atténuer fortement la pesante ambiance du maître invisible.
Une semaine passée, sans incident, sans croiser « Monsieur », en faisant tout dans les temps, revigore fortement notre jeune fille. De temps en temps, elle va à l’écurie, voir Tom et fait mine de s’intéresser aux chevaux. Logeant dans ces box, un étalon Frison, cette race magnifique, noir luisant, que l’écuyer brosse souvent et dorlote particulièrement ! Brossage chaque jour et soin particulier pour son pelage. Une jument grise pommelée, de race Espagnole, à ses très bons soins également. Elle l’a même aidé un jour à les brosser à son grand bonheur. Tout ce qu’elle a retenu c’est qu’ils coûtent aussi cher qu’une voiture de luxe, ainsi que les mains chaudes et rugueuses de Tom, qui la guidait pour le brossage. Aujourd’hui, il les ferre, et il est torse nu, luisant de sueur face à la chaleur du feu de la grande forge. Oui, il fait les fers lui-même, traditionnellement ! Elle apprend qu’il était dans une école de ferronnerie, puis chez les « compagnons » dans la branche du ferrage, et qu’il s’est spécialisé dans les chevaux.
Elle parle d’elle aussi brièvement, parler d’elle la dérange toujours. Pudique, timide sur sa vie, elle dit le strict minimum. Son diplôme de coiffeuse, et qu’elle est partie de chez elle pour être indépendante, puis la vie l’a mené ici ! Vie romancée, car en vérité, elle avait un père ivrogne, une fois son diplôme obtenu rien ne la retenait, pas même sa mère qui s’écroulait sous les coups de cet homme qu’elle défendait bec et ongles par amour ! Amour ! Cela doit être horrible d’aimer !
Vivant avec des potes aussi fauchés qu’elle, elle s’est mise à fumer des joints, à aller à des reave party, taper du pied sur de la techno, rien de mieux comme échappatoire pour sa tête trop remplie. Les joints aussi l’apaisent à ses heures tourmentées. Faisant des coupes de cheveux par-ci par-là pour s’acheter un repas ! Le monde s’écroule si vite depuis qu’elle grandit, ou serait-ce cette blague de devenir adulte ?
Maintenant, elle a un toit, elle mange tous les jours, elle compte s’accrocher et vivre son rêve… Découvrir le monde avec des sous en poche !
Et puis voir Tom et ses larges épaules avec son sourire ravageur, lui donne des palpitations de joies. Se pourrait-il que je trouve l’amour ? Mais pas toxique comme celui de ma mère ?
Cléa commence à se plaire ici, elle espère juste ne pas trop croiser le vieux vicieux. Repenser à cette image de cette grande ombre, lui glace le cou, à chaque fois.
Quatre mois se sont écoulés, et le froid de janvier à une luminosité grise claire. La jeune femme n’a eu aucune remontrance sur son travail, ce qui la rassure ! Gérard lui parle mieux et Tom est de plus en plus complice avec elle, à sa grande joie. Les deux hommes dorment dans la même dépendance à l’extérieur. Elle se met à rougir quand Tom est trop près d’elle à présent. 19 h, l’heure du plateau-repas. Elle avance dans ce couloir noir, qui sent la cire de bougie et l’humidité. C’est toujours le cœur battant qu’elle s’avance. Elle ouvre la porte à l’aveugle donc, elle s’est habituée facilement au noir du couloir. Elle dépose le plateau et repart, regardant toujours du coin de l’œil, le coin sombre. Il n’y a pas eu de silhouette depuis ce soir-là. Les plateaux sont à peine touchés, il mange très peu, mais ne laisse jamais un gâteau.
Elle ferme la porte de ce bureau, mais ce soir, c’est différent. Une lueur et une musique attirent son œil sur la droite, elle voit la continuité du couloir. Quelque chose est allumé et on dirait une musique d’orgue ! Instrument aux magnifiques résonnances, dont le mystère vous pénètre. Cléa regarde là-bas. Serait-ce le maître qui joue ? Qui écoute un CD ? Est-ce que je peux aller voir discrètement sans me faire voir ? Qui y a-t-il là-bas ? Interdit ? Pourquoi ? Sans s’en rendre compte, elle a déjà posé le plateau de la veille sur le sol, fait donc quelques pas vers la lueur. L’étincelle est assez loin, ne laissant rien voir des murs noirs. Tellement noir, qu’il se pourrait que ce soit un précipice ! Sa curiosité lui remplit la tête, la peur la quittée, elle est obnubilée par cette petite bougie, tel un papillon de nuit. Arrivée devant cette chandelle, où la flamme danse doucement, elle se rend enfin compte qu’elle n’est pas à sa place. Cléa ne comprend pas pourquoi sa curiosité pour ce lieu, l’hypnotise à ce point. Son cœur s’affole, sa respiration se fait courte, elle risque d’être renvoyée s’il la trouve là ! Les gens du village lui ont raconté qu’il serait devenu un monstre défiguré par une maîtresse, qu’il essayait de tuer ! D’autres ont dit qu’il aurait été maudit et rendu affreux après un pacte avec le Diable. Et encore, certains ébruitant qu’il tuerait sans vergogne de jeunes filles pour se baigner dans leur sang, pour garder jeunesse éternelle !
Ces racontars lui reviennent en tête et ses mains deviennent moites. Elle reste devant cette bougie, l’épouvante l’envahit, incapable de faire demi-tour ou de continuer. Ce couloir tourne sur la gauche, mais elle n’a pas osé regarder là-bas
Est-ce qu’une de ces rumeurs serait exacte ? Non, impossible ! Enfin, peut-être…
Elle zieute derrière elle, le seuil est loin. La stupidité mêlée au courage, elle avance d’un pas, et voit enfin sur la gauche. Des bougeoirs muraux longent ce reste de corridor. Cette divine musique envoûtante, sombre et mélancolique qui émane de là-bas. Cléa, avance. Elle se dit qu’à pas de chat, tout doucement, il ne pourra pas l’entendre, ni la voir… Mais la jeune fille veut assouvir son désir sans-gêne. Une fouineuse ? Une indiscrète ?
La curiosité est un vilain défaut, lui avait dit Mme Park, mais là, elle ne résonne plus du tout raisonnablement. Ses pas sont lents, au rythme de sa respiration. Elle longe des portes sombres sur sa gauche, sur les murs de droite sont sculptés des visages tristes, pleurant, faisant des grimaces. Atmosphère lourde, mais la musique est au fond et l’appelle, se faisant de plus en plus forte. Elle se retrouve face à un rideau épais et bordeaux, qui sépare le couloir d’où elle se trouve et cette mélodie. Lentement, elle lève la main et pince la draperie de velours soyeux, et tire doucement. Elle passe juste son visage. Il y a dans cette immense pièce sombre, éclairée de quelques cierges catholique au sol, un immense orgue, face à elle, surplombé d’une immense gargouille, semblant se moquer de l’instrument. Les murs sont remplis de livres. Il y a même un escalier en colimaçon, qui donne sur une mezzanine où se trouve tellement de grimoires. Complètement à gauche de cette salle se trouve une scène de théâtre, où un piano à queue, blanc étincelant, prône. Une contrebasse noire et un violon sont sur le côté de ce grand instrument. Serait-ce unartiste ?Ses yeux se portent essentiellement sur la silhouette noire lui tournant le dos, qui joue de cet orgue grandiose, avec dextérité. Elle plisse les yeux pour mieux voir dans cette pénombre mystérieuse. Il semblerait que ce soit lui, le maître. Il a l’air d’avoir de larges épaules, il porte un sweat noir et à couvert sa tête avec la capuche. Il bouge au rythme de la musique, enivré par ce qu’il joue.
Cléa se surprend à trouver tout ceci sublime, et le son l’envoûte, elle aussi. Elle oublie qu’elle est en territoire interdit, et regarde inlassablement le dos de cet homme qui a un air énigmatique.
Tout à coup, la musique se stoppe net ! Cléa écarquille les yeux de stupeur. Son cœur bat à tout rompre, l’a-t-il entendue ? L’homme encapuchonné crie :
« Qui est là ? ».
Elle lâche le rideau et s’enfuit à toute vitesse, elle n’ose pas répondre ! Elle se trouve puérile en courant vers la sortie, mais trop tard, sa réaction est enclenchée ! Ce couloir n’en finit plus. Elle se retourne et voit la grande carrure courir à ses trousses, un bras tendu vers elle, prêt à l’empoigner !
« Haaaa ! »
Elle crie, quand les doigts se resserrent sur son épaule, ils tombent tous les deux ! Elle est sur le dos et lui, sur elle, bras posés sur le parquet. Ils sont dans le noir, la seule bougie du fond éclairant à peine leurs corps allongés. Tout ce qu’elle voit, c’est une silhouette à capuche qui la surplombe ! Aucun visage, aucun regard à voir dans cette pénombre glaciale.
Elle a peur et ne bouge plus. Paralysée, elle se demande juste ce qu’il va se passer ? Va-t-il la virer ? La tuer ?
« Ex… Excusez-moi monsieur. S’il vous plaît ! Je ne le ferai plus. Ne me renvoyez pas ! »
« Pourquoi étiez-vous dans cette aile ? »
Cette voix grave résonne jusqu’à sa cage thoracique, son corps est lourd.
« Je… »
« Répondez ! » crie-t-il
Cléa ferme les yeux de terreur, et se cache les yeux comme une fillette puis pleure.
« J’aimais votre musique Monsieur… Pardon ! »
Elle renifle fortement, laissant aller ses émotions, qui ont été trop vives. Le fait de se retrouver au sol comme sa mère, menacé par un grand homme, l’a traumatisée, plus qu’elle ne l’aurait cru ! En cet instant, elle pardonne dans sa tête, à sa génitrice d’être restée à terre tant de fois.
Ce mot « pardon » qu’elle prononce plusieurs fois sans le vouloir, de même réflexe que sa mère, ses larmes coulent, sans les contrôler ! Elle se trouve pathétique. Le corps masculin au-dessus d’elle se fait plus léger et se dégage plutôt rapidement. Sa voix reste rauque mais elle s’est adoucie :
« C’est moi qui m’excuse Mademoiselle. Je n’aurais jamais dû agir ainsi. Relevez-vous, je vous prie. »
La jeune femme regarde maintenant cet homme debout, qui tend son bras vers elle, mais pour l’aider à se lever, cette fois. Elle ne prend pas son aide et se lève seule, séchant ses larmes, honteuse.
« Vous êtes entouré de noirceur, monsieur ! »
La fierté de Cléa lui a dicté ces paroles, elle s’est sentie si nulle qu’elle se devait de dire quelque chose de pas sympa.
« Vous aussi ! »
Cléa regarde cette ombre noire, ne sachant quoi répondre. Il est bien plus grand qu’elle. Il doit faire dans les 1,80 m.
« Vous allez me renvoyer ? »
« Je vais y réfléchir. Vous avez enfreint la règle majeure du manoir ! »
« Je ne le ferai plus, je vous le promets. »
La jeune fille regarde vers le visage même si elle ne voit rien, un silence se forme entre eux. Elle observe ses épaules larges, il a l’air très mince, malgré son sweat large. Il le rompt en disant froidement :
« Vous ne devez pas me regarder, vous avez oublié, ça aussi ? ».
« Non et pourquoi ? Je ne vous vois même pas ! Et si vous êtes défiguré, ça ne me dérange pas ! »
« Quoi ? »
Vu le ton énervé qu’il emploie maintenant, Cléa se rend compte qu’elle a gaffé, et se triture les doigts, gênée.
« Les villageois… Enfin non… Je veux dire, ne vous sentez pas honteux. »
« Cerveau lymphatique que vous êtes ! Déguerpissez d’ici ! »
Relevant les yeux vers lui, outrée de cette insulte, la jeune femme n’arrive pas à bouger rapidement. Le hurlement du maître résonne dans le manoir :
« DÉGAGEZ ! ».
Cléa s’échappe comme dans un film d’horreur. Ses jambes sont du coton. La colère et la peur font un mauvais mélangent dans son petit corps. Elle fonce dans sa chambre rageuse, et fait son sac frénétiquement, elle ne peut pas rester ici ! La rue sera toujours mieux que ce fou !
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